
Texte de réflexion par Raymond Blanchard, agent de recherche et projets.
Bon, ça y est; on en est – déjà! – rendus au point où ça devient inévitable de parler du dernier président américain. Le choix de mot est délibéré : après lui, le déluge!
L’événement qui a déclenché le tout s’est passé sur le campus de UC Berkeley dans la soirée du 1er février, alors que des manifestations violentes ont eu lieu en réaction à la présence d’un polémiste d’extrême droite (parce que « droite alternative », excusez mais non). Milo Yiannopoulos est affilié au réseau ultraconservateur Breitbart, dont l’ex-directeur Stephen Bannon est désormais stratège en chef du cabinet présidentiel (Radio-Canada).
À la fois Breitbart et Yiannopoulos sont de féroces partisans de l’agrume-en-chef, ce qui n’était pas pour plaire à tous dans les campus californiens - le Californie étant un état à tendance très libérale – dont au moins un autre, UC Davis, avait empêché la tenue de son discours en novembre dernier (CNN). Le prochain arrêt de la tournée de Yiannopoulos, UCLA, a déjà été annulé. C’en est à se demander l’objectif poursuivi…
Se trouvant à Berkeley à l’invitation de « groupes d’étudiants conservateurs », celui qui se décrit comme un « fondamentaliste de la liberté d’expression » souhaite « désensibiliser les gens à cette culture d’offensés, de plaignards et de victimes », ajoutant que « si la façon d’y répondre est d’être outrageant – ce qui semble fonctionner… Je gagne certainement sur les campus universitaires – alors tant mieux » (BBC).
Banni de Twitter en juillet 2016 pour ses propos racistes, il avait alors déclaré que « la suspension couarde de [son] compte prouve que Twitter est un espace sécuritaire pour les terroristes musulmans et les extrémistes de Black Lives Matter, mais une zone fermée aux conservateurs […] C’est la fin de Twitter. Quiconque a la liberté d’expression à cœur a reçu un message clair : vous n’êtes pas les bienvenus sur Twitter » (BBC). Ça donne une idée de discours qu’il propage et de sa conception de la liberté d’expression.
Cela dit, les campus universitaires devraient être des endroits où la confrontation d’idées – si diamétralement opposées puissent-elles êtres – peut avoir lieu sans virer à l’émeute. J’ajouterai un bémol ici : on parle bien de débattre d’idées, et pas d’inciter à la haine ou d’insulter les opposants, ce qui n’est plus de la liberté d’expression mais de l’intimidation pure et simple.
Car si nous avions tous la même vision des choses, si on devait arrêter de se questionner et de trouver des raisons d’adopter ou de persister dans nos croyances et philosophies, le monde serait un bien triste endroit.
Sauf qu’à l’heure et lieu prévu, les manifestants se sont pointés en grand nombre pour bloquer la tenue de l’événement et les événements ont pris une tournure violente.
Bien que l’organisatrice de la manifestation ait cité la nécessité de se défendre, on le devine contre l’idéologie propagée avec une véhémence croissante par l’extrême-droite, des témoins ont dit que la violence serait plutôt le fait d’un petit groupe d’agitateurs. Ce sont ces derniers qui auraient brisé des fenêtres, allumés des feux et lancés des bombes fumigènes, forçant les responsables à annuler l’événement car il était impossible de garantir la sécurité des participants (CBC).
Ah, et en réaction à l’événement, le président des États-Unis – le président! – a publié sur Twitter un message disant que « si UC Berkeley ne permet pas la liberté d’expression et agit violemment contre des innocents avec un point de vue différent – PAS DE FONDS FÉDÉRAUX? » (Twitter).
Donc, on fait quoi de tout ça? Je crois qu’il y a lieu de discuter un brin de ce qu’est – et de ce que n’est pas – la liberté d’expression.
D’une part – et c’est là que les extrême-droitistes ont un point dans une certaine mesure, ou peuvent légitimement y croire du moins – il n’y a aucune raison valable pour qu’un campus refuse de recevoir un polémiste, que la personne en question se situe d’un côté ou de l’autre de l’échiquier politique. Précisons que ce n’est pas un campus entier, mais bien un groupe de manifestants - environ 1500 sur 29 000 étudiants au total (UC Berkeley) qui a bloqué l’événement.
Quel gain possible y a-t-il à réduire l’autre au silence si l’objectif devient de ne pas entendre son argument, du simple fait que l’on soit irrémédiablement en désaccord avec ce qui sera dit? Ce n’est de l’entendre qui nous fera changer d’idée, et il n’y a rien de malsain à entendre des points de vue opposés. En fait, l’exercice peut être très stimulant et positif. Qui plus est, personne n’oblige qui que ce soit à se présenter pour écouter un discours, quel qu’il soit.
… tant que ce qui sera dit pourra l’être d’une manière qui respecte la dignité et les droits de l’autre, dont son droit à ne pas être d’accord. Une université ne devrait pas systématiquement refuser qu’une personne tenant des propos controversés soit invitée à parler sur le campus; mais en tant qu’institution publique, en tant que lieu de savoir, elle devrait tout de même appliquer un certain discernement envers qui elle invite. Les gens dans la catégorie « Hitler avait quand même de bonnes idées », non merci.
La haine n’est pas la liberté d’expression.
L’humiliation n’est pas la liberté d’expression.
Le relativisme intransigeant n’est pas la liberté d’expression.
D’autre part, justement parce que la liberté d’expression n’est pas une rue à sens unique, il aurait été hypocrite de s’attendre à ce qu’aucune opposition ne manifeste contre la présence de M. Yiannopoulos sur le campus d’UC Berkeley, connaissant la feuille de route de l’orateur. Mais les choses ont dépassé l’opposition idéologique pour s’aventurer sur le terrain de l’hostilité pure et simple.
La violence n’est pas la liberté d’expression.
L’intolérance n’est pas la liberté d’expression.
La supériorité morale n’est pas la liberté d’expression.
Il faut dire que la manifestation (comme plusieurs ces derniers temps) a plus que probablement dépassé son contexte proprement dit, pour devenir une démonstration d’opposition contre la nouvelle administration en poste à Washington, et l’ensemble de ceux qui l’appuient.
On sent un montant immense de frustration de part et d’autre.
Si les événements des derniers mois nous ont bien démontré une chose, c’est qu’il est impossible de raisonner avec la personne qui refuse d’accorder de la valeur à vos arguments, et impossible d’arriver à un compromis fondé sur les faits si on ne trouve à y opposer que des lieux communs, des idées reçues, des stéréotypes, des impressions et des affirmations à l’emporte-pièce. On ne peut raisonner avec un discours émotif, et l’extrême-droite joue uniquement sur le terrain de l’émotion, de l’impression.
De la peur, de la haine, de la rancune; comment peut-on s’opposer à cela d’une manière efficace quand nos armes – la raison, la science, les faits – sont réduites au silence? Les gens ressentent plus qu’ils ne raisonnent dans ces conditions, malheureusement.
Et comment peut-on s’opposer sans être écoutés? Quand on ne peut argumenter sans êtres ridiculisés? Quel moyen efficace de contestation reste à portée de main? Quand on ne peut manifester sans être au mieux qualifiés de vierges offensées ou au pire, d’extrémistes? Quand chaque pierre que l’on lance à l’adversaire devient une brique de plus dans le mur qui le protège? Le président Teflon et ses légions, sur qui le raisonnement coule comme sur le dos d’un canard et que la violence conforte dans ses positions, est un formidable adversaire.
Pour en revenir à Carotte Furieuse, son message de menace à l’égard d’UC Berkeley, semblerait-il pour protéger le droit à la liberté d’expression, était-il autre chose que de l’intimidation éhontée? Ça dit essentiellement que si on ne pense pas comme lui, on a le choix de se taire ou de se faire clouer le bec. Triste!
Mais est-ce qu’on favorise la liberté d’expression en supprimant la dissidence?
Oui, bloquer l’adresse de Yiannopoulos pourrait être interprété comme allant à l’encontre de la liberté d’expression : mais en tant que citoyens tous ont les mêmes droits et – il faut le rappeler ici – les responsabilités qui les accompagnent. On peut très bien être en désaccord complet avec un discours, mais un discours qui incite à la haine est autrement plus problématique.
On a beau ne pas encourager explicitement les comportements racistes, misogynes, sexistes, discriminatoires et abusifs; quand on crée et qu’on encourage le climat qui permet qu’ils puissent sembler acceptables, même encouragés, qu’on propage en connaissance de cause le discours qui le nourrit, on est peut-être en train d’exercer un droit fondamental, mais en faisant fi des responsabilités que cela implique.
Et plus le pouvoir est grand, plus la responsabilité est lourde.
En revanche, il faut peut-être de l’autre côté de l’échiquier trouver les moyens de se blinder un peu contre les assauts de la droite. Mais où est la ligne? Qu’est-ce qui doit être pardonné ou non? Qu’est-ce qui devrait être accepté au nom de la cohésion sociale et qu’est-ce qui doit être dénoncé sans relâche? Répondre à cette question est tout sauf évident.
Ce n’est pas le silence, l’indifférence ou l’apathie qui permettra de protéger les droits civils contre la montée de l’extrémisme, à commencer par la liberté d’expression, mais bien l’action – la résistance – citoyenne. Mais quel est l’avenir de cette action citoyenne si on en est – de part et d’autre – au point où, du moins il me semble, on est plus près de défendre la liberté de suppression que la liberté d’expression?
Où ça va s’arrêter, si on perd la capacité de discuter rationnellement des enjeux?
Texte de réflexion - aucune position officielle du C.A. de la FÉÉCUM ne devrait en être nécessairement interprétée.




