
Par Raymond Blanchard, agent de recherche et projets.
Par chance, l’hiver n’a pas été très rude cette année. Ça neige, ça fond, ça gèle, ça glisse, ça fond, ça sloche, et ça recommence. Agaçant, oui, mais pas catastrophique. N’empêche que la décision de fermer ou de garder ouvert le campus de Moncton a continué de causer son lot de frustrations chez les étudiant.e.s.
Malgré la douceur de l’hiver, le campus de Moncton a été fermé à trois reprises pour une demi-journée. La première fois en après-midi alors que la tempête s’intensifiait (Acadie Nouvelle), la seconde en avant-midi après la fin de la tempête (UMoncton), et la troisième, le lendemain d’une tempête ayant fait rage pendant la nuit (Radio-Canada).
En général, il faut se donner le temps de ramasser ce qui est tombé après la tempête, donc fermer le campus. Par contre, quand la tempête frappe alors que le campus est ouvert ou doit rouvrir, la situation est plus complexe. Dans le cas le plus récent par exemple, on peut se demander les raisons derrière la décision de rouvrir en après-midi. La tempête a retrouvé son souffle après l’annonce de la réouverture (à 10h), et plus on s’éloignait vers le nord, pire étaient les conditions. Le monde ne se limite pas au campus et à son entourage immédiat.
C’est un fait qu’on semble oublier régulièrement dans le cas du campus de Moncton.
Le 30-31 janvier, le pire de la tempête s’est abattu sur la région entre 16h et minuit, alors que l’Université était toujours ouverte. Plusieurs trottoirs sur le campus n’étaient pas déblayés, la visibilité était presque nulle sur les routes, et tout cela avait commencé en début d’après-midi: personne ne pouvait se dire surpris. Comment alors s’expliquer la décision de garder le campus ouvert pour les cours donnés en après-midi et en soirée?
La réponse est assez simple: la décision revient entièrement à l’Université, sans conséquences. Dans le système scolaire, par opposition, le moindre risque de mauvais temps suffit à fermer les écoles. La raison se résume à deux mots: transport scolaire.
Le 21 février par exemple, on annonçait une température maximale de 11 à 14 degrés celsius. Mais une mince couche de verglas déposée pendant la nuit (et largement fondue avant 8 heures le matin) a causé la fermeture des écoles dans la région de Moncton, par un temps franchement superbe. Ça illustre la différence au niveau de la gestion du risque ou, plutôt, des risques que chacune des institutions - école et université - choisit de gérer.
Disons que d’un point de vue légal, les obligations de l’Université se limitent à ce qu’elle contrôle sur le campus. Tout risque associé au transport n’est pas celui de l’Université, à moins que le véhicule lui appartienne; et là encore rien n’est noir ou blanc. En clair, même si la visibilité est nulle entre Richibucto et Shédiac, on s’attend tout de même à ce que vous vous présentiez en classe à l’heure.
Chaque prof trouve évidemment son cours très intéressant, mais pas de là à vous demander de risquer votre vie pour y assister. Donc, tentez d’abord de contacter votre prof en cas de tempête si le campus est ouvert et que vous craignez de vous y rendre: dans la plupart des cas vous devriez éviter une pénalité.
À vrai dire, le rapport entre l’Université et les étudiant.e.s ressemble davantage à une relation d’employeur à employé que d’école à élève. Dans le monde de l’emploi, un accident durant le trajet entre la maison et le travail n’est pas éligible à la compensation. L’employeur ne peut pas en être tenu responsable, à quelques exceptions près (Canadian HR Reporter). Évidemment, si tu n’avais pas d’emploi tu ne serais probablement pas sorti de chez vous, mais la loi et la justice sont parfois deux choses.
Alors la décision vous appartient, mais les conséquences aussi. Bien entendu, le risque d’une pénalité au niveau académique (UMoncton) peut influencer votre choix, mais vous êtes encore la personne qui le faites. Mais bon, mieux vaut une absence non-motivée qu’un accident de la route. Ça semble une bonne règle de vie à adopter.
Car c’est tout à fait possible que la température extérieure au moment de votre départ de la maison persiste ou empire, et complique le retour. Et si votre cours débute en après-midi et se termine en soirée, une autre variable entre jeu: celle de la visibilité, surtout en cas de poudrerie. Toutes ces choses sont à considérer quand il est question de déterminer les risques associés à vous rendre sur le campus par mauvais temps.
Avant de terminer, tâchons d’identifier quels sont ces risques dont l’institution a le devoir de se soucier. Les nombreuses activités que l’Université de Moncton interdit sur son campus indiquent que la santé et la sécurité des étudiant.e.s est une réelle préoccupation, donc qu’un certain degré d’obligation en la matière existe forcément.
Mais cette obligation est-elle de nature légale, ou est-ce une question d’image?
Disons qu’une étudiante, plutôt que de se faire mal en dévalant une pente sur le campus, soit gravement blessée dans un accident de la route en se rendant à ses cours par mauvais temps: l’Université paraîtrait-elle mieux? Elle peut poser des pancartes pour interdire la glissade derrière Lafrance, ça, c’est établi; mais elle peut aussi fermer le campus quand la température est mauvaise. Le choix lui appartient dans les deux cas.
L’une et l’autre de ces situations partent également d’une décision faite par la personne elle-même: aller glisser derrière Lafrance, ou se rendre sur le campus par mauvais temps. À partir du moment où l’acte est décidé, dans quelle mesure la responsabilité des conséquences peut-elle revenir à l’institution? Quel pouvoir exerce-t-elle sur le libre-arbitre des individus, même ceux qui sont inscrits à l’un de ses programmes d’étude? Pas vraiment, non. Sur les conditions qui motivent la décision, en revanche, elle possède le plein contrôle.
Pourquoi mettre tant d’énergie à interdire des activités où le risque réel de blessure est pratiquement nul, quand de l’autre côté on peut garder le campus ouvert quand les routes sont - même potentiellement - dangereuses?
Connaissez-vous beaucoup de gens gravement blessés par un pot-luck? Un slip n’ slide? Une pâtisserie maison? Une débarque en crazy-carpet? Une pointe de pizza achetée à son conseil de faculté? Un pistolet à eau? Un hamac?
J’en doute fort. Pourtant, toutes ces choses sont interdites aux étudiants sur le campus.
Et puis, entre le risque de vous grafigner le menton sur la glace ou celui de passer à travers le pare-brise de votre voiture, lequel choisiriez-vous de limiter en premier?
Je vous épargne un long retour sur les mesures de sécurité que s’impose l’Université quand il s’agit de protéger ses employé.e.s en cas de tempête, pour me limiter à ne dire que ceci: elles existent. Convention collective oblige. Alors que pour ce qui est de protéger les étudiants, non (FÉÉCUM).
Cela dit, notons que: « la politique générale de l’Université veut que le fonctionnement de l’institution ne soit pas interrompu, à moins de circonstances exceptionnelles » (UMoncton). C’est donc une question de définir l’exception; ce qui est, soyons franc, une affaire de jugement. Ça ne se mesure pas, ou enfin, de manière assez arbitraire.
Aussi, les terrain du campus sont sa propriété et elle a pleinement le droit d’y imposer les règles qui lui semblent nécessaires. On peut quand même en questionner la nécessité.
Vous savez comme moi que le but de toutes ces interdictions n’est pas de préserver le parterre ou de sauver les bégonias: on ne veut pas qu’un.e étudiant.e se blesse et soit en position de poursuivre l’institution. Celle-ci est, après tout, responsable de ce qui se passe dans les espaces qui lui appartiennent. La route, c’est une autre affaire; ça ne lui appartient pas. Mais si on regarde, par exemple, la Politique d’activités d’intégration, on voit que les pub crawls (qui se tiennent à l’extérieur du campus) sont interdits: or l’Université n’a ni juridiction ni contrôle sur les endroits où ces événements prennent place. En revanche, je l’évoquais plus haut, ça a le potentiel de nuire à son image.
Car ce n’est pas une question d’argent: aucun.e étudiant.e n’a jamais reçu de remboursement pour les jours de tempête où le campus ferme ses portes, et les employés à temps plein sont payés de toute façon (UMoncton). S’il y a des coûts additionnels, c’est au niveau du surtemps pour le nettoyage des stationnements et trottoirs; et ça, ouvert ou fermé, il faut que ce soit fait.
Alors, jusqu’à ce qu’un accident grave se produise, et qu’un jugement en découle, il y a peu de chance que les choses changent. Entre temps, il demeure ce paradoxe où les étudiantes et étudiants sont traités à la fois comme des enfants irresponsables et comme des adultes responsables par l’Université, tout dépendant de la situation.
Mais bref: pas mon risque, pas mon problème!
Aucune position officielle du C.A. de la FÉÉCUM ne devrait en être nécessairement interprété




