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Regarder la baratte

Détails
7 Septembre 2016
churn

Texte de réflexion par Raymond Blanchard, agent de recherche et projets.

Nul n’était plus heureux que nous le fûmes ce week-end, d’apprendre que notre institution était enfin prête à briser son silence sur la question de l’intimidation, du harcèlement et de la discrimination dont se disent victimes plusieurs étudiant-e-s, et ce chaque année (Radio-Canada).

Mais, à voir la manière dont on brise le silence, je serais bien curieux de voir comment on s’y prend pour casser ses oeufs le matin. On attend que la pression atmosphérique les fasse fendre, je devine. Peut-être qu’on souffle dessus, ou qu’on les regarde avec un air méchant, question d’accélérer le processus?

En tout cas. Tout ce qu’on nous a dit, c’est « qu'une étudiante ou un étudiant qui estime avoir été traité injustement et lésé dans ses droits se rapportant à ses études peut entamer une procédure élaborée dans les règlements universitaires du premier cycle ou des études supérieures ». Et ça, well désolé mais on le savait déjà (Université de Moncton). La question serait plutôt de savoir comment rendre la procédure moins intimidante ou rédhibitoire pour qui voudrait se prévaloir de ce droit.

On a lancé et relancé l’idée d’un.e ombudsman (FÉÉCUM), mais ce dossier a perdu de son urgence quand l’intérêt des médias s’est essoufflé. Personne n’accepte d’en parler (sauf nous), ce qui force les journalistes à aller chercher leurs nouvelles ailleurs. C’est un peu ça leur travail, disons.

Il est intéressant de noter que ceci « sera la seule intervention dans le dossier » de la part de l’Université de Moncton. Ce n’est pas pour autant surprenant comme réaction, et plusieurs raisons peuvent motiver l’attitude un brin bougonne de notre institution.

Premièrement, il faut savoir que les choses ne bougent jamais vite à l’Université de Moncton, et ce peu importe le dossier. C’est attendu; il y a des rondes de consultations, des études, des analyses, des avis d’experts, des avis juridiques, des rencontres en comité, des groupes de travail et que sais-je encore entre l’idée d’un projet et sa réalisation, qui le retardent et le transforment. C’est normal même si ça peut être agaçant. Ce sont des choses qui prennent du temps et de la confidentialité. Autrement dit, même s’il y a quelque chose à dire, on n’a souvent pas le droit d’en parler.

C’est la manière dont l’institution – comme bien d’autres – fonctionne. Il faut en faire son deuil. Les décisions ne se prennent pas sur la place publique, mais à l’interne. Si la décision lui revenait, l’Université serait plus qu’heureuse de ne rien laisser savoir aux médias de la manière dont elle gère ses opérations. Dieu sait qu’on essaie fort.

Or, l’Université est au service de la communauté; dans les mots du recteur lui-même, c’est la communauté qui nous prête l’institution (CPAC). Quoi de plus normal alors que de lui rendre des comptes, de temps à autres, sur les questions qui l’intéressent?

Ensuite (et j’en ai déjà parlé en long, en large, et en profondeur), sans plaintes officielles pour soutenir les allégations qui sont rapportées, il n’y a pas d’urgence à agir pour l’Université : ce n’est pas dire qu’elle nie ces allégations, mais il n’y a pas de raison de les prendre pour du cash non plus (FÉÉCUM).

Sans qu’on doive y voir de la malice, l’institution reste libre de douter si ça l’arrange de le faire. Reconnaître ces allégations, c’est reconnaître du même coup le besoin d’agir. C’est aussi un peu reconnaître son propre laxisme : pas très attirant comme perspective. Et peu importe la situation, ne rien faire – ou ne rien faire de plus – reste l’option la plus facile et aussi (surtout?) la moins coûteuse. Les ressources (in)disponibles pèseront toujours dans la décision, que ce soit d’agir ou non, ou dans la forme de l’action. Bref, tant que la preuve irréfutable de ces allégations ne sera pas faite, on aura beau jeu de ne pas trop s’inquiéter.

Puis, il faut être juste : si il devait s’agir de fausses accusations, il ne faut pas que ces dernières puissent nuire à la carrière d’un.e professeur.e ou à la réputation de l’Université. Ça se comprend, avec un peu d’empathie; cela dit, ce serait bien que l’empathie soit mutuelle une fois de temps en temps.

Donc, tant que rien n’est prouvé, pas d’urgence. Et par urgence, je veux dire évidence criante qu’on aurait dû agir depuis longtemps car les choses sont rendues à un point tel qu’il sera long et difficile (et possiblement coûteux) de redresser la situation.

Et comment peut-on prouver leur vérité quand une part importante de la preuve tient de l’interprétation? Tout.e étudiant.e qui porte plainte auprès de l’Université est à peu près seul dans son camp (mis à part certains collègues – car tou.te.s ne seront pas à l’aise de l’appuyer dans un conflit avec l’institution – et la FÉÉCUM bien entendu) alors que de l’autre côté se trouve instance sur instance de professeurs qui n’ont que peu de désir de réprimander un.e collègue, et qui ne le feront que face à l’irréfutable. Les seuls cas où la décision est plus facile sont ceux qui touchent au non-respect d’un règlement universitaire; là tout le monde est tenu au même standard.

Mais de l’intimidation? Des préjugés? De la discrimination? Tout ça c’est une question d’impression et d’interprétation : rares sont les exemples de situations où le langage, les gestes ou les pratiques utilisés ne peuvent pas être vus de deux manières différentes.

Et ce n’est pas forcément de la mauvaise volonté : la perception et la position sont intimement liées. Dix personnes peuvent voir la même situation de dix manières différentes – alors comment faire la part des choses? Ce n’est pas toujours évident, et on ne veut certainement pas sévir dans l’incertitude. L’accusé.e est innocent.e jusqu’à preuve du contraire, et le fardeau de la preuve revient à qui l’accuse.

Si, disons, tu dis que je t’ai dit de te taire avec tes histoires de préjugés qui ne font pas d’allure; moi, je dis que j’ai agi pour ton propre bien en t’évitant de faire un fou de toi en public. As-tu pensé à ton futur? Personne n’embauche des chiâleux.  

Vous voyez : interprétation. Le simple fait de « se sentir intimidé », ou « juger avoir été victime d’intimidation » admet un doute fondé sur la perception.

Enfin, pour chaque étudiant.e qui interprète quoi que ce soit, il y a trois instances de professeurs (et une quatrième qui ne comporte pas seulement des profs) qui peuvent interpréter son contraire. Après tout, il faut accorder le bénéfice du doute aux deux parties si on veut pouvoir faire la part des choses. Le problème potentiel repose surtout dans la composition du jury. Les jurés sont peut-être aussi mal à l’aise dans ce rôle que les étudiant.e.s le sont de se présenter devant eux, d’ailleurs.

Mais y’a pas de règlement contre le malaise.

Ça vous explique un peu pourquoi l’Université de Moncton peut être réticente à briser son silence, et à le faire de la manière dont elle l’a fait le 3 septembre. De notre côté, passer aux aveux c’est nécessaire au progrès; du côté de l’institution, liée par des politiques, des règlements, des précédents, des conventions, etc. ça peut causer bien des maux de tête. Les conséquences ne sont pas les mêmes pour tout le monde.

On nous assure cependant que des actions concrètes s’en viennent. Difficile de s’en surprendre, on nous le promet depuis 2013 (Acadie Nouvelle). Mais vous l’avez vu, la décision ne repose pas entre les mains d’une seule personne et le processus n’est pas expéditif; il faudrait quand même un peu plus que des paroles pour demeurer convaincant.

Pour donner dans l’acadianisme, on n’aura jamais de beurre si on fait rien que regarder la baratte. Faut que ça brasse, pis on est parés.

Texte de réflexion - aucune position officielle du C.A. de la FÉÉCUM ne devrait en être nécessairement interprétée.

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