
Par Raymond Blanchard, agent de recherche et projets.
Puisque tous les signes indiquent que Raymond Théberge deviendra le prochain Commissaire aux langues officielles du Canada (CLO), le moment semble propice à effectuer un bilan de son passage à notre institution.
D’ailleurs, on ne part pas de zéro: en décembre 2014 nous avions déjà jeté un regard sur les accomplissements du recteur, où nous avions essentiellement déterminé que le « moment Théberge » - c’est-à-dire la marque laissée sur l’institution - tardait toujours à se manifester. L’intention y était, ou du moins on pouvait y croire (Acadie Nouvelle). Les opportunités étaient là, évidemment, au niveau de l’amélioration de la transparence et de l’imputabilité, de la revendication d’un meilleur financement pour le postsecondaire, ou de la bonification de l’expérience étudiante, pour ne nommer que les plus évidentes (FÉÉCUM).
Dans tous ces dossiers, s’il est faux de dire que le recteur soit demeuré inactif, on ne peut en revanche dire qu’il ait réalisé de grandes avancées; fidèle à ses habitudes, il a fait ce qu’il sait faire le mieux, soit avancer les dossiers. Bémol: avancer dans le temps plutôt que dans la substance, largement par la médiation et le compromis. Et c’est ce compromis qui fait mal quand une institution a besoin de se renouveler et de progresser. J’irai jusqu’à dire: de rompre avec son passé, car à son arrivée l’Université était en crise.
À l’externe - dans les relations avec le gouvernement, au premier chef - c’est plus ou moins possible d’adopter la ligne dure pour forcer le changement, il faut le concéder. Mais à l’interne, dans une institution microcosmique comme l’est une université? Si ce n’est pas possible ici, ce ne le sera nulle part. Les universités sont des laboratoires vivants pour la société humaine à bien des égards - regardons par exemple les débats actuels sur la liberté d’expression. Pas forcément joli, admettons-le, mais on assiste au processus de réponse à une question sociale importante, en temps réel.
Si ce questionnement était laissé à la rue, pas besoin de vous expliquer comment ça se terminerait. C’est sans mépris pour la rue que je dis ceci: simplement avec la conviction que l’émotion gagne plus facilement la foule que le raisonnement. Et plus c’est facile - humains que nous sommes - plus ce sera utilisé fréquemment.
Quoi qu’il en soit, le recteur a déclaré ceci pendant son entrevue au comité du Sénat: « Ce qui est important, c'est de faire avancer les dossiers. Le style, c'est une chose, mais le résultat, c'est plus important. Et l'Université de Moncton est plus forte aujourd'hui qu'elle ne l'était il y a cinq ans ».
Évidemment que ça nous a mis la puce à l’oreille, que dis-je; le chihuahua aux jarrets.
Il est clair que l’existence de l’Université de Moncton n’est pas sérieusement menacée, ou du moins pas davantage qu’il y a cinq ans. En tant qu’institution, qu’établissement postsecondaire, elle semble dans une position confortable.
Au niveau budgétaire, par contre, le portrait n’est pas si rose: ces cinq années ont été marquées par des budgets déficitaires.
Au chapitre du recrutement et des nouvelles inscriptions, on constate une tendance à la baisse: cela dit on ne peut pas rendre le recteur ni l’administration responsable de cette tendance, qui dépend de facteurs démographiques hors de son contrôle. Par contre, la chute des inscriptions à l’international donne matière à agir et on est tout sauf convaincus que le travail avance sur ce front.
Cette tendance à la baisse ne se reflète toutefois pas dans une réduction de la taille de l’appareil administratif de l’Université: au contraire on y ajoute. Les coupures qui ont été faites au niveau du personnel ont été guidées par les départs à la retraite plus que les besoins de la population étudiante ou la pertinence du maintien des postes.
Certains de ces ajouts sont réalisés dans le sens de l’efficience, alors que d’autres le sont dans le sens de la duplication. Si on a réussi à trouver des efficiences au niveau des services aux étudiants avec la restructuration et l’ajout d’une direction générale (assortie de l’élimination de l’ancienne direction des Service aux étudiantes et étudiants), on a créé ailleurs un poste de direction générale des communication (FÉÉCUM), et de directeur de la campagne Évolution (FÉÉCUM) sans souci de la duplication de postes.
On pourrait encore parler de la proportion grandissante de crédits enseignés par des chargés d’enseignement et de la diminution du nombre de professeurs à temps complet. Il faut tout de même reconnaître que ce problème n’est pas unique à l’Université de Moncton; il se manifeste, et plus fortement, dans plusieurs autres universités.
Passons au chapitre de la gouvernance et du leadership de niveau opérationnel: quel bilan peut-on dresser de la contribution de celui qui nous arrivait en 2012, en clamant : « Si je ne suis pas en mesure de corriger le passé, je peux en revanche prendre l'engagement d'une série d'initiatives qui devraient permettre à l'Université de Moncton d'atteindre les plus hautes normes en matière de transparence et d'imputabilité »?
En termes de changements, il faut dire que l’Université de Moncton divulgue librement beaucoup plus d’information qu’il y a cinq ans. Il faut aussi dire qu’elle est passée sous la Loi sur l’accès à l’information et la protection de la vie privée en 2012, et qu’elle n’a pas vraiment eu le choix d’évoluer en ce sens, ne serait-ce que pour économiser du temps (UMoncton).
Aussi on a appris tout dernièrement que le poste de commissaire indépendant en charge de recevoir (et de rediriger) les plaintes devrait être pourvu en janvier (Acadie Nouvelle). Il faut aussi dire que ça fait 40 ans que la FÉÉCUM réclame un ombudsman à l’Université de Moncton, et que l’ABPPUM a ajouté sa voix à ces revendications à compter de 2013 (Acadie Nouvelle). Six ans, alors, pour répondre à une demande de la majorité de la communauté susceptible d’appuyer un objectif explicitement identifié par le recteur lui-même à son entrée en poste.
Une de ses victoire sans style, possiblement.
Disons un mot, enfin, sur le plan stratégique de l’Université de Moncton, l’un des documents-phares du passage de M. Théberge à la tête de notre institution. La formulation des objectifs était tellement vague que n’importe quelle initiative, à toute fin pratique, prend l’apparence d’un résultat (UMoncton).
En bout de ligne, l’Université de Moncton est peut-être, comme le soutient M. Théberge, plus forte qu’il y a cinq ans; cependant, il faut chercher à se convaincre que ce soit par son impulsion. Soyons clairs: Raymond Théberge n’a pas nui à l’Université de Moncton, il ne l’a pas endommagée ni dans sa forme ni dans sa réputation par ses actions. Ses inactions en revanche, ou sa réticence à agir plus précisément, ont considérablement ralenti son progrès à un moment où la communauté et l’institution étaient prêtes à un changement majeur.
Toutes les révélations sur le rectorat d’Yvon Fontaine, les problèmes au Conseil des gouverneurs, la culture du secret et de l’intimidation, pratiques et passes-droits hérités d’une autre époque peut-être mais dont certains ont choisi de profiter, étalés au grand jour, auraient dû suffire à motiver un remaniement en profondeur dans le sens de la transparence et de l’imputabilité. Les appels en ce sens étaient certainement clairs tant à l’intérieur qu’à l’extérieur de la communauté universitaire. M. Théberge a écouté, a consulté, et semble en être resté là.
L’U de M est-elle plus forte, vraiment, qu’il y a 5 ans? En 2012, je crois qu’elle était à son plus bas, dans l’opinion publique du moins. Ça ne pouvait que remonter. Mais est-ce que ça a remonté en vertu de l’érosion lente de l’indignation (et de l’attention publique qui est son corollaire), par le retour au silence, ou alors véritablement du progrès?
En bout de ligne, si progrès il y a eu, on nous pardonnera de croire que ce progrès s’est opéré non pas par l’impulsion du recteur, mais tout bonnement parce que le statu quo était devenu intenable.
Par la force des choses.
Aucune position officielle du C.A. de la FÉÉCUM ne devrait en être nécessairement interprétée.




