Un texte de Pierre Losier, directeur général et Raymond Blanchard, agent de recherche et projets
Photo: Cédric Ayisa, agent de communication
La dernière fois, on a pu voir comment les idées préconçues et/ou l’ignorance profonde des dossiers sur lesquels on a l’intention d’intervenir peuvent être nuisibles quand il est question de gouverner.

Pour résumer l’affaire, le gouvernement trouve qu’il y a trop de monde sur les listes de l’aide sociale, ce qui est un problème majeur, parce que ça coûte cher. Le ministre de l’Éducation postsecondaire, de la Formation et du Travail (MEFT), Trevor Holder, s’est donc tourné vers les universités pour leur demander de “mieux” former les travailleuses sociales et travailleurs sociaux, dont le travail se résume plus ou moins à enlever des gens sur les listes. Pas très fort comme raisonnement.
On ne repassera pas tous les détails de l’affaire, mais disons qu’il y a des excuses et des rétractations qui ont été demandées par plusieurs. (FÉÉCUM)
Excuses qui ne sont pas venues, vous comprendrez, sans doute car on pourrait les interpréter comme un signe de faiblesse. La réponse de Holder se résume au genre d’affirmation banale auxquelles on pourrait s’attendre, qui dit essentiellement tout le contraire de ce qu’il a affirmé en réunion comme si c’était sa position depuis le début. (ATTSNB)
On croirait qu’il ne s’est même rien passé, à vrai dire.
Sans pouvoir dire que la situation soit réglée, le bruit a cessé. C’est du pareil au même du point de vue du gouvernement, il faut le dire. Pourtant, après avoir examiné le problème en surface, on comprend assez vite qu’il y a plus - beaucoup plus - en dessous.
Cette tentative d’influencer les orientations du programme de travail social à STU (sans parler d’en “créer” un à Moncton) révèle non seulement le désir, mais encore la conviction d’avoir le mandat et la compétence pour s’ingérer directement dans les salles de classes des universités de la province. Pourquoi et comment des gens aussi mal informés devraient être investis de ce pouvoir dépasse l’entendement.
Car tout pouvoir doit s’exercer avec une part égale de responsabilité; dans ce cas précis, celle de savoir un peu mieux de quoi on parle avant de s’ouvrir la trappe.
Si l’événement a reçu relativement peu d’attention dans les médias de la province, ça s’explique d’abord par le fait que les propos échangés durant la rencontre sont jugés confidentiels. Il ne s’agissait pas d’une rencontre publique, et tout ce qu’on en sait est issu d’une déclaration de la rectrice de STU, qui n’en dira pas plus. J’imagine aussi que le ministre n’est pas très désireux de se dépeindre en imbécile, et qu’il usera de tous les échappatoires qui s’offrent à lui.
On décèle malgré tout la marque de Higgs sur l’incident, pour l’avoir vue à maintes reprises dans d’autres dossiers. Des cibles mal informées - fondées sur des mesures qui doivent plus à l’idéologie qu’à la science - sont données aux ministres, qui les portent dans l’espace public comme un fait accompli. Ça relève d’une culture d’entreprise, où les ordres viennent d’en haut, mais rarement les plans; on veut un résultat précis et on se fout un peu de la manière de l’atteindre tant que ça rapporte.
Doit-on préciser que cette façon de faire est bien mal adaptée à l’exercice responsable du pouvoir dans les sociétés démocratiques? De fait, il y a un nom spécifique pour cette façon de gouverner par décrets, en faisant rouler les têtes quand on se plante.
Quand ça fonctionne, ça entretient un aura de compétence en concentrant le crédit pour toute forme de succès au bénéfice d’une seule et même personne.
Et quand ça foire, ça permet de tester les eaux avant de proposer une alternative qui, du reste, peut très bien n’être acceptable que lorsqu’on la compare à l’option initiale. (FÉÉCUM)
On se répète, mais c’est comme ça que ce gouvernement fonctionne en toute chose:
- Coupe
- Espère
- “Consulte”
- Recule
Sa réforme bâclée du système de santé aura appris au premier ministre que mieux vaut se tenir loin de la tribune, si c’est possible, et laisser d’autres prendre les coups. Ça offre la possibilité d’arriver en sauveur et tout “régler” lorsque la résistance se fait trop bruyante.
Évidemment, dans la débâcle sur la révision de la Loi sur les langues officielles, il n’a pas tellement le choix de prendre des bosses, vu qu’il en est le ministre responsable. Notez bien qu’il fait tout ce qu’il peut pour embarquer le ministère de l’Éducation là-dedans même si ce dernier n’a absolument rien à voir dans ce processus. (Radio-Canada) Par ailleurs, il s’est lui-même distancié du processus de révision en nommant deux commissaires à la tâche (sans trop se presser, quand même) qu’il sera libre de crucifier en cas d’échec.
OK, revenons à nos moutons.
Le fait est que le gouvernement n’a pas de mandat pour intervenir directement dans la programmation académique des universités. De plus, il demeure libre de donner la formation “nécessaire” au poste à l’entrée dans le milieu de travail, comme tout autre employeur.
Ce n’est pas dire que le gouvernement soit sans influence sur la programmation académique. Pensons par exemple aux fonds qu’il octroie sous la forme de subventions restreintes. Ou encore aux sièges pour lesquels il contrôle les nominations sur les instances supérieures des universités publiques. N’oublions pas, non plus, que le financement des universités est distribué en fonction d’une formule établie par le gouvernement. Et bien sûr, c’est aussi le gouvernement qui décide d’augmenter, de diminuer ou de maintenir le montant global ainsi distribué d’année en année.
Par contre, le gouvernement mandate un organisme indépendant, la Commission de l’enseignement supérieur des provinces maritimes (CESPM), d’acheminer à chaque institution la part de l’enveloppe qui lui revient en vertu de la formule de financement. La CESPM est aussi chargée d’assurer la qualité des programmes universitaires.
Même sans savoir ni comprendre ce que fait la CESPM dans le détail (et ça se pardonne), ces deux responsabilités sont claires (CESPM). Le but aussi en est clair: Je vous laisse imaginer de quoi aurait l’air le répertoire universitaire si on laissait des gens aussi informés que Blaine Higgs et Trevor Holder décider de la qualité de quoi que ce soit.
Chaque gouvernement arrive avec sa propre philosophie et son regard sur les problèmes qu’il identifie comme prioritaires. S’il fallait que chaque nouveau venu change l’orientation des programmes universitaires au gré de ses convictions personnelles - ou ses préjugés - on aboutirait rapidement à un système qui ne vaut malheureusement plus grand chose.
Pensons aussi que des étudiant.e.s pourraient en subir les contrecoups, si un changement de gouvernement avait le malheur de tomber dans le milieu de leur programme d’étude. On sait déjà ce que ça cause de confusion et de problèmes avec l’aide financière aux étudiant.e.s quand ça se produit (FÉÉCUM). Alors étendez ça aux études elles-mêmes, pour le fun.
On décèle déjà l’influence indirecte du gouvernement Higgs dans les dernières annonces de l’Université de Moncton, qui dit à la communauté de se préparer à « différentes mesures: révision des programmes, compressions par attrition des postes d'enseignants, et hausse des droits de scolarité, de 8 % par année, au moins jusqu’en 2022-23 ». (Radio-Canada)
Tout ça sans gérer l’impact économique de la pandémie de COVID-19, pour lequel les universités réclament un financement d’urgence que le gouvernement ne semble pas près de lui accorder. (CBC) Rappelons que d’autres provinces l’ont fait, dont la Nouvelle-Écosse (Global News).
Alors, dans la situation financière où sont placées nos universités, qui était déjà difficile AVANT la pandémie, ce n’est plus la qualité ni la pertinence des programmes offerts qui doit décider de leur survie, mais leur valeur nette. Dès qu’un programme coûte plus cher à maintenir qu’il ne permet d’économies par son élimination, on doit le considérer à risque de disparaître. Fut un temps qu’on lançait l’idée de temps en temps, pour enfin revoir un peu la description du cours, ou bonifier l’offre, faire plus de promotion et ainsi de suite; mais là ce n’est plus la même histoire. Il faut économiser beaucoup et en peu de temps, en plus de songer à la rentabilité des programmes à long terme car rien n’indique que le sous-financement des universités deviendra une chose du passé. À ce point-ci, ce n’est plus une anomalie, c’est devenu un principe directeur.
Voyez le résultat.




