Texte : Raymond Blanchard, agent de recherche et projets
En tant que fier descendant d’une lignée de colonisateurs acadiens en série (sans exclure la possibilité qu’ils fuyaient principalement l’avancée britannique - hey, j’aurais fait pareil), je me prépare à marquer le Quinzou.
Celui-là même qu’on étale en clichés racoleurs sur les pages des guides touristiques, pour inviter l’ailleurs à « venir goûter notre joie de vivre », généralement entre le phare de Grande-Anse et un homard. Sans oublier le violoneux de service, évidemment!
Ce sont là des clichés, réducteurs comme le sont tous les clichés et particulièrement ceux qui visent les groupes nationaux, mais tout cliché reste fondé sur une part de vérité. On exagère autour de cette vérité, parfois un peu fort, mais elle reste. Il y a donc encore et toujours, envers et contre tous, contre vents et marées, une joie de vivre acadienne.
Plusieurs d’entre nous l’accumulent toute l’année pour exploser sur la place publique au jour de la fête nationale. Je le dis sans jugement - ça appartient à chacun.e - et ça explique peut-être un peu pourquoi le tintamarre est aussi solidement ancré dans notre identité.
Le tintamarre sous la forme qu’on lui connaît aujourd’hui est une tradition assez récente. C’est en fait la SANB qui organise le premier tintamarre « moderne » à Caraquet en 1979 pour souligner le 375e anniversaire de la fondation de l’Acadie. Il faut dire qu’en 1955 Mgr Norbert Robichaud, archevêque de Moncton et premier chancellier de l’Université de Moncton (Archidiocèse de Moncton), a invité les paroissiens à faire du bruit après la prière du soir « pour montrer que les Acadiens sont encore là », pour marquer le 200e anniversaire de la Déportation. Si la SANB a pu s’inspirer du tintamarre de 1955, elle a enlevé à l’événement son caractère religieux.
La tradition du charivari, probablement le modèle du tintamarre, est plus ancienne: en Acadie si un mariage semblait inconvenant (soit à cause d’une grande différence d’âge, d’un veuvage trop court, ou d’un intérêt autre que l’amour le plus pur), le voisinage se rassemblait autour de la maison nuptiale et faisait du bruit histoire de, comment dire, ruiner l’atmosphère. (Amérique française) Comme le « devoir » du couple était difficilement accompli en ces circonstances, en général le mari offrait aux protestataires une danse, une bouteille, ou un incitatif quelconque pour les encourager à piler un peu sur leur vertu...
Donc, se rassembler et faire du bruit pour donner son opinion, ça nous connaît! Le lien au charivari explique peut-être aussi pourquoi la brosse du 15 août reste un incontournable.
C’est pas une brosse, c’est du patrimoine!
Mais montrer, vivre et comprendre l’Acadie peut mal se limiter à une seule journée. La fête nationale fournit un extrait concentré d’acadianité, elle nous offre une manifestation concrète, tangible, humaine. Sans être l’Acadie, le 15 août reste sa photo de profil.
Le tintamarre nous amuse, nous rassemble et - même sans le réaliser - cimente un groupe identitaire. Les différences cèdent à la cause commune portée au premier plan, le temps de redonner son élan à l’identité acadienne, pour une autre année au minimum.
Car même sans réfléchir aux raisons profondes de la célébration, on perpétue l’héritage. On « punch sa carte » le 15; peu importe si ça se résume à virer une brosse, à poquer ses chaudrons, à blaster du 1755, ou à dépoussiérer ses drapeaux.
Or, le 15 août: « à cause pour? »
D’abord: le nationalisme
On considère les années 1815-1914 comme le « Siècle des nations ». En Europe surtout, les groupes nationaux s’affirment; les frontières se précisent, avancent, reculent; les discours, les alliances et les rivalités se forment sur des bases nationales. Tant à l’intérieur qu’à l’extérieur des frontières, tout ou à peu près est pensé et construit sur l’appartenance à la nation, sinon sur la distance qui sépare de celle d’en face.
C’est toujours difficile de définir ce qu’on est: ce qu’on n’est pas, beaucoup plus facile.
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Brève parenthèse historique: l’élection de Trump et le triomphe du « America First », de Bolsonaro au Brésil, le chiard sans fin du Brexit, la montée des extrêmes tous azimuts; la normalisation de discours, de groupes et d’idéologies racistes et/ou xénophobes et/ou suprématistes, sont autant de signes de la fermeture et du repli nationaliste qui se solde généralement par une montée des tensions et, à son apogée, la guerre.
En marge de la Première Guerre mondiale, on nommait les régions animées par ces tensions des « poudrières ». Autrement dit, il n’y manquait que l’étincelle pour que ça explose. Sans chercher à effrayer, il faut reconnaître que les étincelles se multiplient...
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Pour revenir à nos moutons (dont la laine ne se tondra, cardera, filera, tissera, foulera et portera pas toute seule, quand même), il faut dire qu’au Canada les « deux solitudes » sont déjà bien enracinées en 1880, quand la Société Saint-Jean-Baptiste invite une délégation de leaders acadien à une grande manifestation prévue à Québec. La délégation acadienne en revient avec un rêve: celui d’une convention nationale de l’Acadie.
On ne pense pas forcément à établir les limites d’un territoire, mais à unir un peuple autour d’un héritage commun, et d’enjeux de société susceptibles de le porter vers l’avant. La question d’une province acadienne sera quand même abordée un siècle plus tard, par le Parti acadien. (Amérique française)
Il fallait à l’origine définir, penser, écrire, organiser et structurer l’Acadie. La fondation du Collège Saint-Joseph à Memramcook en 1864 et la création du journal Le Moniteur Acadien en 1867 seront deux événements importants, qui permettent l’émergence d’une élite acadienne et la diffusion d’une pensée éclairée sur l’Acadie. Sans cela, tenir une convention nationale aurait été pratiquement impensable (Amérique Française) Et, au fil des conventions, les bases d’une identité et d’une nation vont émerger:
La fête nationale (Memramcook, 1881)
Avant 1881, la fête nationale de l’Acadie était la même que celle de tous les Canadiens-français: le 24 juin (Fête de la Saint-Jean-Baptiste). À l’heure de décider de notre fête nationale, le 15 août fut finalement choisi pour symboliser notre identité distincte. (Cyberacadie) Je le disais plus haut: nous sommes aussi ce que nous ne sommes pas. Le but était de distinguer (et non pas distancier) l’Acadie du Québec.
L’Acadie a toujours voué un culte particulier à la Vierge, et c’est pourquoi la Fête de l’Assomption de Marie sera choisie comme sa fête nationale. Marcel-François Richard, abbé de Saint-Louis, est à l’origine de la proposition. Celle-ci ne sera pas sa dernière, et il convient de le considérer comme une force motrice de l’Acadie (re)naissante. (Dictionnaire biographique du Canada)
Le drapeau national (Miscouche, 1884)
Encore une fois à l’initiative de l’abbé Richard, tellement confiant qu’il avait fait coudre un prototype par une de ses paroissiennes, le drapeau national de l’Acadie est choisi à Miscouche. Bonus: il est conservé au Musée acadien de l’Université de Moncton.
La légende veut que la vue du drapeau ait fait l’unanimité au point où on aurait eu peur pour les moulures du plafond de la salle où il fut présenté.
Le tricolore bleu-blanc-rouge incarne le lien à la mère patrie française (la langue) et l’étoile le lien à la sainte patronne (la religion), ce qui résume l’Acadie dans la pensée de l’époque.
L’hymne national (Miscouche, 1884)
Le chant national, l’Ave Maris Stella, est une proposition de Pascal Poirier. Il aurait été inspiré par le chant entonné par - devinez qui? - l’abbé Richard, lors du dévoilement de son drapeau. (Amérique Française)
Le choix d’un chant religieux répondait à deux besoins: 1) placer la foi catholique au centre de l’identité acadienne et 2) ne pas avoir besoin de montrer un nouveau chant car à peu près tout le monde le connaissait déjà comme chant d’église. Succès instantané!
L’insigne et la devise nationale (Miscouche, 1884)
Si le drapeau demeure omniprésent, l’insigne a été présentée, adoptée, puis essentiellement oubliée. Les délégués auraient voulu imiter ce qu’ils avaient vu à Québec en 1880, mais le coeur y était plus ou moins. Un seul exemplaire subsiste, lui aussi conservé au Musée acadien. (Cyberacadie)
Encore une fois pour appliquer les leçons apprises à Québec, on adopte une devise nationale: « L’Union fait la force ». C’est aussi la devise de l’Union Nationale Française de l’Amérique du Nord, fondée au congrès de la Société Saint-Jean-Baptiste en 1880. Contrairement à l’emblème, la devise reste assez présente.
Et maintenant?
Enfin, tout ça peut nous sembler bien lointain et, somme toute, anecdotique vu d’aujourd’hui. Il faut tout de même penser qu’en adoptant ces symboles, en plus des structures qui naîtront des autres conventions nationales, l’Acadie se donne les moyens de mener les combats qui l’ont menée jusqu’ici. Ce n’est pas rien: de nation dispersée, semée aux quatre vents (en passant par le fond de l’Atlantique), les conventions nationales ont unifié un peuple en lui donnant des symboles, des objectifs et un plan d’action. C’était la première poussée.
Ces symboles demeurent autant de moyens d’atteindre une fin en perpétuelle redéfinition, et qui change au gré des époques. Qui nourrit et traverse l’art, la littérature, la culture, la cuisine, le quotidien de l’Acadie actuelle. N’est-ce pas là le signe d’une société bien vivante?
Les combats plus récents de l’Acadie sur les question de l’éducation, des droits linguistiques, de la représentation politique, de l’accès à l’emploi et aux services, du territoire, sans oublier la religion et que sais-je encore, trouvent leurs racines dans les conventions nationales, qui ont jeté les bases de la société acadienne en donnant corps à ses défis, et en représentant ce qui était déjà sa réalité vécue.
Difficile de conclure sans un mot sur le Grand dérangement, notre traumatisme national (Encyclopédie canadienne), ou sur Évangéline, notre mythe fondateur. (UMoncton) C’est fait.
Or donc, sortez célébrer ce que nous sommes, ce que vous êtes, ce qu’on a été et qu’on sera. Peu importe comment vous le célébrez, on dit tout ça et bien plus, en se souhaitant Bon Quinzou!
Aucune position officielle du C.A. de la FÉÉCUM ne devrait en être nécessairement interprétée.
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Bon Quinzou!
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