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SEED : plus ça change, plus c’est pareil

Détails
3 Juin 2016
seed2

Texte de réflexion par Raymond Blanchard, agent de recherche et projets.

Il y a quelques temps, le gouvernement provincial annonçait des changements importants au programme Stage d’emploi étudiant pour demain (SEED) dans l’objectif de mettre fin au favoritisme politique dans les subventions pour emplois d’été.

En gros, le système fonctionnait ainsi avant les changements : chaque ministre et député recevait un nombre de semaine de travail à donner dans sa circonscription, et ensuite, les entreprises qui avaient reçu de ces subventions procédaient à l’embauche d’étudiant(e)s pour l’été. Les contrats SEED durent de huit à dix semaines, mais certains employeurs ajoutent des fonds pour étirer la période d’emploi.

Là où il y avait place au favoritisme politique, c’est que les ministres et députés choisissaient qui aurait ou n’aurait pas accès aux subventions. En juin 2015 le député du parti Vert, David Coon, a fait connaître son inconfort avec cette façon de procéder (Acadie Nouvelle). Certains députés ont reconnu l’injustice du système en place, mais peu semblaient pressés d’y changer quoi que ce soit (FÉÉCUM).

Mais bon, favoritisme ou pas, tout ça a changé pour 2016.

Maintenant, ce sont les étudiant(e)s qui reçoivent un « certificat d’éligibilité » et le remettent à l’employeur. Si tous les certificats ont été donnés, on les place sur une liste d’attente (GNB) - c’est problématique et j’y reviendrai plus loin. Mais essentiellement, ce sont maintenant eux qui décident de qui recevra la subvention. Il y a un gros problème avec cette façon de faire, cependant : c’est que bien des employeurs n’ont aucune idée des moyens dont ils vont disposer pour embaucher des étudiant(e)s (Radio-Canada).

Pour être éligible au programme « l’employeur DOIT s’assurer d’avoir les fonds nécessaires pour payer ses étudiants » (GNB) durant les quatre semaines d’attente avant l’octroi de la première moitié de la subvention SEED. Si la subvention est nécessaire pour créer le poste, je devine que c’est parce que sans SEED ce serait impossible. On voit pourquoi certains organismes sans but lucratif (OSBL) pourraient être désavantagés.

M. Coon dit maintenant que « offrir des subventions au secteur privé pour engager des étudiants d’été menace les programmes et les services de certains groupes communautaires » (Parti Vert). Aurait-il mal prévu l’impact des changements qu’il exigeait?

Et le problème ne s’arrête pas là pour les OSBL : si une personne arrive avec son certificat en main, peut-on attendre d’autres candidats? Selon le président d’un camp d’été «que ce soit un bon ou un moins bon candidat, on est quasiment obligé d’embaucher» (Radio-Canada).

Évidemment, la meilleure opportunité d’acquérir de l’expérience de travail pertinente à son domaine d’étude peut aussi se trouver dans le secteur privé. On comprend ça à la rigueur – sauf que le secteur privé avait DÉJÀ les moyens d’embaucher des étudiant(e)s. C’est un des rares exemples où un crédit d’impôt ferait plus de sens qu’une subvention : « tu veux sauver de l’impôt? Embauche un étudiant cet été. » Gagnant-gagnant, quoi. C’est encore une forme de favoritisme, mais bien moins flagrant.

On a parlé des employeurs, mais le programme SEED est – ou devrait être – conçu pour aider les étudiant(e)s. On en entend plusieurs se plaindre d’être tombés sur la liste d’attente, or ces derniers ont-ils le luxe d’attendre? Combien de personnes se trouveront une job, pendant qu’on te fait niaiser en attendant qu’un certificat se libère? Parce que le gouvernement ne va pas en ajouter plus : sortez-vous ça de la tête, les budgets sont bouclés. Pour recevoir un certificat « libéré », on suppose que l’employeur aura refusé une subvention et quand même embauché son premier détenteur. Et quel employeur va refuser une subvention? Vraiment, c’est qui le cave?

Un brin de paperasse pour sauver l’équivalent de 8-10 semaines de travail au salaire minimum? Le gouvernement te DONNE un employé et tu le refuses? Voyons donc!

Sans mentionner que le secteur privé est en mesure de générer des profits à partir des fonds SEED – il y a des questions d’ordre moral à poser, sérieusement.

Le pouvoir est donc entre les mains des étudiant(e)s et non des ministres, ce qui semble être le principal objectif des changements apportés. Mais, sachant le paysage économique de notre province, ceux qui retournent vivre chez leurs parents en région au cours de la période estivale ont-ils les mêmes chances que leurs collègues des centres urbains de trouver un emploi qui rejoigne leurs qualifications et intérêts?
D’ailleurs, ce n’est pas clair, mais un certificat d’éligibilité doit-il être remis à un employeur dans la région où il a été accordé? Par exemple, la personne de Kedgwick qui reçoit son certificat doit-elle retourner travailler à Kedgwick ou peut-elle remettre son certificat à Moncton? Ça expliquerait pourquoi on cherche encore 7 des 12 certificats donnés au bureau d’emploi de la région (Radio-Canada).

D’après la ministre Landry, responsable du programme, 200 nouveaux postes (15% de plus) ont été ajoutés en 2016, portant le total à 1600 postes SEED dans la province (Radio-Canada). Bon, en fait, son rapport annuel 2014-2015 (GNB) donne le chiffre de 1467 positions SEED l’an dernier, alors on parle de 133 nouveaux emplois, et 9%.  Tellement d’affaires à signer, que voulez-vous! Mais bref, une moitié de ces 1600 postes serait réservée aux étudiant(e)s universitaires et l’autre à ceux des collèges et des écoles.

Mme Landry répond aux inquiétudes des OSBL en disant que plusieurs candidats « sont encore sur les bancs d’école ». Excusez, mais j’en connais pas beaucoup qui attendent de finir leurs examens avant de chercher une job d’été : même le site du gouvernement dit qu’ « il est recommandé que les étudiants soumettre [sic] les demandes tôt » (GNB).

Et puis, si on calcule ça rapidement, 800 postes, quand on a environ 17 000 étudiant(e)s à temps plein originaires du N-B dans nos universités des Maritimes (CESPM), y’a personne qui vous garantit une job d’été.  Les chances ne sont pas de votre bord, bien malgré la publicité, car moins de 5% des étudiant(e)s universitaires auront un poste SEED. C’est justement la publicité qui explique peut-être le mieux la hausse de 50% au niveau des applications au programme SEED, plus que la valeur des modifications qui y ont été apportées.

Et si on pense, comme semble le faire la ministre, que 6200 demandes pour 1600 postes est un signe que le programme fonctionne mieux qu’avant, désolé, mais où on a la tête? Surtout si, comme le gouvernement se plaît à nous le dire avec sa «gratuité scolaire», on espère augmenter la fréquentation dans les établissements postsecondaires.

Pensez-y une seconde : on veut former de plus en plus de monde qui aura de moins en moins de chances « d’aller chercher de l’expérience valorisante dans leur domaine d’étude dans le but de se faire de l’expérience […] pour lorsqu’ils entreprendront leur carrière ».

À vrai dire la situation a peu changé. Il n’y avait que 1467 postes l’an dernier et les étudiant(e)s trouvaient quand même des jobs d’été; le taux d’emploi des 15-24 ans avec une éducation postsecondaire partielle a varié entre 54% et 79% de mai à août 2015 (Statistique Canada). Alors on se pose VRAIMENT la question à savoir pourquoi on décide d’inclure le secteur privé maintenant. Dur d’y voir autre chose qu’un cadeau mal déguisé. Ça en devient caricaturesque par moments.

La province a-t-elle l’obligation de fournir à chaque étudiant(e) universitaire un emploi dans son domaine d’études? Non, et elle n’en aurait pas les moyens : ça coûterait [10,65$/h x 35h x 8 semaines x 17 000 étudiants =] 50 millions $ ou plus. Cela dit, la province a-t-elle le devoir de subventionner (davantage) le secteur privé, qui s’en tirerait malgré tout, en lui donnant accès à un programme qui aidait à créer de l’emploi en région pendant la période estivale?

Des fois, on pelte juste pour changer le tas de place. Dans le cas de SEED, on a troqué la possibilité du clientélisme politique pour une autre forme de favoritisme mal dissimulé.

Est-ce que les étudiant(e)s gagnent quoi que ce soit, à ce jeu? J’en n'ai pas l’impression.

Plus ça change, plus c’est pareil.

Texte de réflexion - aucune position officielle du C.A. de la FÉÉCUM ne devrait en être interprétée.

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