
Par Raymond Blanchard, agent de recherche et projets.
Depuis la fin des dernières élections, tant provinciales que fédérales, on a beaucoup entendu parler du besoin d’augmenter la participation des femmes en politique. Et, de fait, on a aussi entendu parler des nombreux obstacles qui se dressent devant elles.
Le degré d’émancipation (et par extension, de participation) des femmes et leur position dans toute société reste une mesure fiable du progrès social. Et, suivant cette mesure, il reste du travail à faire. Cela dit, la porte semble plus ouverte que jamais.
À Ottawa, le Premier ministre a composé un cabinet axé sur la diversité et l’équité de représentation entre femmes et hommes. Pourquoi, lui a-t-on demandé? « Parce qu’on est en 2015 », a-t-il répondu, comme s’il parlait du bleu du ciel. Tristement, ça ne va pas de soi.
Ça explique peut-être la réaction que la phrase a suscité au Canada et en-dehors. Les Égyptiens avaient la momification, nous on a la mèmification. Pour la postérité.
Au même moment chez nous, les partis politiques du N-B étaient critiqués pour le manque de candidates à l’élection provinciale de 2014. En réponse, la campagne #Onestprêtes fut lancée en vue des élections municipales de 2016, pour promouvoir l’engagement féminin. On a parlé de l’implication des femmes en politique plus que jamais auparavant, mais au final la proportion d’élues n’aura que faiblement augmenté (Acadie Nouvelle).
Chaque pas en avant nous porte plus loin, le mouvement se poursuit. Le regroupement Femmes pour 50% qui demande l’égalité des sexes parmi les candidatures, prend la relève pour les prochaines élections provinciales (Acadie Nouvelle).
Le visage de la politique néo-brunswickoise pourrait changer de façon marquée: au début janvier, on avait franchi le cap des 40% de femmes élues aux congrès d’investiture des partis. Selon les données d’Élection N-B, des 78 candidatures à l’investiture enregistrées par les partis à ce jour, 30 sont des femmes. Pour l’instant du moins, le Parti libéral, le Parti vert et le NPD s’approchent tous de la barre des 50% (Élections N-B). C’est un début.
Mais les congrès d’investiture, ce n’est qu’un premier pas: il faut ensuite des candidates. Qui plus est, dans les circonscriptions où la victoire est possible (pour ne pas dire acquise - vous savez, là où présenter un épouvantail de la bonne couleur peut suffire).
Ce ne sont pas tous les partis qui présentent des candidatures dans toutes les circonscriptions. Le Parti libéral, le PC et le NPD devraient chacun présenter 49 candidatures; ce fut le cas lors des dernières élections. On comptait alors 220 candidatures au total; 211 réparties entre les cinq partis et 9 candidatures indépendantes. (ÉNB).
On cherche alors 110 candidates aux prochaines élections. Idéalement davantage, c’est certain, mais voilà le chiffre magique. Ce ne serait qu’une autre étape, d’ailleurs: ensuite, il faut que le cabinet formé par le parti au pouvoir soit aussi égalitaire. On a déjà entendu que ce qui manque pour atteindre cet objectif n’est pas tant la volonté que les candidates.
Par exemple, le présent cabinet libéral ne compte que trois femmes, sur 16 ministres au total. En revanche, le parti compte seulement quatre députées (GNB). On en compte autant de l’autre côté de la Chambre, chez les progressistes-conservateurs. Moins d’une personne sur cinq élue au Parlement est de sexe féminin. Pourtant, les femmes représentent 51% de la population du Nouveau-Brunswick aux dernières nouvelles (Statcan).
Pourquoi aussi peu de femmes en politique, alors?
De un, je crois qu’il faut parler de doubles standards persistants dans la perception de la compétence des femmes et des hommes qui souhaitent se lancer en politique active. Un homme peut se lancer en politique parce qu’il le veut; une femme le fait parce qu’il le faut.
Le travail des femmes n’est pas scruté avec la même loupe: il ne suffit pas de pouvoir en faire autant qu’un homme, il faut faire bien plus, être exceptionnelle. L’exemple de Claudette Bradshaw, députée fédérale de Moncton pendant deux mandats et travailleuse infatigable du secteur communautaire, vient immédiatement en tête (Radio-Canada). Avoir «bear-huggé» la Reine n’aura pas nui à ce qu’on se souvienne d’elle, non plus...! On peut certainement aussi penser à Madeleine Dubé, élue et réélue dans sa circonscription depuis 1999 (GNB), et nommée ministre à cinq reprises. Ces femmes font figure d’exception, ayant réussi à faire leur marque en politique; mais cette marque s’est faite sur plusieurs mandats.
Dans le langage du peuple, on parle de deux femmes qui sont pas bâdrées.
Et il faut avoir cette attitude, cette force de caractère (sans rien vouloir enlever à celles qui se lancent sans obtenir de résultats: ce geste en soi demande une grande force de caractère). Les critiques sont souvent plus féroces, les attaques plus vicieuses envers les femmes que les hommes dans l’arène politique. Leur vie personnelle prendra plus de place que leur vie professionnelle dans les analyses de leur compétence à occuper un poste. Les rumeurs et les racontars auront leur place dans les débats publics à leur sujet. Sans parler du milieu parlementaire, où les femmes restent fréquemment victimes de harcèlement sexuel ou de propos déplacés (Radio-Canada) et ce, tant venant de leurs collègues que de membres du public. Elles sont libres de jouer sur le même terrain, mais il y a des règlements séparés, en quelque sorte.
Cela dit, il y a un changement marqué dans le discours depuis quelques années, que les mouvements comme #MeToo, pour ne nommer que celui-là, ont initié et maintenu auprès du public, qui croit et écoute les femmes plus que jamais auparavant.
Et il faut que les femmes puissent se sentir interpellées par les enjeux, écoutées en tant que citoyennes, validées dans leur désir et leur manière de s’impliquer avant de faire le saut en plus grands nombres. Il faut surtout qu’on sente dans les lieux de pouvoir la volonté de changer les choses, d’évoluer politiquement, de changer le visage de la classe politique pour mieux refléter celui de la population.
Parce qu’une vingtaine d’hommes blancs, aux tempes grisonnantes, ça a malheureusement plutôt l’air d’un groupe d’intérêt particuliers que de représentants du peuple. Il n’y a pas de mesure qui valide ce groupe comme reflet fidèle de la réalité en société. C’est pourtant à travers ce miroir qu’il lui faut se contempler.
Ça a son impact; si ce qu’on voit dans le miroir ne nous ressemble pas, d’instinct, on en vient à considérer que ce n’est pas ce reflet comme tel qui est problématique, mais le fait que nous avons peu en commun avec ce qu’il nous montre. Que l’on est ce qui cloche.
Pourtant, regardons autour de nous: les femmes sont partout. Partout où, malheureusement, nous perdons l’habitude de noter leur présence et de leur rendre le crédit qui leur revient pour le travail accompli. Dans leurs milieux de stage, dans nos écoles, dans nos hôpitaux, dans nos services sociaux, nos organismes communautaires et caritatifs, elles forment la majorité des personnes qui orientent, organisent et maintiennent notre société.
Alors, pourquoi pas à la Législature?
On pourrait dire de bien des femmes qu’elles sont trop occupées pour se lancer en politique. Trop essentielles dans les rôles qu’elles occupent pour les encourager à faire autre chose. Surtout, autre chose qui montre - très publiquement - qu’il existe d’autres avenues où leurs talents et leur dévouement peut servir à transformer pour le mieux notre quotidien.
Pensons à cela, une seconde.
On entend régulièrement des excuses du genre: le bassin de candidats n’est pas si profond qu’on le voudrait. Qui est responsable de l’approfondir, ce bassin? Je ne peux pas nommer mon parterre un potager et le blâmer ensuite si rien n’y pousse: les conditions propices doivent être mises en place. Et la campagne #Onestprêtes, avec le regroupement Femmes pour 50%, ont contribué à lancer la conversation, elles ont semé des graines. Maintenant c’est le travail des partis en place d’arroser le jardin et d’en tirer une récolte.
Les signes sont prometteurs pour le moment; mais ce ne sera qu’à l’automne qu’on verra le résultat des semis du printemps.
Il ne faut donc pas lever le pied si on souhaite voir ce changement se concrétiser. Comme le veut l’adage: il faut que les bottines suivent les babines; qu’on s’engage envers ce changement. Pour les femmes de la province, pour nos étudiantes, il y a une chose qui reste à faire si on souhaite que les intentions des partis n’en restent pas au stade des intentions. Il faut qu’elles puissent se voir dans ces positions d’influence; et surtout, voir qu’on leur y accorde autant d’importance que leurs collègues masculins.
Alors, que faire si la politique t’intéresse? Sois engagée, et exprimes-toi!
P.S. Le RFNB a quelques suggestions d’actions, si vous êtes en manque d’inspiration (RFNB).
Aucune position officielle du C.A. de la FÉÉCUM ne devrait en être nécessairement interprété




