
Texte de réflexion par Raymond Blanchard, agent de recherche et projets.
Alors que le semestre tire à sa fin et qu’arrive l’heure des bilans, on peut noter que plusieurs nouvelles sur la violence sexuelle et la culture du viol en milieu universitaire ont animé les médias cet automne.
On peut citer par exemple les évènements qui ont marqué la semaine d’intégration à l’Université du Québec en Outaouais (UQO), où les étudiants pouvaient accumuler des points en performant des « défis osés » (Radio-Canada). Même histoire à l’Université d’Ottawa (Radio-Canada). C’est plus ou moins un thème de la rentrée depuis quelques années; qu’il s’agisse de chants dégradants (CBC), de commentaires misogynes dans les médias sociaux (CBC), ou d’activités étudiantes sur les campus ou en-dehors, la sexualité – violente, contraignante, dominatrice; la sexualité comme instrument de pouvoir sur l’Autre – fascine. La rentrée universitaire est un moment de liberté exubérante qui se prête parfaitement aux abus et aux expériences de toute sorte; qu’on en soit conscient ou non (on se situe tous quelque part entre l’indifférence et le traumatisme) la violence sexuelle est en train de devenir une substance que chacun consomme à un certain degré et qui affecte tout le monde différemment.
Suite à une enquête de la CBC qui a mis à jour le laxisme de la majorité des universités et collèges canadiens face la violence sexuelle (CBC), plusieurs institutions se sont dotées d’une politique visant spécifiquement la violence sexuelle. L’Ontario a voté une loi obligeant toutes les institutions publiques à avoir une telle politique en place avant janvier 2017. Au N-B, trois des quatre universités publiques ont adopté une politique sur la violence sexuelle au cours des deux dernières années. Moncton est la quatrième.
Notez qu’un comité sera prochainement formé à cette fin précise : les invitations ont été envoyées dernièrement aux parties prenantes. Permettez-moi de l’encourager : tant qu’à arriver en retard au party, aussi bien faire une entrée exemplaire.
Certaines institutions vont plus loin que d’autres en termes de politique sur la violence sexuelle : L’Université Carleton, en Ontario, devrait adopter début décembre une politique contre la violence sexuelle incluant une définition de la culture du viol (Ottawa Citizen). Une minorité d’institutions abordent le sujet dans un document officiel. Même Carleton l’avait retiré de sa seconde ébauche, avant de la réintégrer face aux critiques des étudiant.e.s.
Voici la définition proposée dans le document (je traduis) :
« Culture du viol » signifie une culture dans laquelle les idées dominantes, les pratiques sociales, les images médiatiques et les institutions sociétales ferment les yeux sur l’agression sexuelle en normalisant ou rendant triviale la violence sexuelle et en blâmant les victimes pour l’abus qu’elles ont subi » (Université Carlton).
Ça demeure un peu frileux comme définition, mais ça a au moins le mérite d’aborder le sujet. Et ça signifie potentiellement que l’institution n’aura plus le choix d’agir de façon concrète pour contrer la culture du viol, par le biais d’initiatives de prévention et de sensibilisation, ou encore en modifiant ses politiques et pratiques en conséquence.
Il y a un certain mérite à aborder le sujet dont personne n’ose parler.
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Un facteur déterminant pour lancer une conversation significative sur le sujet de la violence sexuelle, dans toute société, est la volonté des victimes à partager leur expérience. Pour ce faire, il leur faut accepter de revivre le traumatisme premier, en plus de s’exposer aux commentaires, aux critiques, et tristement aux insultes ou aux contre-accusations. On sait combien la chose est facile via les médias sociaux.
L’émission Tout le monde en parle abordait récemment la question de la culture du viol. Deux victimes d’agression sexuelle, qui se sont tournées vers l’activisme social suite à leur expérience de la « justice » universitaire, ont partagé leur vécu. Je vous invite à visionner des deux parties de ce segment assez frappant, intitulé « faire l’autruche face à la violence sexuelle » (TLMEP). Tristement fascinant.
Elles avaient accordé, peu de temps auparavant, des entrevues à l’émission J.E. sur la manière dont les institutions ont cherché à les dissuader de porter plainte ([10 :30] TVA).
L’une d’elles a publié en 2014 une lettre ouverte à son université, Harvard, pour partager son expérience. Déjà son titre, « Dear Harvard : You Win », en dit long sur ce qu’elle a vécu suite au dépôt de sa plainte après avoir été victime d’une agression sexuelle ( Harvard Crimson). L’autre a subi de fortes pressions de l’institution et de son entourage pour ne pas « ruiner la vie » de son agresseur, un joueur-étoile de l’équipe de football.
Leurs deux histoires nous donnent un aperçu de la manière dont se manifeste la culture du viol dans nos milieux, de son impact et des conditions qui la perpétuent même sans la soutenir explicitement. Si un doute persiste, je vous invite à consulter cette pyramide (en anglais, désolé) des composantes de la culture du viol (11th Principle: Consent). On peut voir comment des éléments touchant à la victimisation, la dégradation, le retrait de l’autonomie et enfin à la violence explicite s’enchaînent pour former un ensemble dont les parties sont trop souvent banalisées.
Tristement, ce n’est souvent qu’en cas de scandale que l’on sent l’obligation d’agir. Un peu comme pour les maladies mentales, ce qu’on ne voit pas, qu’on ne ressent pas directement peine à nous toucher. Il faut des preuves tangibles, que dis-je, irréfutables pour pousser à l’action. Ça prend une victime, une « vraie ».
Encore là, ça ne suffit pas toujours : même les cas de viol rapportés à la police débouchent rarement sur des accusations et encore moins des condamnations, parce qu’intervient toujours la question du consentement, et surtout de la clarté de ce dernier. D’ailleurs, la majorité des agressions sexuelles ne sont pas rapportées, et la victime, dans la majorité des cas, connaît la personne qui l’a agressée. (Ministère de la Justice). Ajoutons à cela la crainte bien enracinée – mais nullement soutenue par les faits – des « fausses accusations » et on peut voir la largeur de l’impact de la culture du viol.
Personne n’est à l’abri de son influence.
Prenez par exemple le cas de ce juge de l’Alberta, qui a demandé, en Cour, à une victime de viol pourquoi elle n’a pas simplement fermé les jambes, tout en lui rappelant que parfois, le sexe et la douleur vont de pair (The Star).
Un juge, pour l’amour. Un juge.
On s’entend-tu qu’il est temps de crever l’abcès ?
Texte de réflexion - aucune position officielle du C.A. de la FÉÉCUM ne devrait en être nécessairement interprétée.




