
Texte de réflexion par Raymond Blanchard, agent de recherche et projets.
Le Conseil sur le statut de la femme à Saint-Jean (Terre-Neuve-et-Labrador) recommande aux établissements de la province d’adopter une mesure utilisée par un bar new-yorkais (et d’autres à travers le monde) pour la protection de leurs clientes.
L’idée est assez simple : si une cliente désire se sortir d’une mauvaise situation, par exemple un rendez-vous qui tourne mal, elle commande un «Angel Shot» au barman/barmaid. Le breuvage en question n’existe pas, mais est en fait un signal que la personne demande de l’aide pour quitter les lieux en sécurité (Radio-Canada).
S’il est commandé sec, la personne demande qu’on la raccompagne à son véhicule; s’il est commandé sur glace, elle demande qu’on lui appelle un taxi; s’il est commandé avec lime, elle demande qu’on appelle la police.
Cette information est placardée dans les toilettes des femmes de l’établissement.
À vue de nez, il s’agit d’une solution pratique à un problème réel et fréquent. Et dans un endroit où, avouons-le, les circonstances font qu’il peut être plus fréquent qu’ailleurs. L’alcool réduit les inhibitions, mais affecte également le jugement.
Cela dit, quelqu’un m’a souligné qu’il ne s’agit en fait que d’une nouvelle mesure qui rende les femmes responsables d’assurer leur propre sécurité sans s’attaquer à ce qui la menace, un peu comme quand on avise une femme de ne pas s’habiller de manière provocante pour ne pas inviter le viol.
Je suis d’accord, et pas : d’une part c’est vrai que cette méthode n’est pas un agent de changement mais bien un pansement de plus sur un problème que, quelque part, on refuse de regarder sérieusement. On en parle, bien entendu, on le constate mais c’est difficile de trouver par quelle voie l’aborder pour changer les choses. En tant qu’humains, en tant que société, nous aimons trouver des solutions aux problèmes - et plus la solution est facile, moins elle demande de changer nos habitudes, plus elle est attirante.
En ce sens, c’est clair que le simple fait de créer un safe word pour permettre aux femmes de signaler qu’elles se trouvent dans une situation désagréable ou potentiellement dangereuse et qu’elles souhaitent qu’on les aide à s’en sortir sans alerter la personne qui cause le malaise – de crainte des répercussions possibles – ne règle pas du tout le problème.
La solution passe par un seul chemin : celui d’éduquer la population, de la conscientiser face à l’impact de son comportement et de lui donner les outils pour le changer.
Tous les hommes ne sont pas des agresseurs, rappelons-le au besoin, et ce ne sont pas forcément tous les agresseurs qui agissent en connaissance de cause : les stéréotypes au niveau des rôles genrés et des relations amoureuses dont nous sommes bombardés de toutes parts, souvent à notre insu, font qu’on peut adopter des comportements et des idées négatives tout en se considérant parfaitement normal. Comme, par exemple, croire que «non» peut vouloir dire «essaye encore» et pas «sacre-moi patience SVP».
Par ailleurs, l’effet inverse existe aussi : ce ne sont pas toutes les victimes qui se diront agressées ou harcelées. Peut-être parce que le comportement leur paraît normal, peut-être parce qu’elles ne veulent pas décevoir, peut-être qu’elles croient qu’il faut simplement accepter de «jouer le jeu» et que ça en fait partie. Ce n’est pas dire qu’elles y prennent plaisir, mais qu’elles acceptent que ça fait partie de la réalité.
Les racines du problème sont profondes : nous vivons dans une société qui vend encore des cossins avec des femmes à moitié nues accotées dessus comme incitatif, après tout. Et qui les met en scène dans des rôles stéréotypés d’amante, de cuisinière, de mère au foyer, de conquête, de femme de ménage et que sais-je encore. Une femme a le droit d’être tout ça, évidemment, mais ne devrait pas être QUE ça. Et si cela nous parait encore normal, alors nous avons certainement beaucoup de chemin à faire.
Alors, régler tout ça avec un code secret? Je ne pense pas.
Mais d’autre part, a-t-on l’option de ne rien faire en attendant? On accepte de voir le problème, du moins, si on n’est pas encore en mesure de le régler; et du moment où on accepte de le voir, il n’est pas difficile d’en trouver les manifestations. Or, si on accepte de regarder le problème et de l’appeler par son nom, ce n’est pas donné à tout le monde d’intervenir, ou de solliciter l’intervention. Dans une société où on accorde tant d’importance à la vie privée et aux droits individuels, il peut sembler déplacé d’intervenir dans la vie d’autrui sans que notre aide soit sollicitée.
Et en ce sens, l’Angel Shot constitue un outil qui peut s’avérer pertinent : c’est en quelque sorte une formule de consentement à l’intervention. La personne qui ouvre la porte à cette intervention confirme à l’autre que sa situation est bien problématique, que le comportement de son partenaire n’est pas le bienvenu, en un mot elle retire tout doute sur le besoin d’intervenir.
Il faut dire que ça vient encore une fois renforcer un autre stéréotype coriace, celui de la faible femme éplorée qui a besoin de secours. Ce n’est pas dire qu’on ne doit pas secourir qui en aurait besoin – et dans ce cas, le demande carrément – mais bien que ça contribue à l’image de la femme comme une victime perpétuelle.
Et de l’autre côté, on ne caractérise pas forcément l’homme comme un agresseur-né, mais plutôt comme un protecteur : or, si tous les hommes étaient des protecteurs, de qui protégerait-on les femmes? En auraient-elles même besoin?
Enfin, en appliquant des mesures « simples » pour remédier à un problème complexe et profondément enraciné dans les consciences, on court le risque de perdre le sentiment d’urgence pour s’attaquer à sa source. Un peu comme les antidouleurs parviennent à faire oublier le mal sans nécessairement guérir sa cause. En un mot, en se donnant des codes pour permettre aux femmes d’appeler à l’aide sans faire mine de rien, on court le risque de continuer d’accepter que l’agression sexuelle fasse partie du quotidien, de se dire que ce n’est pas acceptable mais que ça arrive et qu’au moins, quand ça se produit, on a un code en place pour agir. Et tout ça sans pointer personne du doigt.
Ce qui équivaut à continuer de l’accepter.
Mais si c’est la seule action possible, doit-on lever le nez sur l’Angel Shot au nom de nos idéaux? Pour véritablement agir contre la violence sexuelle et le harcèlement sexuel, il faut intervenir AVANT l’acte, loin en aval, ce qui équivaut à cibler le changement des habitudes, des perceptions, des préjugés qui normalisent le comportement. Il faut en effet parvenir à désamorcer l’impulsion qui mène à l’acte, ce qui ne se fait pas en criant lapin. Mais le temps que ça se fasse, sommes-nous sensés nous croiser les bras et attendre? L’éducation et la protection doivent-elles être mutuellement exclusives?
En principe, nous devrions tous être de bons citoyens; et qui de nous dirait pour autant qu’il faille éliminer la police? Et en principe, nous devrions tous prendre soin de nous-mêmes et de notre santé; abandonnerait-on les services d’urgence et d’ambulance? Aucune nation civilisée ne devrait en envahir une autre – mais qui accepterait de renoncer à son armée? Alors pourquoi et de qui se protège-t-on?
J’imagine que seul un vendeur d’assurance pourrait répondre à cette question de façon convaincante. Et c’est un peu ce qu’est l’Angel Shot : une police d’assurance. Oui, ça rend une nouvelle fois les femmes responsables de gérer le problème du harcèlement, ça vise à prévenir la violence sexuelle sans cibler l’agresseur, mais ça offre une certaine forme de garantie contre les sévices. Car on ne s’assure pas pour arrêter quelque chose, mais parce que ça peut arriver. Triste constat.
Pour le meilleur et pour le pire, nous demeurons aux prises avec notre syndrome de la princesse : on veut tous sauver la dame en détresse mais elle doit d’abord nous appeler à son aide. Et pas question de croire qu’on va arrêter de s’attaquer aux princesses.
Vous voyez, même en voulant aider les femmes, on place encore l’homme au centre de l’équation. Quand je dis que les racines du problème sont profondes…
Texte de réflexion - aucune position officielle du C.A. de la FÉÉCUM ne devrait en être nécessairement interprétée.




