
Par Raymond Blanchard, agent de recherche et projets.
Vous connaissez le chat de Schrödinger?
C’est un problème classique: dans une boîte, on place un chat et un morceau de poison. On ferme la boîte. Tant qu’elle n’est pas ouverte, le chat est à la fois vivant et mort: il est soit vivant parce qu’il ne mange pas le poison, ou mort parce qu’il l’a mangé. Il faut ouvrir la boîte pour répondre à la question.
Nous à l’Université de Moncton, on est un peu comme ça mais avec notre recteur. Il est à la fois ici et pas là; à la fois en poste et en recherche d’emploi.
J’ose croire que je ne vous apprendrai pas que Raymond Théberge - notre (ex?) recteur - est en parade devant les comités de la Chambre basse et de la Chambre haute à Ottawa depuis au moins deux semaines, soumis aux questions des sénateurs et des parlementaires quant à ses aptitudes pour occuper le poste de Commissaire aux langues officielles (CLO).
Questions auxquelles il répond par ailleurs avec la molesse qui est devenue au fil des ans sa signature, plutôt mal reçue quand on parle de bilinguisme officiel (Radio-Canada). M. Théberge mène les dossiers comme l’eau forme les rivières, en laissant les choses suivre leur cours, sans faire de vagues. Ce n’est pas dire qu’il ne fait pas le travail, non, mais que personne ne va remarquer qu’il est en train de faire quoi que ce soit. Nous ne sommes certainement pas étrangers à cette impression.
Un sénateur a déjà dû lui rappeler que la dualité linguistique est plus qu’une « valeur ajoutée » à la société canadienne, mais bien un droit- ça part fort (Radio-Canada). M. Théberge ne s’aide pas non plus quand il dit des choses comme: « En principe, moi, j’y crois [au bilinguisme]; en pratique, jusqu’à quel point on va représenter la diversité canadienne à la Cour suprême? [...] au niveau pratique, on doit commencer à songer qu'est-ce que ça veut dire? ». (Acadie Nouvelle)
Fonctionnaire un jour, fonctionnaire toujours.
Je tiens à préciser que le but n’est pas ici d’insulter le (post?) recteur; il reconnaît d’ailleurs que «le style c’est une chose, okay, mais le résultat c’est plus important » (Acadie Nouvelle), ce qui suffit peut-être à expliquer son approche sans éclat. Et comme fonctionnaire, avouons-le, il peut livrer la marchandise.
Raymond Théberge a eu le courage de dire non au style. Il faut saluer ce courage.
Sauf qu’en fait de chien de garde parlementaire, le gouvernement Trudeau vient de se greiller d’un bichon. Intelligent, tout à fait; sympathique à la rigueur. Mais féroce? Même dans le pire des cas, c’est blanc frisé pis ça pèse trois livres. Hallô menaçant.
Non mais:
Tu serais fâché après ça que tu l’oublierais en cinq minutes. Gardes-moi-y la tite face confuse!
Et ça a beau être *capable* de japper, on s’entend-tu que ça s’ignore bien en mozus? Tout gouvernement jubilerait à l’idée d’un CLO de la trempe de Raymond Théberge, qui mènera les dossiers sans faire de bruit, sans froisser personne (Acadie Nouvelle). Mais qui sait, peut-être qu’il se gossera un mandat à coups de petites victoires d’apparence insignifiantes mais qui, une fois additionnées, prendront un certain sens.
Peut-être. Comme bien d’autres cependant, j’en doute. Ce n’est pas par hasard que l’on qualifie les commissaires parlementaires de chiens de garde: c’est pas une place pour les bichons.
M. Théberge a dit par ailleurs, lorsque questionné sur son tempérament plutôt conciliant que revendicateur (qui, répétons-le, est utile dans les bonnes circonstances), qu’« on peut aller seulement deux ou trois fois aux barricades [...] ensuite personne ne nous écoute plus. ».
Un commissaire qui recule par peur de ne pas être écouté, ce n’est plus un commissaire, c’est un complice. C’est quelqu’un qui est convaincu que ce qu’il a à dire - qu’il DOIT dire - ne mérite pas d’être écouté.
On en restera là pour ce qui est du poste de CLO. Il demeure qu’entre-temps, tandis que M. Théberge égrène les pas et courbettes de sa valse otavienne, nous à l’Université de Moncton on se demande si on a toujours un recteur. Pire encore, on se demande si le recteur qu’on a (peut-être) a déjà la tête ailleurs. Et depuis combien de temps, aussi.
Dans les circonstances, il serait surprenant qu’il ne devienne pas CLO. Le comité vient de recommander sa candidature (Radio-Canada) et le reste devrait être une formalité.
Mais admettons que le vote final - qui devrait avoir lieu avant la pause des Fêtes - rejette sa nomination, puis qu’il revienne à Taillon; est-ce que Raymond Théberge a vraiment toujours à coeur notre institution? On ne se magasine pas une nouvelle job aussi publiquement quand on ne cherche pas à faire passer un message, en général. Son deuil est pas mal fait.
Tsé, j’ouvre l’ordi et le profil Ashley Madison de ma tendre moitié est drette dans ma face.
D’ailleurs, posons franchement la question: même s’il devait revenir, en voudrait-on?
Heureusement pour lui, les chances que sa nomination soit rejetée sont plutôt minces: après le fiasco de la candidate précédente, Madeleine Meilleur (Radio-Canada), les Libéraux ont voulu présenter la candidature la moins rébarbative possible. Je crois qu’ils ont réussi.
Enfin, d’autres questions méritent d’être posées: depuis combien de temps M. Théberge travaille-t-il sur sa candidature? On sait que la processus initial aura duré environ six mois (Radio-Canada). Et s’il est nommé au poste, combien de temps restera-t-il encore recteur? Peut-il occuper les deux fonctions en même temps? Osons croire que non.
Officiellement, le processus de nomination a été relancé à la fin juillet (Radio-Canada). On peut-tu s’entendre que M. Théberge a probablement la tête ailleurs depuis un bout de temps?
Mais ce n’est pas tout, pas encore:
Qui a déboursé les frais associés à sa candidature, à ses déplacements à Ottawa? A-t-il pris congé sans solde et si non, pourquoi? S’il abrège son mandat. aura-t-il droit à son paiement de sabbatique? Même s’il quitte à la mi-mandat pour un emploi qui paie davantage? Qu’est-ce que ça va prendre? Va-t-on devoir à nouveau payer son déménagement? Est-ce que l’administration universitaire savait que le recteur se cherchait un autre emploi?
En temps normal, le processus de sélection du recteur ou de la rectrice doit être lancé quinze mois avant la fin du mandat en cours, si la personne en poste n’a pas solicité un deuxième mandat (UMoncton - voir 1.8). Quinze. Friggin. Mois.
Puisque M. Théberge a débuté son deuxième mandat en juin 2017 (UMoncton) - UN MOIS avant de déposer sa candidature comme CLO - on peut évidemment s’attendre à partir de zéro. D’ailleurs, quinze mois dans le monde universitaire, ça peut s’allonger pour un nombre de raisons. Et même à ça, la personne choisie n’entrera pas en poste au milieu de l’année; ça ira en juin suivant. On serait donc à deux ans, au minimum, d’avoir une rectrice ou un recteur à la tête de l’Université. Mais comme on dit: mieux vaut être seul que mal marié, hein?
A-t-on alors désigné quelqu’un pour assurer l’intérim en cas de départ précipité? Pas un mot sur le sujet n’est sorti de Taillon; pourtant personne ne pourra invoquer la surprise. La vérité est que rien n’est encore certain, et que M. Théberge reste recteur de son état, s’il ne l’est déjà plus d’esprit. Par contre, on a de quoi répondre à la question « en veut-on encore? ». Pas à peu près, non plus.
Parions qu’il ne sera pas difficile d’accepter son éventuel et possible départ: il est là sans être vraiment ici depuis des années, notre recteur de Schrödinger.
Aucune position officielle du C.A. de la FÉÉCUM ne devrait en être nécessairement interprétée.




