
Par Raymond Blanchard, agent de recherche et de projets
L’Université attend quoi pour agir, si le gouvernement coupe?
Disons d’abord que si la capacité de changer, de s’adapter est vue comme un trait désirable chez les personnes, c’est une autre histoire pour les institutions. Des changements fréquents ou précipités peuvent être vus comme un signe d’indécision, de manque de leadership, d’égarement ou de panique, surtout dans les temps difficiles.
Tout à l’inverse, la stabilité et le culte de la tradition sont des signes rassurants. Vous êtes-vous déjà demandé en quoi ça consiste, le prestige? Tant qu’à moi, chercher plus loin que ceci, ce serait perdre son temps.
Cette stabilité est rassurante d’abord pour la population, qui finance les universités publiques et qui s’attend (en toute légitimité) à en tirer bénéfice. Ce bénéfice, qu’il soit collectif (ex: fonds publics) ou individuel (ex: revenu d’emploi) fait implicitement partie de la transaction. Et comme pour les écoles ou les hôpitaux, la population n’a pas besoin de comprendre le fonctionnement des universités dans le détail pour pouvoir en profiter; elle est en droit de s’attendre à une gestion compétente.
Cette approche slow and steady, évidemment, fait que les institutions ne sont pas les plus rapides à s’ajuster en cas de crise. Et puis les crises, ça finit un moment donné.
Par exemple: le N-B prévoit un déficit de 1,3 milliards$ en 2026 - mais en 2023 le N-B avait un surplus de 1 milliard$… avez-vous vu de gros changements, vous autres? Une chance que non, itou, parce qu’on aurait une sacrée misère à payer pour aujourd’hui. Alors la lenteur institutionnelle, pour toutes ses frustrations, a aussi ses bons côtés. Dans l’immédiat par contre, la province n’est pas convaincue que le pire soit derrière nous, et tout pointe vers un reset budgétaire si on veut garder ça slow and steady.
À l’Université de Moncton, le gouvernement Holt parle d’une réduction de 10% de la subvention de base en 2027-2028, et on n’a aucune raison d’en douter. Cette subvention se chiffre à 85 millions$ cette année, soit 55% du revenu d’opération. C’est dire que s’entêter à garder le statu quo coûtera 8,5 millions$/an, si ce 10% disparaît.
Est-ce que j’ai besoin de vous dire qui c’est qui va le payer?
Si son budget 2026-2027 prend bien la mesure de l’enjeu, il y a de quoi douter que l’Université voit un lien entre ses problèmes financiers et sa gestion des finances – au point où on semble attendre une hausse de la subvention. Je ne comprends pas comment l’Université voit ça dans ses cartes, mais l’espoir fait vivre.
Cet espoir peut se fonder sur le coût politique des compressions, qui a déjà fait reculer le gouvernement Holt. Si c’est ça qui l’arrête, Fredericton peut étaler cette baisse de 10% sur plusieurs années, ou prolonger le gel de la subvention puis laisser la job sale à l’inflation, ou encore réviser son archaïque formule de financement. C’est ben dommage, mais Fredericton ne manque pas d’options si son idée est faite.
Peu importe quand et comment, perdre 10% de ton revenu principal ça force à réévaluer tes dépenses. Le gouvernement n’a jamais caché son objectif: les universités et collèges publics doivent « se regarder dans le miroir » puis « se serrer la ceinture ».
Mais worryez pas, là. L’Université est on it. Promis promis.
Le Conseil de l’Université (CDU) a jasé de réduction des dépenses à sa dernière réunion - on pourra lire le résumé dans cinq ou six mois (alias trop tard pour changer anything), si je me fie aux délais récents. Aucune décision n’a été prise, mais les facultés ont un devoir à remettre: il faut ouvrir leurs livres et repasser leurs calculs pendant l’été, après quoi le CDU (je déduis) verra où on devrait couper.
Un amendement au vote du budget, proposé par la FÉCUM, engage l’Université à faire « une analyse approfondie des finances de ses facultés et services pour en assurer le bon fonctionnement, ainsi qu’à livrer un plan détaillé de sa vision financière pour les trois prochaines années. » Donc c’est pas fini, mais c’est clair que y’a pas le feu.
Cette lenteur se défend: se tromper deux fois n’est probablement pas une option, alors mieux vaut prendre le temps de penser avant d’agir. Le problème, c’est que « prendre le temps » se définit en fonction du temps qu’on a: ça veut dire une chose pour les personnes étudiantes, qui sont ici 4 ou 5 ans, et complètement autre chose pour les profs et le personnel qui sont ici 10, 20, 30 ans, sinon plus.
Pour l’instant, à l’approche des vacances, la balle est dans le camp des facultés. Je doute fort que ça bouge d’ici septembre. Puis en septembre, il y a toujours quelque chose de plus urgent à régler. Oh - pis le gouvernement est plus ou moins fermé jusqu’en octobre et le financement des universités est UN des problèmes à régler en revenant à l’ouvrage; fait que, hein; va peut-être falloir se presser un peu, les amis.
En somme, tout est timing et tristement, le temps joue contre l’Université.
À mon humble avis, voici la suite: chacun va réfléchir de son côté durant les vacances (qui est OK: on a besoin de réflexion ET de repos), mais en septembre, dans le rush de la rentrée, on ne trouvera jamais le temps de partager ces réflexions, et encore moins d’atteindre un consensus large. Alors on va rabouter les idées qui font le moins de vagues, trop vite et tout croche, parce que le budget se décide en décembre.
Et qu’est-ce qu’on fait quand il faut décider mais qu’on manque de temps? On fait comme d’habitude - au mieux, on creuse le même trou avec une pelle neuve.
Nul besoin d’expliquer à des universitaires ce que la science nous répète depuis des siècles: tant et aussi longtemps que les conditions restent les mêmes, le résultat sera probablement le même. Ainsi, je vous laisse sur une sage parabole dont j’ai récemment eu écho, qui distille parfaitement la complexité de notre situation:
Facile de voir ce qui s’en vient pour l’Université: l’avenir est dans le rétroviseur.




