
Texte de réflexion par Raymond Blanchard, agent de recherche et projets; aucune position officielle du C.A. de la FÉÉCUM ne devrait en être interprétée.
Malgré l’euphorie provoquée par l’annonce récente de la gratuité scolaire pour les étudiant(e)s de famille au revenu égal ou inférieur à 60 000$, la lecture d’une autre nouvelle, cette fois-ci en provenance de Terre-Neuve, a semé le doute en mon esprit. Le nouveau gouvernement libéral de T-N-L vient tout juste de renverser la décision prise par son prédécesseur de transformer les prêts étudiants provinciaux en bourses. Eh oui, les bourses provinciales redeviennent des prêts à Terre-Neuve (CBC)!
En plus, on vient de couper 8 millions$ à la subvention de l’Université Memorial, tout en disant s’attendre que l’institution maintienne le gel des droits de scolarité.
Et je me suis dit : OK, et si dans deux ans le gouvernement Gallant se fait montrer la porte de sortie? Ça dépendra évidemment de la seconde moitié de son mandat; ils ne vont pas couper pendant quatre ans et nous demander de les reporter au pouvoir. Mais quel sort serait réservé au nouveau programme d’aide financière pour les étudiants si ce gouvernement subissait le même sort que les deux derniers?
Si aux prochaines élections, un nouveau gouvernement – probablement progressiste-conservateur, disons que l’électorat néo-brunswickois est assez prévisible –et juge que la gratuité scolaire pour les étudiants de familles ayant un revenu de 60 000$ ou moins est en train de ruiner le N-B, qu’est-ce qui va arriver à celles et ceux qui se sont engagés sur la voie des études postsecondaires en se fondant sur les promesses des Libéraux?
Mais quelles sont ces promesses? L’admissibilité au Programme d’aide aux études (ou PAÉ, qui est le même acronyme que j’utilise pour l’un des programmes qui a été coupé pour le financer – que d’efficience!) a été analysée récemment par l’ex-député Kelly Lamrock à la lumière des chiffres disponibles et le PAÉ n’aidera pas exactement autant de gens au point qu’on aimerait nous le faire croire. Environ 3000 des 7200 étudiant(e)s présentement admissibles étaient déjà éligibles à des bourses qui compensaient le coût de leur scolarité, et la manière dont le PAÉ est structuré pourrait même priver ces derniers d’une aide dont ils ont besoin. C’est que plusieurs bourses que les étudiant(e)s admissibles au PAÉ vont recevoir seront retranchées du coût de leur scolarité avant même que le PAÉ ne s’applique.
Ce sont 41 000 Néo-Brunswickois.e.s qui perdront entre 400$ et 2400$ alors qu’environ 4200 autres recevront une bourse de 5000$, selon (Lamrock).
On vous dit qu’on passe à l’histoire en rendant gratuite une scolarité qui – techniquement – l’était déjà pour plusieurs, grosso modo. Également, on coupe 35 millions $ en aide financière pour en réinvestir 25 (CBC), d ‘après le chef par intérim de l’Opposition Bruce Fitch. Du même souffle, Fitch condamne l’absence de débat à la Législature sur la décision des Libéraux.
Et c’est la même situation en Ontario, où les critiques ne sont pas beaucoup plus doux envers le gouvernement libéral de Kathleen Wynne, dont le plan pour la gratuité scolaire est qualifié de banal exercice de marketing (Globe and Mail). En Ontario, rappelons-le au besoin, le coût de l’éducation est sensiblement le même qu’avant la venue de ce nouveau programme, c’est-à-dire « nul » pour plusieurs (FÉÉCUM). À vrai dire, l’innovation se trouve surtout dans l’efficacité de la livraison de l’aide financière disponible.
Disons qu’en Ontario comme au N-B, il a fallu couper certains crédits d’impôt pour financer la gratuité (Gouvernement de l'Ontario); Ottawa vient de faire la même chose pour améliorer les bourses d’aide financière pour étudiants de famille à revenu faible ou moyen (Gouvernement du Canada). C’est à la mode cette année.
Vous l’aurez deviné, l’opposition fait ses choux gras à l’Assemblée législative avec le PAÉ : l’une des critiques principales – et avec laquelle on peut difficilement être en désaccord – touche l’absence de mesure liée au nombre d’enfants à charge dans le calcul du revenu admissible. Par exemple, l’enfant unique d’une famille avec un revenu de 59 000$ sera admissible au PAÉ, et les trois enfants de celle avec un revenu de 61 000$ ne le seront pas (abonnement requis : Telegraph-Journal).
La controverse a marqué les travaux de la Législature jeudi le 21 avril. Le Premier ministre a rétorqué que l’inefficacité démontrée des crédits d’impôt comme mesure d’accessibilité aux études postsecondaire, de même que le besoin d’appuyer les institutions publiques aux prises avec une diminution des inscriptions, avaient guidé la décision d’aller de l’avant avec le PAÉ. Une transcription du débat sera disponible bientôt sur le (site web de la Législature ici).
Je demeure curieux de savoir comment une hausse des inscriptions va remédier au sous-financement des nos universités, pour des raisons déjà évoquées (FÉÉCUM).
Mais revenons-en au revirement de situation à T-N-L, qui nous offre une leçon quant à la constance des gouvernements en ce qui concerne les décisions prises par d’autres. L’élection étant la voix du peuple, il est sous-entendu que tout nouveau gouvernement a les coudées franches pour renverser certaines décisions de son prédécesseur, serait-ce histoire de libérer les fonds nécessaires pour remplir ses promesses électorales. On l’a élu pour ça, non? Tout le monde ne sera pas d’accord (car tout le monde ne vote pas du même bord), mais on ne fait pas de budget sans casser des oeufs.
Je ne crois pas avoir vu, de mon vivant, un parti en renverser un autre sur la base de la continuité; il est rare qu’un(e) politicien(ne) admette que son adversaire fait un bon travail, ni qu’il n’a rien à apporter de nouveau. Le nouveau, le changement, c’est ce qui intéresse les électeurs. Car du nouveau, c’est toujours mieux : telle est la grande leçon de notre époque. De la sorte, que l’opposition exacerbe la frustration du public envers le gouvernement au pouvoir en diminuant les réalisations de ce dernier fait partie du jeu, en prévision de la prochaine ronde.
Cela dit, loin des regards publics, les députés de tous les partis ont une tâche partagée, qui est celle de voir à l’administration de la province et à la représentation effective des gens de leur circonscription. Soyez assurés que les débats hargneux – et souvent vides de substance – auxquels ils se livrent à la Législature sont anecdotiques au regard de leur charge générale de travail. Je ne dis pas qu’on assiste à des pyjama-party de libéraux et de conservateurs à Fredericton, mais seulement qu’il n’y a rien de productif à s’arracher la tête quand personne ne regarde.
Reste qu’en bout de ligne, vu les critiques dont l’opposition asperge les Libéraux sur la question du PAÉ et de la « gratuité » (PCNB), je serais excessivement surpris que les Progressistes-conservateurs maintiennent le programme si ils remportent la prochaine élection provinciale. Les crédits d’impôt collent beaucoup mieux à la pensée conservatrice, qui tient pour abjecte l’aide non-méritée. Si tu n’a pas travaillé pour, pourquoi on t’aiderait?
Gratte mon dos, pis j’gratterai le tien. Un ti peu à la fois, pis plus tard. Promis.
Mais tout cela dépendra essentiellement de la réponse du public au terme des deux prochaines années. Et avec des Libéraux qui ont clairement fini de couper et entrent en mode grandes dépenses, disons que rien n’est encore joué. Ils auront l’aide et l’appui du gouvernement fédéral, en plus; ça adonne qu’ils sont Libéraux z’eusses itou.
Or donc, tâchons de garder la tête froide, malgré la générosité de mi-mandat.




