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Chercher la pire solution !

Détails
21 Mai 2021

Par Pierre Losier, directeur général et Raymond Blanchard, agent de recherche et de projets

 

Les dernières semaines ont été très difficiles pour la relation entre le système de santé du Nouveau-Brunswick et la loi sur les langues officielles (LLO).  Le tout a commencé avec le débordement au Centre hospitalier universitaire Georges L. Dumont (CHU Dumont) au cours de la fin de semaine du 8 et 9 mai. Cette situation a fait en sorte que les ambulances furent redirigées vers l’Hôpital de Moncton, qui fait partie de la régie de santé anglophone Horizon. (Radio-Canada)

Appelée à commenter cette situation, la PDG du réseau de santé Vitalité, Dr France Desrosiers, a déclaré en entrevue à Radio-Canada que: « … Quand on parle de sécurité des patients et de capacité, la langue ne compte plus... » (Radio-Canada) Il y a eu, comment dire? Des réactions à ses propos.

 

À quelques reprises par la suite, Dr Desrosiers a tenté d’expliquer ses propos. Un peu maladroitement au départ peut-être, en tentant de les remettre en contexte, puis pour en venir à affirmer que la « langue compte bel et bien ». (Radio-Canada) 

 

D’un point de vue médical, s’il est question de préserver une vie en situation de crise, l’observation n’a pas la même charge - la vie passe en premier. Ce qu’elle a dit, elle l’a dit en tant que médecin, en se fondant sur les priorités liées à ce rôle. Ce n’est pas clair qu’elle était pleinement consciente des répercussions du même propos en tant que PDG de la régie de santé francophone du N-B. L’influence qu’elle exerce n’est pas la même, vu sa position de pouvoir - tout particulièrement quand ce pouvoir s’exerce « au bon plaisir » de la ministre de la Santé (CBC), et sous le gouvernement Higgs. 

 

Comme si la LLO n’avait pas déjà été suffisamment malmenée, le Syndicat des infirmières et des infirmiers du N-B (SIINB) propose ensuite au gouvernement Higgs un moyen de gérer la pénurie d'infirmières. L’idée est de partager le personnel entre le CHU Dumont et l’Hôpital de Moncton, de sorte à assurer un service complet à l’un des deux endroits, ce qui soulagerait la pression sur le personnel infirmier tout en assurant la qualité du service. 

(CBC) Cette “solution” se veut temporaire, le temps de traverser la crise; sauf qu’il faut songer au précédent que ça créérait, particulièrement quand ça se déroule avec une réforme des soins de santé en fond de trame… et sous le gouvernement Higgs.

 

Mais ici encore, les propos de la présidente du SIINB, Paula Doucet, n’ont pas pour cible la LLO, mais le mieux-être de ses membres, trop peu nombreux et surchargés, qui font face à d’importants défis qui empoisonnent leur milieu de travail. Et rien n’indique que la situation devrait s’améliorer de façon significative à court terme pour eux.

 

D’autres intervenants du domaine de la santé ont ajouté leur grain de sel. Le président du Collège des médecins de famille du N-B, Dr Ghislain Lavoie, avertit que la collaboration au niveau des services causerait des défis insoupçonnés. Si les soins peuvent être prodigués en français à l’Hôpital de Moncton, le processus administratif se passe en anglais - la langue de travail de l’établissement. (Radio-Canada) Ça a un impact sur la personne soignée, évidemment, mais qui peut être mitigé par l’intermédiaire du médecin de famille; et un autre, plus direct, sur la langue de travail du personnel qui se verrait transféré, même temporairement, d’un hôpital à l’autre.

 

Et paf, une autre claque pour la LLO.

 

Au-delà de l’impact immédiat, plus large et plus complexe qu’on l’imagine en tant que public, quel impact ces solutions pourraient-elles avoir après la fin de la crise? Où est-ce que les investissements seront faits pour l’entretien ou l’amélioration des équipements et des espaces, par exemple? Ces questions sonnent peut-être creux aux oreilles du personnel qui doit compléter des quarts de travail de 24h, mais quel service leur rendrait-on en adoptant des mesures qui permettent de réduire encore plus leurs effectifs?

 

L'objectif du SIINB est d’alléger la charge qui pèse sur ses membres, pas de réduire les services en français. Mais je ne placerais pas tout le monde au-dessus de cette intention. C’est pourquoi la notion de précédent est aussi importante dans l’immédiat.

 

Dès que le partage du personnel deviendrait “acceptable” face à une crise comme celle que traverse le système de santé, où est-ce que ça s’arrête? Combien d’autres crises justifieront encore combien d’autres compressions dans combien d’autres services? Et une fois que ça devient acceptable en situation de crise, qu’est-ce qui empêche de faire des compressions sous la forme de mesures “préventives”? 

 

Dans le cas du détournement des ambulances au CHU Dumont, on doit comprendre que l’urgence médicale est un bien mauvais contexte pour débattre de solutions à long terme. Mais quand on propose de transférer le personnel d’un hôpital à l’autre pour assurer un service unique, la qualité - l’égalité réelle - des services en français pourrait en souffrir, sans parler de leur maintien. Que ce soit l’intention ou non n’y changera pas grand-chose, malheureusement.

 

Le rôle du CHU Dumont dans la formation de la relève francophone en santé a évidemment été souligné, lui aussi. Si les services sont fusionnés et que l’offre s’en voit réduite, des impacts à ce niveau sont inévitables. (Radio-Canada) La minorité a bien plus à craindre de la goutte d’eau que de la guillotine. Sans toujours savoir quel sera le résultat en bout de ligne, chaque petit recul ouvre la porte au suivant, en repoussant peu à peu les limites de l’acceptable jusqu’à ce qu’il soit trop tard.

 

Ce ne serait pas moins complexe, ni moins inacceptable, si ça devait se passer en sens inverse. C’est ce qu’a illustré l’ancien PDG du réseau Vitalité, Rino Volpé, en demandant d’imaginer la réaction si, du jour au lendemain, la moitié du personnel de l’hôpital de Saint-Jean était unilingue francophone. (Radio-Canada) 

 

Même sans aller aussi loin, ce que propose le SIINB (et le gouvernement s’est *un peu* garroché pour l’appuyer) violerait la LLO, en privant le personnel du réseau Vitalité de son droit à travailler en français. On peut facilement présumer que la langue de travail devient très rapidement l’anglais pour tous. Chaque francophone minoritaire connaît cette situation.

 

Après une dure semaine au bureau, un bref répit a permis à la LLO de profiter un peu du beau temps, avant d’être à nouveau malmenée le 18 mai quand le premier ministre avance que « les exigences linguistiques créaient peut-être une barrière supplémentaire pour le Nouveau-Brunswick, par rapport aux autres provinces, lorsque vient le temps de recruter. » Pour remédier à cette situation, il va jusqu’à demander « Faut-il enseigner la deuxième langue aux unilingues une fois qu’ils ont terminé leurs études, ou lorsqu’ils sont prêts à travailler ? ». (Radio-Canada) 

 

C’est du réchauffé - exactement ce qui fut tenté pour contrer la pénurie de personnel chez Ambulance N-B, en 2019. (Radio-Canada) Sans être pessimiste, je doute fort que cette solution soit davantage plausible pour les hôpitaux de la province. D’autant plus que les modifications aux règles d’embauche imposées chez Ambulance N-B furent invalidées par la Cour du banc de la Reine, qui réaffirme « le droit de recevoir des services de qualité égale dans la langue de leur choix » (Acadie Nouvelle) 

 

La commissaire aux langues officielles du N-B, Shirley Maclean, s’est prononcée sur les suggestions du premier ministre, en réaffirmant que « les régies ont la responsabilité d’assurer que les membres de l’équipe [le personnel soignant et administratif] aient la capacité de fournir un service bilingue aux patients en tout temps. » (Radio-Canada) Mais bon, on se doute que Higgs ne l’aura jamais consultée avant d’annoncer sa solution. Ce serait confirmer l’utilité du CLO, et son influence. Alors non.

 

Et puis, avant même de penser à retourner devant les tribunaux, on indique déjà que le personnel infirmier est épuisé, surmené, contraint d’accumuler les heures supplémentaires: où pense-t-il que ces personnes trouveront le temps - et l’énergie - de prendre des cours de langue en plus? Sans compter que des postes unilingues dans le secteur des soins infirmiers, il y en a déjà. (Acadie Nouvelle) 

 

Blaine Higgs lui-même s’est engagé à apprendre le français à temps pour l’élection de 2018, quand il s’est présenté à la chefferie du parti progresssiste-conservateur. (L’Express) Cinq ans plus tard, je dirais qu’on attend encore, mais il serait idiot d’espérer. S’il y a mis l’effort nécessaire, il comprendra au minimum que les résultats ne sont pas garantis. Et le « si » est très important dans son cas. Ce que Higgs en tire comme leçon pourrait bien être que les promesses et les vœux pieux sur l’apprentissage du français (car on ne parle absolument pas d’apprendre l’anglais dans tout ceci) lui achètent bien du temps, pendant lequel il reste libre de faire comme bon lui semble sans changer quoi que ce soit à ses préjugés.

 

Et puis on cherche la suite dans ses idées, lui qui était prêt à faire dérailler le processus de révision de la LLO pour le recentrer sur l’amélioration du bilinguisme chez la majorité anglophone. Là, c’était un atout, c’était important. Coudonc, le fil conducteur serait-il qu’il s’en sacre *complètement* des droits des francophones?

 

Toutes ces “solutions” sont pensées dans l’immédiat, face à des problèmes de longue date poussés au point de rupture par la pandémie. Il faut changer le cours des choses, absolument, et on voit bien que le personnel infirmier en souffre les conséquences au quotidien. Mais chaque solution avancée jusqu’ici est porteuse de conséquences à long terme pour la minorité francophone, qu’il sera trop tard pour renverser une fois qu’elles deviendront réalité. Et Higgs, le champion, il applaudit chacune parce qu’il y voit un résultat rapide et la chance de jouer au leader compétent. La COVID achève, alors les occasions se font plus rares, il faut le comprendre.

 

Une solution qui paraît logique, efficace et possible sans jamais être mise de l’avant, est de miser sur la formation en science infirmière. Je ne parle pas ici de modifier le programme pour recertifier des personnes déjà dans le système de santé, mais bien de former les jeunes diplômé.es du système scolaire provincial. On se demande comment on a pu voir venir le mur qu’on frappe présentement il y a près de 20 ans (GNB) et qu’on doive maintenant gérer le départ à la retraite (amplement mérité) d’une génération d’infirmières et d’infirmiers sans être en mesure de les remplacer. Tout ça alors que la population de la province vieillit full pin et que plus de soins sont à prévoir. 

 

Malheureusement, il y a des places libres dans les programmes de science infirmière aux différents campus de l’Université de Moncton. Non seulement les droits de scolarité montent en flèche, les personnes étudiantes de l’école de science infirmière se sont vu imposer un nouveau frais afférent de 500$ en septembre 2019 pour couvrir le coût des stages en milieu clinique. (Radio-Canada) Ce frais augmentera à 583$ pour l’année universitaire 2021-22 - et probablement encore la suivante, et celle d’après; à 8% par année, ça le porterait à 680$ en 2024. On parlait du danger de créer un précédent, tantôt: en voilà un autre exemple.

 

Quand l’Université elle-même annonce qu’il faut prévoir au moins 17 500$ (plus de 23 500$ pour les étudiant.e.s internationaux) pour compléter une année d’étude (UMoncton) en ajoutant que ça augmentera de 8% par année jusqu’en 2022-2023 (Radio-Canada), et que le système de santé peine à soutenir la demande même en imposant du surtemps obligatoire et des quarts de 24h à son personnel, il devient moins intéressant de se lancer dans ces programmes pour quiconque cherche une carrière qui permette un semblant d’équilibre, ce qui est une priorité grandissante. (Canada)

 

D’après les dirigeants de l’Université de Moncton, l’ajout de ce frais de 500$ était nécessaire suite à la coupure du financement des programmes de science infirmière. (Radio-Canada) On constate qu’il est en phase de devenir une partie intégrante de la stratégie financière à long terme, à défaut d’action de la part du gouvernement.

 

En plus de faciliter l’accès aux études en science infirmière, le gouvernement pourrait aussi faciliter l’accès en adoptant un examen d’entrée à la profession qui soit plus équitable pour la minorité francophone et mieux adapté au système canadien. Le gouvernement indique que ceci n’est pas de son ressort mais bien de l’AIINB. Précisions que la LLO s’applique à l’AIINB dans la même mesure qu’elle s’applique au gouvernement (CLO-NB) comme pour toutes les associations professionnelles crées par une loi provinciale. Un examen de remplacement de source canadienne, spécifiquement conçu pour remplacer le NCLEX et parer à ses lacunes, est prêt et disponible. (Francopresse)

 

Il peut être bon de souligner que l’article 5 de la LLO spécifie que « Rien [dans la Loi] ne limite le pouvoir de la Législature et du gouvernement de favoriser la progression vers l’égalité de statut ou d’usage du français et de l’anglais. » (GNB)

 

Donc pourquoi continuer à déshabiller Paul pour habiller Pierre quand en réalité, on a un problème d’accès à la profession? Étant ce que nous sommes, on pense d’abord aux diplômé.es, mais les immigrant.es souffrent du même problème, et peinent à obtenir la reconnaissance de leurs acquis. (Radio-Canada)

 

Ce n’est pas en coupant des services ni en jetant le blâme sur les langues officielles que l’on va régler le problème une fois pour toutes. Il est incroyable de voir qu’avec tout le monde qui est embauché par le gouvernement pour gérer le système de santé, on ne parvienne pas à trouver de meilleures solutions.  D’après moi, des bourses intéressantes pour les gens qui souhaitent étudier dans des domaines reliés à la santé et un accès à la profession équitable dans les deux langues seraient plus efficaces que les “solutions” sur la table aujourd’hui. 

 

C’est tout de même triste de voir un gouvernement refuser d’investir dans la jeunesse à ce point; et pire encore, refuser de les inclure dans la solution!



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