
Texte de réflexion par Raymond Blanchard, agent de recherche et projets.
Reprenons là où nous avons laissé : d’où vient la nécessité de crever l’abcès, quand on parle de la culture du viol ?
À chaque fois que de nouveaux incidents liés à la culture du viol comme ceux de l’UQO, de Laval, de Saint Mary’s, de Dalhousie ou de l’Université d’Ottawa se produisent, on se pose la même question :
Est-ce que ce genre de chose est possible ici ?
Écoutez, faut se dire les vraies affaires : oui. Oui c’est possible car ça se passe partout ; y’a pas d’aires réservées pour la violence sexuelle. On peut rendre un milieu aussi sécuritaire que possible, sans jamais éliminer ce risque, alors oui c’est possible.
La meilleure des politiques n’arrêtera jamais un agresseur. Ce n’est pas une raison pour ne pas se doter de politiques solides et de procédures claires à l’égard de la violence et l’agression sexuelle pour autant. Le moins de barrières, même psychologiques, le mieux.
Si on rassemble 100 étudiant.e.s dans une pièce et qu'on prend un vote à main levée sur qui a déjà soumis une plainte - peu importe sa nature - à son institution, on verra probablement moins de 5 mains se lever. La majorité restera silencieuse, pas forcément parce qu'il ne lui est rien arrivé qui aurait motivé le dépôt d'une plainte mais, et c'est d'une grande tristesse, quelque chose les retient. Soit c'est la crainte de l'impact que leur plainte aura sur leur personne, un manque de confiance envers la bonne volonté de l'institution, ou encore une expérience qui leur aura prouvé que ça n’en vaut tout simplement pas la peine.
Le fait qu’une femme sur 5 sera victime d’agression sexuelle pendant ses études au Canada (FCÉÉ-Ontario), et que des universités puissent encore ne rapporter aucun incident ne s’explique pas autrement.
Il y a certainement des personnes qui commettent une agression sexuelle sans le savoir ; et il y a sûrement des gens qui en sont victimes sans en être conscients – il y a un grand besoin d’éducation sur la question. L’agression sexuelle varie beaucoup plus qu’on pourrait le penser dans ses formes (CALACS).
Il faut dire aussi que ce sentiment de sécurité, de stabilité que vous pouvez ressentir sur votre campus, ne tient à peu près en rien aux actions, aux procédures, aux règlements ou aux politiques mises en place par l'institution.
Ça tient essentiellement à la nature humaine.
Il y a une minorité de victimes, et une minorité d’agresseurs. En vérité, la chance que les deux se retrouvent au même lieu au même moment et dans des circonstances qui vont favoriser l'incident quel qu'il soit, est relativement mince. C’est improbable, mais pas impossible.
Et l'institution ne contrôle rien de tout ça - elle ne peut que réagir. Oui, il y a de la prévention, de la sensibilisation, des politiques et tout ça mais, essentiellement, elle ne peut pas empêcher l’agression de se produire. Elle ne dicte pas le libre-arbitre de qui que ce soit.
Sans nier l'intention de protéger jusqu'à un certain degré l'étudiant.e au cours de son passage entre les murs de l'institution, responsabilité légale oblige, les politiques ont d'abord et avant tout le bien-être et la protection de l'institution elle-même.
Les deux ne sont pas mutuellement exclusifs, mais peuvent entrer en conflit dans certaines circonstances.
Par exemple, cet automne à l’Université Laval, une résidence a été le théâtre de 11 incidents d’intrusion, dont 4 agressions de nature sexuelle (Radio-Canada). La réaction – et le mot semble un peu fort dans ce cas – de l’institution au signalement de ces incidents a mis en évidence non seulement son inaptitude, mais peut-être surtout son malaise à gérer ce genre de situation (Radio-Canada). Difficile de protéger l’étudiant.e et l’institution tout à la fois.
Aucune université n'est chaude à l'idée, par exemple, de rapporter publiquement le nombre d'agressions sexuelles qui lui sont rapportées. S'il le faut absolument, les statistiques peuvent se limiter à ces incidents qui ont été reconnus par l'institution elle-même (au terme d’un processus interne sur lequel elle a un contrôle absolu) et donc ne reflètent pas forcément la réalité des choses. Une des découvertes de l’enquête de la CBC a été la différence entre le nombre d’incidents divulgué par les universités et le nombre comptabilisé par les services de police, pour un seul et même espace. C’est dire que bien des gens vont chercher la justice ailleurs qu’auprès de leur institution. Serait-ce que cette dernière soit jugée inapte à les protéger ? Ou a-t-on peur des conséquences ?
Quoi qu’il en soit, ce n'est pas l'individu visé par la plainte qui tire le plus grand bénéfice de la soi-disant protection de l’institution, mais bien l'institution elle-même. C’est ce qui se produit quand le premier instinct est de décourager la victime de déposer sa plainte – on est en train de lui dire que son bien compte pour moins que celui de son agresseur, ou que la réputation de l’institution. Ça s’explique par certaines nécessités. L'institution ne peut pas encourager la diffusion de rumeurs sur une personne, et doit s'astreindre à un certain degré de responsabilité quant à la protection de l'information qui lui parvient par le biais d'une plainte, ça il faut l'accepter : mais certainement pas au degré de chercher à diminuer ou discréditer ce qui est arrivé à la victime.
C’est trop souvent ce qui se passe, tristement. Le documentaire américain (The Hunting Ground), disponible sur Netflix, brosse un portrait parfois difficile à regarder de la gravité de la situation aux États-Unis.
Oui, c’est aux États-Unis, mais rappelez-vous bien que ça pourrait être n’importe où. Il y a des victimes et des agresseurs dans tous les pays de la planète. Et des universités. Et mille et une raisons de chercher à couvrir la vérité pour le bien perçu de l’institution. Les conditions ne sont pas si différentes entre là-bas et ici que nous devrions nous considérer à l’abri.
Le documentaire montre comment plusieurs institutions cherchent activement à étouffer les plaintes de violence sexuelle, dans le but manifeste de maintenir leur réputation, d’abord et avant tout. Car si une université devient « la place où votre enfant risque de se faire harceler, tripoter ou violer », on craint évidemment l’impact sur les inscriptions ou sur les dons à l'institution, par exemple. Règle générale, la transparence ne règne pas sur ces questions non plus, et peu importe la façon dont les institutions traiteront les victimes.
Pour l’université qui se trouve face au dépôt d’une accusation, la victime, loin de chercher à faire valoir ses droits, cherche à faire «mal paraître» l'institution. D’où l’instinct de décourager la plainte. Mais quel intérêt aurait une victime à détruire l’institution qu’elle fréquente et qui apposera son sceau sur le diplôme qui lui sera remis ? Ce serait acheter sa maison de rêve, puis y mettre le feu – insensé.
Et pourtant…
Ce n’est même pas une question de réaliser ou non l’ampleur des dégâts potentiels, c’est une question de crever l’abcès pour permettre la guérison. La guérison de la personne d’abord, victime d’une agression puis flouée par le système, puis la guérison d’une institution malade qui en deviendra meilleure pour les cohortes futures.
Si on doit comprendre que si ce qui se passe à l'interne se réglait toujours à l'interne l'institution ne paraîtrait jamais mal, il y a lieu de questionner la manière dont les choses se règlent à l'interne, vous ne diriez pas? Et sur les raisons de sa réputation.
Parfois le champ ne pousse pas vite; mais on finit toujours par récolter ce que l’on sème.
Dans le cas présent, ce sont les fruits de l’indifférence; quitte à se faire mal, il serait temps de brûler la récolte.
Texte de réflexion - aucune position officielle du C.A. de la FÉÉCUM ne devrait en être nécessairement interprétée.




