Un texte de Raymond Blanchard, agent de recherche et projets
Je viens tout juste de compléter le questionnaire du gouvernement provincial dans le cadre de ses consultations sur la révision de la Loi sur les langues officielles (LLO).
Considérant mes attentes assez basses, je pourrais mal me dire déçu, admettons-le; mais ça devient soudainement beaucoup plus réel comme déception.
En dépit des nombreuses critiques, avertissements et même des conseils bienveillants lancés en direction du gouvernement Higgs quant à son plan pour la révision de la LLO, on réalise à quel point on a pu parler dans le vide. Monsieur ne va pas se laisser dire comment faire sa job; c’est déjà un miracle qu’il la fasse tout court quand ça touche une minorité.
C’est encore lui donner trop de crédit: il a passé la patate chaude à deux commissaires qui s’en chargent à sa place.
Je comparais le mandat de ces deux pauvres diables à « danser la claquette dans un champ de mines » quand le gouvernement a annoncé ses intentions, en janvier - concrétisant l’obsession de Higgs à inclure la question du bilinguisme dans la révision. (FÉÉCUM)
Si Higgs se chargeait lui-même de l’exercice, sachant son passé politique, ça semblerait de mauvaise foi comme ajout - car le temps perdu sur cet enjeu sera forcément au détriment du travail principal dans une révision de la Loi, qui serait - comment dire? - réviser la Loi, sacrament. Mais cette partie-là du problème, il la comprend, d’où sa décision d’inviter les commissaires à mettre leur tête sur la bûche à sa place. (FÉÉCUM)
La juge Yvette Finn, l’une des deux commissaires, se concentrera principalement sur la révision juridique de la Loi, en avertissant que des changements majeurs ne sont pas forcément à prévoir. Selon elle, c’est d’abord dans l’application de la LLO que des changements devront être apportés. (Radio-Canada) C’est ce type d’approche qui rendait le juriste Michel Doucet « peu optimiste » face à la révision, et craintif face à un recul du bilinguisme, avant le début du processus. (Francopresse)
Cela dit, le rapport final sera séparé en deux parties distinctes. Celle qui aborde l’amélioration du bilinguisme sera plutôt l’affaire de son collègue John McLaughlin, sous-ministre retraité au ministère de l’Éducation et du Développement de la petite enfance (MEDPE). Ce travail pourrait se prolonger au-delà de la date-butoir du 31 décembre 2021, d’après Mme Finn, qui le décrit comme un « deuxième mandat ». Reste à voir ce qui se produira si la révision de la LLO est terminée à temps, mais que la solution magique au manque de bilinguisme se fait encore attendre au 31 décembre prochain.
À n’en pas douter, ça dilue l’importance de la Loi pour la minorité francophone dans une bouillie trouble et insipide qui appuie davantage les privilèges de la majorité anglophone. Soyons clairs que le bilinguisme mérite qu’on y accorde plus d’attention, mais pourquoi cette persistance à intégrer la question dans la révision de la LLO au lieu d’en faire un processus séparé? Il me semble que les deux volets de la révision sont perdants à ce jeu.
Mais monsieur sait mieux que tout le monde.
Il en résulte qu’en fait de consultation publique, on est servis: 17 questions, dont la moitié au moins touche à l’amélioration du bilinguisme, QUI NE RELÈVE ABSOLUMENT PAS DE LA LOI QUE LE GOUVERNEMENT A L’OBLIGATION DE RÉVISER. (Radio-Canada)
On peut mal critiquer les commissaires, qui ne font qu’exécuter le mandat qui leur est donné par le premier ministre. Et la tête sur la bûche, ne l’oublions pas.
Qu’est-ce qui empêche Blaine Higgs de rejeter leur rapport, puis de repousser indéfiniment toute action si les critiques sont trop acerbes? Ce ne sera pas de sa faute si le résultat déçoit, et ce serait irresponsable d’appliquer les recommandations si ça s’avère. En pareilles circonstances, serait-ce une option de retourner à la table à dessin?
Il a aussi dépassé la date-limite pour nommer un nouveau commissaire, il faut s’en souvenir; il a annulé le processus de sélection en cours, puis l’a relancé en disant vouloir « comprendre pourquoi tous les enfants ne sont pas bilingues ». (Radio-Canada) Il y a comme un fil conducteur.
Doit-on se surprendre qu’il soit parfaitement à l’aise de pousser les réformes après la date-limite prévue pour le processus de révision? (Acadie Nouvelle)
Mais bon, parlons un peu du questionnaire. (GNB)
En guise d’ouverture, cinq questions servent à vous classer selon la langue maternelle et la connaissance de l’autre langue officielle. Ça aide à faire un certain partage au niveau des opinions, ce qui se défend. Ça aide aussi à discréditer ces opinions s’il s’avère (comme on pourrait le supposer) que la minorité francophone sera plus nombreuse à y répondre, proportionnellement. Car Higgs aime nous rappeler qu’il gouverne pour la majorité. Sa ”majorité” compte pour moins de 40% de l’électorat, mais bref. (Élections N-B)
Puis viennent les questions à développement, toutes optionnelles. Ça vous dit quelle partie les intéresse vraiment, hein? D’abord, on demande s’il vous est arrivé de ne pas pouvoir être servi dans la langue officielle de votre choix. On ne vous demande pas si ça a pris plus longtemps, ou si le service reçu était de la qualité attendue, seulement si vous l’avez reçu.
La suivante demande comment le gouvernement pourrait assurer que des services de qualité égale soient offerts dans les deux langues officielles. Rappelons que le gouvernement a accès aux rapports du Commissariat aux Langues officielles, qui regorgent de recommandations pour y arriver. (CLONB)
Pas certain comment assurer des services de qualité égale? Demande-le au Commissariat, batince.
Mais poursuivons: la question suivante touche aux “innovations” potentielles dans la mise en œuvre de la LLO. En clair: les économies. On s’entend qu’un logiciel de traduction est moins cher payé qu’une employée au comptoir, et que trois personnes surchargées peuvent être accessibles à la province entière là où il y en avait douze avant, par la magie de l’Internet.
Ceci dit, même le meilleur des outils de communication peut difficilement réparer un problème qui se situe au niveau de la construction du message: le service à la base est ce qu’il faut chercher à améliorer avant de chercher de nouveaux moyens - plus efficaces, plus accessibles, je veux bien - de le porter auprès de la population desservie.
Vient ensuite la partie finances de la consultation, où on vous invite à parler des avantages économiques du bilinguisme. Si ça doit nous coûter aussi cher, prouvez-nous au moins que ça peut devenir payant, quoi.
C’est pas comme si ça relevait d’une loi ou d’un droit constitutionnel ou d’une loi.
Mais il y a plus: après un rappel que le Commissariat aux langues officielles « a le pouvoir de faire des recommandations, mais non d’imposer des mesures », on demande d’expliquer comment le CLO peut « assurer l’égalité de nos deux langues officielles et communautés linguistiques. »
Si c’était sa goddamn de job, je dis pas. Sauf que « son rôle est d’enquêter, de présenter des rapports et de faire des recommandations visant le respect de la Loi sur les langues officielles. Le commissaire a aussi la responsabilité de promouvoir l’avancement des deux langues officielles dans la province. » (CLONB)
Fait que c’est pas le commissariat qui doit assurer l’égalité, c’est la Loi, tsé, l’affaire qu’on est censés être en train de réviser? Et qui applique la Loi? Le gouvernement. Le même gouvernement qui remet publiquement son poste en question et qui ignore ses recommandations depuis des décennies, oui oui. Bleu ou Rouge, rien ne bouge.
Tant qu’à formuler la question de même, aussi bien demander de mesurer l’inutilité du commissariat sur une échelle de 1 à 10. Et si jamais vous êtes tentés de recommander des pouvoirs contraignants - on vient juste de vous dire que ça se limite aux recommandations, ne savez-vous pas lire?
Comme si on n’était pas déjà assez en joual vert, ça se continue.
Et ô joie, voici venue l’heure de plonger dans la section bilinguisme de l’exercice. Disons peut-être au passage que dans un monde parfait où tous les citoyens seraient parfaitement bilingues et parleraient volontairement et aisément la langue de l’autre en se transportant d’allégresse, il ne faudrait pas forcément une Loi pour encadrer le tout.
Pas besoin de réviser cette Loi périodiquement, encore moins de dépenser des fonds publics pour protéger la langue de la minorité, vous l’aurez compris. L’obsession de Higgs avec le bilinguisme ne dépasse probablement pas le stade des calculs.
Côté questions, on vous demande comment améliorer l’apprentissage de la langue seconde de la petite enfance à la fin du parcours scolaire. Simonaque, y’a un ministère complet qui pourrait répondre à la question, mais demandons ça à la population. No pressure, guys.
Pis là, faut parler des adultes. Comment les aider à apprendre une langue seconde? Mettons que si on arrangeait ce qui ne fonctionne pas en milieu scolaire, on se donnerait une chance. Ça ne va pas s’arranger tout seul, ni rapidement; si c’est une priorité il faudra y mettre le travail (et désolé - le financement). Chez les adultes, ça peut difficilement se faire autre que sur une base volontaire et tant que le gouvernement entretient l’image d’un bilinguisme optionnel pour la majorité, la volonté n’ira pas de soi.
Ensuite, question de relaxer un peu, on vous demande comment on peut rapprocher les communautés anglophones et francophones. Ouaip.
Puis, histoire de conclure dans le bonheur, la cerise sur le sundae: « Selon vous, d’où viennent les tensions entourant le bilinguisme officiel? Comment pouvons-nous relever de tels défis? »
Rien que ça, hein?
D’où elles viennent? Cibole, ça remonte au Moyen-Âge! La Guerre de Cent Ans, ça vous dit quelque chose? On n’a pas traversé l’Atlantique en se tenant par la main non plus; rendus ici, la chicane nous avait suivis. Les Acadiens ne se sont pas déportés tout seuls, quand même. Malgré les meilleurs (pires) efforts de la majorité anglophone, la minorité francophone est encore là, ce qui peut en frustrer certains. Qui plus est, des lois protègent ses droits, sa langue et sa culture, ce qui frustre encore plus. Et cette minorité critique, revendique: elle n’est jamais satisfaite - parce qu’elle est constamment menacée. Ça cause des frictions, ça irrite. Mais pire, tout ça se fait avec des fonds publics, là c’est le comble.
Comme si les francophones ne contribuaient pas aux fonds publics - allez comprendre.
Ajoutons à ça un premier ministre (pratiquement un gouvernement) unilingue anglophone, avec un passé *un peu* compliqué quant aux droits des francophones. (Radio-Canada) Le passé est le passé, je veux bien, et les gens peuvent changer, sauf qu’il serait dangereux d’oublier. Encore plus quand les réformes qui nous sont proposées donnent à croire que ce n’est pas le progrès qui nous attend mais un retour en arrière. S’il s’est éloigné de la rhétorique incendiaire du CoR, Blaine Higgs n’en demeure pas moins réceptif aux demandes des organismes qui ont repris son flambeau. (Acadie Nouvelle)
On peut assurément lire les questions des commissaires en ce sens; la porte est grande ouverte à la rancune et à la haine.
Alors si jamais à l’autre bout de la révision de la LLO on en reste au statu quo (ce qui semble de plus en plus probable), on est censés faire quoi? On est tombés bien bas quand cette option pourrait avoir l’air d’une victoire.
À ce point-ci le coureur a eu amplement de chances: c’est le temps des jambettes.




