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Parlons d’agnostalgie

Détails
22 Novembre 2013
kachomort
par Raymond Blanchard, agent de recherche et projets

Vous dont les globes oculaires parcourent avec régularité ces pages, savez probablement que je m’y adonne régulièrement à mon plaisir coupable pour les néologismes. Qu’est-ce donc que l’agnostalgie? Voilà, c’est un simple mot-valise combinant agnostisme et nostalgie, et signifiant, en somme, une philosophie interdisant d’exprimer de la nostalgie pour ce que l’on n’a ni connu ni vécu.

Parfait exemple : le Kacho.

Le mot évoque – même chez ceux qui n’ont pas la moindre idée de l’endroit où l’ancien bar étudiant se trouvait dans la cave de Taillon – l’énergie créative, l’imagination débridée, l’expression parfaitement libre de l’être étudiant.

Au Kacho, pas de règle, pas de limites, pas d’interdits; on y était libre d’explorer tous les sujets, de contester tous les dogmes, de philosopher, de recréer quotidiennement le monde selon les idéaux du jour. La belle époque, quoi! C’était le seul espace de création ouvert à bien des artistes acadiens des années ’60 et ’70, ce qui explique en partie la légende de l’endroit. Le nom même –le cachot- reflète sa raison d’être : une cachette où l’on pouvait être soi-même, librement. La culture du secret faisait partie intégrante de la culture underground acadienne de l’époque (pléonasme, mais qu’importe), Patente and all. Il y avait donc un peu de tout ça au Kacho.

Et vous savez quoi d’autre il y avait au Kacho? Du vide. Beaucoup de vide.

Full disclosure : Le Kacho était avant mon temps, il fermait comme j’entrais au secondaire. Et de toute façon, je vous avouerai que je n’étais pas l’étudiant le plus sorteux. Manquait de cennes. J’embrasse donc le principe d’agnostalgie et omet tout rapport affectif à l’endroit en question. En plus, formation d’historien l’oblige, c’est un peu naturel chez moi.

Je reconnais cependant que les histoires sont enviables; difficile de ne pas chercher à s’y transposer, de s’imaginer au Kacho des belles années. Justement, de s’imaginer là. Et pire encore, de se retrouver ici et de comparer ce que l’on a présentement à ce que l’on pense que le Kacho était, sans jamais y avoir mis le petit orteil. Injuste comparaison, vous en conviendrez.

Parce que si on regarde les faits, le Kacho était tout sauf un succès, et particulièrement dans la vingtaine d’années qui a précédé sa troisième –et dernière- fermeture. Des difficultés financières ont forcé la Fédération à boucler l’endroit pendant 5 mois en 1983, puis à nouveau en 1989-1990, puis de manière définitive en 1996. Une dette écrasante, des vols, de la fraude, tout jouait contre la FÉUM et la FÉÉCUM dans le gestion du Kacho, sans mentionner l’achalandage insuffisant et la féroce compétition des autres bars de Moncton.

De plus, dans ses dernières années, la place ressemblait plus à un Dooly’s au plafond trop bas qu’à autre chose, selon certains de ceux qui y étaient. Le cœur n’y était plus. Les étudiants, très peu. Et l’argent, encore moins.

Mais ce que le Kacho était importe peu. En fait, c’est presque insignifiant. C’est ce qu’il représente qui importe, et qui fait qu’il soit aussi profondément ancré dans l’imaginaire d’une génération; parbleu, on avait encore des soirées Kacho y’a pas si longtemps, pour du monde qu’était jamais allé là de sa vie! Ça parle fort. Le mythe du Kacho a survécu et traversé les âges, comme un idéal à atteindre ce qui, comme tout idéal, est voué à l’échec. Si on atteint un idéal, c’est qu’on vise trop bas : le Kacho est hors d’atteinte, parce qu’il est ce dont les gens se souviennent et pour la majorité, ce ne sont que de bons moments, de la vie intense, de la création et de la liberté.

Comment on peut aspirer à recréer ça? Jour et nuit, soir après soir? Refaire un Kacho. On aurait rien qu’à essayer qu’on crierait au blasphème!

Et, fatalement, on a arrêté d’essayer.

De fil en aiguille, imprégné d’agnostalgie, j’en viens à me questionner sur ce qui restera du Soixante-trois dans l’imaginaire collectif… Pas que l’endroit suscite de grands élans imaginatifs.

Parce que c’est beau, c’est propre, mais c’est, comment dire, mort. Aseptisé, c’est le mot : un sofa dans le plastique. Comme un beau billot de bois sec rejeté par la mer, comme un papillon dont les ailes irisées seraient épinglées dans du liège. Ça se regarde mais ça ne se touche pas, ça ne veut pas qu’on en profite. Ça fait matante. C’est un resto-lounge où on est mal à l’aise de lounger; à preuve, c’est pratiquement une ville-fantôme entre les repas, sans parler des soirées. Je vous le demande : quand est-ce que vous êtes allés relaxer avec une bière après vos cours au 63?

Et on se trouve face à un cas exemplaire de Catch-22 : pourquoi c’est mort au 63? Parce que les étudiants ne s’approprient pas les lieux. Pourquoi les étudiants ne s’approprient pas les lieux? Parce que c’est mort.

Et, au moins un peu, parce qu’ils et elles se demandent si on les veut là. Et qui pourrait les blâmer de penser ainsi?

Maintenant, on fait quoi? Et, plus important encore comme question : qu’est-ce qu’on a le droit de faire dans le Centre étudiant, gens de Taillon?

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