Texte : Raymond Blanchard, agent de recherche et projets
Photo : Cédric Ayisa, agent de communication
L’obligation de suivre la plupart de ses cours à distance a sans doute éveillé chez certains d’entre vous un intérêt renouvelé pour la qualité de l’éducation. Peut-être est-ce un concept qui guide vos décisions de longue date; peut-être n’y aviez-vous jamais consacré une traître seconde de réflexion. Mais tout d’un coup, comme ça, c’est rendu difficile de penser à autre chose.
Il faut admettre qu’on ne consacre généralement pas beaucoup de temps à réfléchir sur la qualité quand on est satisfait. Ça va pour l’éducation comme pour n’importe quoi d’autre.
Qu’il soit inhabituel ou coutumier pour vous d’y penser, toutefois, on comprend rapidement qu’il n’y a pas vraiment de standards qui s’appliquent aux cours universitaires. Il irait de soi qu’entre les mains d’expertes et d’experts à la fine pointe de leur domaine de recherche, tout aille comme sur des roulettes. Le problème ici, c’est qu’il y a bien des gens dans le monde académique pour qui l’enseignement est une obligation plus qu’une passion. Pensons que, pour se maintenir à la fine pointe dans n’importe quel domaine, il faut demeurer activement engagé dans la recherche à l’intérieur de ce domaine, ce qui se fait largement en-dehors des heures de cours.
Et si on pense à ce qui apporte du prestige aux établissements postsecondaires, on réalise que les prouesses pédagogiques de son personnel enseignant ne sont que très rarement, pour ne pas dire jamais considérées dans le calcul. La recherche par contre, c’est une autre histoire. Vous comprendrez que le prestige importe plus, en général, pour le bien de l’institution, que les accolades sur la qualité de l’enseignement en salle de classe.
Malheureusement, c’est que nous sommes des êtres humains, plus facilement attirés par les choses brillantes que par les choses qui nécessitent un peu d’explication ou de réflexion. Ça peut sembler animal comme raisonnement, j’en conviens, mais pour une raison quelconque, on croit dur comme fer que se frotter au prestige ajoutera à notre valeur quand vient le temps de choisir l’endroit où nous recevons notre éducation postsecondaire.
Bien triste constat pour la valeur intrinsèque du savoir et de l‘individu, hein?
Avouons que d’autres facteurs vont guider ce choix, tout de même: le programme d’études, l’emplacement et la distance, le campus lui-même, les services qui y sont offerts, la vie étudiante à laquelle on peut s’attendre, le coût - évidemment - mais rarement la qualité de l’enseignement. Cette partie-là, on semble la tenir acquise, pour la seule raison que l’université nous offre de baigner dans un bouillon de prestige le temps de quelques années. L’excellence va de soi en ces circonstances; il ne faudrait pas perdre son temps à la questionner. (FÉÉCUM)
Mais voilà que la pandémie nous extirpe du bouillon, pour nous renvoyer à la maison. Tout d’un coup, il nous faut juger de l’expérience universitaire en fonction de la seule composante à laquelle la plupart des gens n’auront jamais vraiment pensé: et j’ai nommé la qualité de l’enseignement. Qu’on le veuille ou non, c’est tout ce qui reste, avec le matériel de cours.
Alors on est un peu forcés d’examiner ça de beaucoup plus près qu’on ne l’aurait peut-être fait en temps normal, et tristement, cet examen approfondi ne s’avère pas à l’avantage de bien des profs.
Prenons d’abord le temps de saluer le travail de celles et ceux qui ont fait l’effort de s’adapter aux cours à distance, même si cela ne faisait pas partie des tâches normales à l’embauche; on ne parle pas assez de vous. Il y a des membres du corps professoral qui ont fait des efforts - et aussi des erreurs, clairement, mais ça fait partie du processus d’apprentissage - pour rendre l’expérience plus agréable, plus « normale » pour les étudiantes et les étudiants qui se sont inscrits à leurs cours. Il y a des profs qui ont fait preuve d’ingéniosité et d’adaptabilité pour ajouter des composantes visuelles qui aident à rendre la matière plus approchable, plus vivante et plus stimulante. Il y a des profs à l’Université de Moncton qui ont accepté que les cours en ligne sont différents des cours en classe et que, donc, il faut les aborder différemment.
Il y en a qui n’étaient, et ne sont possiblement toujours pas à l’aise avec l’enseignement à distance, qui se sentaient moins bien outillés pour faire cette transition. Cela dit, même si le contenu de leurs cours a un peu moins évolué que d’autres, des efforts ont été faits au niveau des méthodes d’enseignement. Au minimum, il y a eu une réflexion sur l’impact et le potentiel de leur enseignement dans ce nouveau contexte d’apprentissage et des changements - même mineurs - qui ont été apportés en conséquence.
Pensons qu’il y a des membres du corps professoral qui ont fait l’effort de suivre de la formation sur la livraison des cours à distance. Hey, on parle de gens payés pour être des experts qui ont reconnu d’eux-mêmes qu’il leur manquait des outils pour bien faire leur travail, et qui ont agi en conséquence. Ce qu’il leur fut donné d’y apprendre se reflète certainement à des degrés variés dans les pratiques, sauf que même le changement le plus subtil est le résultat d’un effort conscient pour améliorer leur enseignement.
Il y en a qui se sont dit qu’ouvrir une webcam dans leur classe pendant qu’ils écrivent au tableau, sans rien changer d’autre, serait assez bon pour un cours en ligne. Il fut un temps qu’on les aurait pointés du doigt comme des cancres, mais à la lumière des catégories qui nous restent à égrener, ce sont encore des exemples à suivre.
Ces derniers groupes sont ceux qui attirent le plus d’attention - comme je le disais au départ, on pense rarement à la qualité quand ça va bien. C’est pourquoi il est important de saluer le travail et les efforts de ceux et celles parmi vos profs qui ont donné un peu plus d’eux-mêmes pour essayer - comme elles et ils le pouvaient; ici c’est véritablement l’effort qui compte - de favoriser l’apprentissage dans un monde qui ne leur était probablement pas très familier.
Il y en a qui ont fait une ou deux sessions synchrones et qui ont fait le reste en mode asynchrone, en s’enregistrant.
Il y en a qui n’ont pas fait une seule session synchrone du semestre.
Il y en a qui ont jugé suffisant d’envoyer des courriels - des courriels - pour seule forme de communication. Une fois par semaine, une liste de lecture et des devoirs arrivent dans la boîte, et merci bonsoir. Ce que leurs classes ont appris, elles l’ont appris seules.
Et là, il faut le dire, il y a un problème monumental: que l’on soit une sommité dans son domaine ou un chargé d’enseignement en début de carrière, l’Université de Moncton indique clairement dans ses conditions financières que le coût minimum d’un crédit universitaire est de 233$. Pour un cours normal de 3 crédits, ça constitue déjà une somme de 700$.
Je ne connais pas grand monde qui va sourire et dire merci pour se faire envoyer un courriel par semaine pendant 4 mois pour 700$, et vous? Ça fait quand même 43,69$ le courriel. Quand on s’inscrit à l’Université pour apprendre et qu’on se retrouve chez soi sans appuis et sans enseignement pour nous guider dans la matière - c’est bien beau les lectures et les quiz, mais y’a des limites - j’imagine mal comment on peut offrir « une excellente formation et une expérience étudiante vibrante » à grands coups de courriels.
J’ai déjà évoqué la ligne précédente dans un autre texte; elle figure sur la page d’accueil de la Rentrée 2020 (UMoncton) Je prends la peine de le rappeler car son titre « un cochon dans une poche », signifiait que les promesses faites par l’Université pour attirer les étudiant.e.s semblaient essentiellement impossibles à garantir vu le peu de contrôle qu’elle exerce sur l’enseignement. (FÉÉCUM)
Mais là, on est rendus en décembre et la poche est bien ouverte; achèteriez-vous encore ce que vous avez trouvé dedans? À peu de choses près, janvier sera identique. (UMoncton)
Peu importe la réponse à cette question, si l’Université se donnait les moyens d’agir pour assurer un minimum de qualité (et surtout, de constance) dans l’offre de cours à l’échelle de l’institution (ça semble insignifiant, mais c’est très complexe à établir, et encore plus à mettre en oeuvre), il serait plus raisonnable de vous demander de la croire sur parole.
Comprenez bien que pour un grand nombre de profs et bien des cours dont, je le répète, on entend trop peu parler, ça ne changerait à peu près rien sinon de souligner ce travail qui passe souvent inaperçu.
Ça aurait certainement sa raison d’être pour des situations exceptionnelles comme les cours à distance, mais également pour les cours en salle de classe. Ce serait probablement moins facile pour les cours sur le campus, où la tâche d’établir un profil de base selon des paramètres aussi définis et mesurables que pour les cours en ligne serait plus ardue. Plus ardue; pas impossible. Le mot de John Fitzgerald Kennedy, qui visait la Lune, me vient en tête: « nous ne choisissons pas de faire ces choses parce qu’elles sont faciles, mais bien parce qu’elles sont difficiles. »
Par contre, il faudrait d'abord sortir la tête du sable et trouver la volonté d’agir.
Vu d’ici, ce serait le moins qu’on puisse faire.




