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Notre blogue

L’intention et l’(in)action

Détails
21 Novembre 2017
Blogue Lintention et linaction 1

Texte de réflexion par Raymond Blanchard, agent de recherche et projets.

Toute le monde a connu un.e prof qui avait le don de faire ressortir le meilleur chez ses étudiant.e.s. Exigeant.e, absolument, mais capable de reconnaître l’effort, de valoriser la progression. Pas forcément avec une note élevée, non plus. C’est difficile à décrire.

Personnellement, une professeure en particulier me vient en tête. Dans ses cours, j’avais un C en apprenant; ailleurs j’avais des A en récitant.

Mais jamais ces C ne venaient au prix d’une quelconque forme d’humiliation. Bien au contraire : ça devenait une source de motivation.

Comment elle le faisait? Là, sa science dépasse la mienne. Il y avait peut-être compatibilité entre style d’apprentissage et d’enseignement. Mais aussi un mélange de capacité à déceler le potentiel et de guider juste assez vers des objectifs réalisables tout en sortant de la zone de confort. Quoi qu’il en soit, il y avait l’art de faire prendre un pas en avant, en guidant sans pousser.

On ne se rend pas compte que c’est en train de se produire, pas à tous les coups. Ça peut demander un peu de recul pour le réaliser, certainement. Sans que ça vienne au prix du malaise, de la honte ou du ridicule dans le moment.

C’est la triste rareté de ces profs qui en fait la valeur. On en compte plus qu’assez qui donnent des C et des D, ou qui font des commentaires en classe, dans le seul but de punir, d’humilier ou de ridiculiser. On ne serait pas dans leur classe pour apprendre, mais pour montrer qu’on sait déjà. Et pourquoi? La honte peut motiver (... à éviter la honte) mais ce n’est pas un automatisme; tout le monde ne répond pas aux stimuli négatifs de la même manière.

« Je fais ça pour leur bien »; vous l’avez tous déjà entendu.

Et de fait, ce n’est généralement pas l’intention qui pose problème, mais l’action. La ligne est parfois mince entre une intervention qui, avec un peu de recul, finira par trouver tout son sens, et un traumatisme pur et simple.

Tout récemment, une entrevue avec le comédien Gilbert Sicotte, véritable monument du monde artistique québécois, a questionné ses tactiques de « motivation » un brin... musclées en tant que professeur au Conservatoire d’art dramatique de Montréal (Radio-Canada).

À l’origine de ces questions se trouvent des allégations de harcèlement et d’abus psychologique provenant d’une vingtaine d’anciens étudiants, plusieurs gardant l’anonymat par peur de répercussions. Le tout s’étend sur 25 ans.

Il y a de l’humiliation là-dedans, il y a de l’abus verbal, mais il y a aussi un contexte particulier, qui est celui d’un milieu très sélect, excessivement compétitif. Sur près de 400 auditions, à peine une douzaine de candidats sont admis au Conservatoire chaque année. Seule la crème de la crème peut passer le seuil; mais l’admission n’est qu’un début.

C’est évidemment un endroit où les émotions sont – doivent – être à fleur de peau; la passion, les bouleversements et les gros égos font partie du quotidien.

Le milieu est nécessairement élitiste. Or, comment peut-on faire progresser l’élite? Loin de la cajoler, certains des grands comédiens qui forment le corps professoral du Conservatoire semblent croire que c’est en la traitant en véritable tyran. D’ailleurs, les étudiant.e.s qui dénoncent ce « climat malsain » depuis les années 1990, se sont longtemps frottés aux insultes des dirigeants. Vous devinerez que peu de plaintes formelles ont été logées, et que conséquemment la direction en place au moment des faits reprochés à Sicotte est bien heureuse de pouvoir dire qu’elle n’en savait rien.

Raymond Cloutier, qui a complété deux mandats comme directeur du Conservatoire dans les années 1990 et 2000, n’a pas hésité une seconde à sortir cette excuse. « La direction est responsable de ce qui se passe dans une salle [de classe], mais elle n’est pas nécessairement au courant de ce qui s’y passe. » S’il avait été au courant, il aurait agi immédiatement. Ben oui, ben sûr.

Au courant de rien, qu’il dit : les étudiants lui ont demandé à ce que les profs soient évalués, ET ils ont réclamé sa démission. Mais tout allait pour le mieux dans le meilleur des mondes. Moyen gnochon.

Quitte à radoter : les plaintes officielles, même si elles ne changeront peut-être rien dans l’immédiat, sont indispensables à améliorer les institutions à plus long terme. C’est pour ça qu’il ne faut pas donner à la direction le luxe d’ignorer la situation. Elle est bien trop contente de ne pas être obligée de savoir que ça va mal; de ne pas devoir le reconnaître, ni agir. S’il y a une leçon à tirer de la situation au Conservatoire, du moins du point de vue étudiant, la voilà.

Cela dit, les profs ont certainement des leçons à en tirer aussi.

Gilbert Sicotte aimait, semble-t-il, dire à ses étudiant.e.s qu’il allait « les casser », les démolir pour mieux les rebâtir en quelque sorte. Mais rebâtir comment?

Que gagne-t-on à démolir une personne dont on a la charge? De même, que gagnerait-on à rebâtir tout le monde sur un modèle unique, ou même semblable? Et, si ce n’est pas le but ni l’intention, d’où vient ce besoin de « casser » l’étudiant.e si ce n’est pour affirmer sa supériorité en tant que formateur?

Que gagne-t-on à montrer à quelqu’un qu’elle ou il n’est rien?

C’est quoi le but, trouver l’imposteur parmi les 12 sélectionnés sur une batch de 400? L’audition aurait déjà dû faire ce travail. Et on s’entend-tu que, si tu peux faker assez bien pour entrer au Conservatoire, gadèche, t’es déjà comédien!

Mais si on casse et qu’on n’arrive pas à rebâtir? Quand ce que l’on laisse là, en amas informe, ne peut pas être remonté, on en fait quoi? On passe au prochain, sans conséquences? L’échec en est une parmi d’autres; mais on oublie l’échec.

Anxiété, dépression, perte de confiance en soi, insomnie en j’en passe, tout ce que les actions du prof cause aux étudiant.e.s, bien malgré ses intentions, ça compte pour du beurre? Car celles-là restent et leur impact peut être durable.

Dans un monde sensé, ce sont les intentions qui compteraient pour du beurre. Elles changent bien peu de choses à ce qui se passe, si ce n’est dans la tête de la personne responsable de l’action. Et encore, à posteriori.

Sicotte, en fin d’entretien, concède que ses méthodes sont peut-être dépassées, et qu’il pourrait être temps de céder sa place aux plus jeunes.

Avec des perles de sagesse comme « Mon ostie de câlisse, vas-tu la jouer ta scène ? », « J’ai pas de temps à perdre avec toi » ou « Va chier, pour qui tu te prends ? » dans sa besace pédagogique, je tends à être d’accord. Il y a pousser, et il y a rabaisser ; enseigner, et flatter son propre égo. Peu importe le but visé, et même si le contexte y est pour quelque chose, ça reste inadmissible.

Et on n’en avait sérieusement aucune idée, à la direction ?

L’excuse finale : les profs du Conservatoire sont des gens du métier, pas des pédagogues. Ça s’apprend aussi, la pédagogie. On place des experts qui ne sont pas exactement de grands pédagogues dans bien des salles de classe.

Heureusement pour ceux-là, on a un service de soutien à l’enseignement (UMoncton). En revanche, on ne peut forcer personne s’inscrire aux ateliers. On devine que ce sont celles et ceux qui ont déjà la fibre pédagogique qui s’y inscriront les premiers.

Il y a ne pas savoir, et ne pas vouloir savoir ; il y a l’intention, et il y a l’(in)action.

Texte de réflexion - aucune position officielle du C.A. de la FÉÉCUM ne devrait en être nécessairement interprétée.

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