
Texte de réflexion par Raymond Blanchard, agent de recherche et projets; aucune position officielle du C.A. de la FÉÉCUM ne devrait en être interprétée.
La première partie de ce texte touchait à la problématique, pour une institution publique comme une université, de régler tous ses problèmes (incluant parfois les accusations de nature criminelle) à l’interne. De laver son linge sale en famille, essentiellement, peu importe la taille de la brassée, histoire de maintenir le contrôle sur sa réputation et son image. On l’a vu, dans certains cas ça se défend, mais quand il s’agit de réduire au silence une victime, ça peut déraper…. Si ça sort sur la place publique.
On en vient donc à la seconde problématique, soit celle de l’inégalité du traitement des parties impliquées dans les processus de résolution de conflit à l’interne. Que cette inégalité relève de la perception – car sur papier tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes – ou non importe peu, car comme vous le savez, il n’y a pas de fumée sans feu.
Revenons donc au cas de Brock :
En ce qui concerne le prof dans cette histoire, reconnu coupable d’avances et de contact physique non-sollicité par l’enquête interne, il y a lieu de croire qu’il s’agit d’une erreur de parcours qui ne risque pas de se reproduire, à plus forte raison qu’il en souffrira les conséquences. Remarquez, il n’y a pas lieu de le défendre pour autant. Il a quand même tenté d’influencer la victime suite aux événement :
"Please, please believe me that I am horrified by my behaviour with you last year, and that I am taking very serious steps to ensure that it never happens again […] I plead with you because I cannot possibly imagine the damage to my career and my family a report to security at Brock will do. I know that the university takes such actions very seriously and I will probably lose my job over this." (source : CBC)
J’ai envie de le croire. L’étudiante avait probablement envie de le croire aussi; après tout si elle était assez à l’aise avec lui pour aller prendre un verre dans son bureau, il n’étaient pas exactement des étrangers. Il ne semble pas l’y avoir forcée d’après le récit que l’étudiante a donné des faits. C’est un intellectuel à lunettes et à nœud papillon, pas exactement le profil typique d’une rapace; il semble regretter ses actions et craindre leurs conséquences. On comprend ça à la rigueur. Mais non c’est non, rappelons-le : cette lettre tient du harcèlement psychologique. Et on devine que, en l’absence d’une (possible) plainte son remords serait peut-être moins profond et son ton moins contrit. Il va peut-être perdre son emploi (il a été suspendu, avec paie, pour le moment – alors j’en doute), mais il ne devrait peut-être pas toucher ses étudiant(e)s sans leur consentement. De plus, utiliser sa position d’autorité pour exercer une influence (même sournoise, en cherchant la sympathie de sa victime) serait un crime de plus dans n’importe quelle autre juridiction que celle d’un processus institutionnel interne.
En fait, que le prof mérite ou non votre pitié compte pour du beurre, car l’action de l’étudiante cible plus l’institution que le coupable dans cette affaire. Elle veut en outre pousser Brock à moderniser ses politiques en fait de violence sexuelle (St. Catherines Standard). Personnellement, et pensez-en ce que vous voudrez, j’appuie entièrement sa décision. Après des mois d’attente et de rappels de garder le silence, qui pourrait la blâmer de croire que l’Université ne la prenait pas au sérieux et attendait tout simplement qu’on oublie toute cette affaire? Une tape sur les doigts était bien suffisante. D’ailleurs, si l’histoire avait été rendue publique au cours de l’été, elle aurait reçu bien moins d’attention. Déjà que l’histoire est parue un samedi…
Et on voudrait que le public – et surtout les étudiant(e)s – subventionnent le tout, sans droit de regard? On fait quoi de la transparence dans tout ça?
Ça peut sembler de la paranoïa, mais il y en a eu combien d’autres incidents à Brock avant? Il y en aura combien d’autres après? Peut-on courir le risque? On sait combien les universités ont le mot en horreur.
Si Brock avait agi dès septembre, le prof aurait pu faire son mea culpa, se racheter et de passer à autre chose; l’Université aurait pu démontrer qu’elle est ferme dans sa volonté de régler les différends qu’elle traite à l’interne, dans le meilleur intérêt de tous les partis impliqués. Ça se maintient des deux bords, la confidentialité, après tout. Le choix appartenait à la victime quant au moment où elle souhaitait déposer sa plainte, mais entre temps, même si elle n’était pas directement affectée, la population étudiante demeurait exposée à un risque que l’institution a le devoir d’éliminer.
Mais on a opté pour le silence, qui plus est en exhortant la victime à se taire. Croyait-on vraiment que l’affaire se tairait sans faire de remous? Vous n’êtes pas sans savoir que la machine a ragots aura tôt fait de rendre la confidentialité largement cérémonielle de toutes façons. Tout le monde et sa sœur savait probablement de qui il s’agissait. Quant au quoi de toute l’affaire, tant que le silence est maintenu, l’imagination remplira les espaces laissés blancs.
Et, je vous le demande, cela n’est-il pas autrement plus dommageable? La répétition a autant, sinon plus de poids que la vérité. Une fausseté rapportée par dix personnes est plus facile à croire que la vérité qui sort de la bouche d’une seule.
C’est une chose merveilleuse et terrible tout à la fois, l’imagination.
On veut épargner la réputation d'une institution en se cachant derrière le mur de la confidentialité, mais en bout de ligne, quand ça sort (et ça va sortir plus souvent que pas) le dommage qui éclabousse tout le monde n’est-il pas décuplé? Et en apprenant les résultats de l’enquête, l’institution n’avait-elle pas l’obligation (fut-elle morale) d’agir?
Or Brock semblait retranchée dans une sorte de mentalité de couvent où il n’y a que Dieu qui ait le droit de la juger. Je ne me leurre pas : la réalité est plus complexe, mais on parle d’apparences. Après tout, le dilemme principal concerne l’image de l’institution. C’était plus complexe au couvent itou, tant qu’à ça, mais ça ne fait pas l’ombre d’une différence quant à la perception des choses vues de l’extérieur. Difficile de voir au-delà de l’exercice abusif du pouvoir. On peut encore arguer que c’était une question de procédure, mais pour l’amour de toute, procède, un moment donné !!!
Disons encore que ces processus internes sont la norme et pas l’exception. Ce qui signifie que ce genre d’histoires – et bien d’autres encore ayant trait au harcèlement et à l’intimidation – sont monnaie courante. Le public ne sait rien de ce qui se règle à l’interne, comme il ne sait rien sur la propreté de vos shorts ; l’analogie de la lessive est fort à propos. L’institution garde ainsi un montant énorme de contrôle, ce qui peut aider à pousser le processus dans le sens qui lui convient. C’est sans doute beaucoup moins difficile que vous ne le croyez de « convaincre » un(e) étudiant(e) de retirer une plainte ou tout simplement de ne pas la soumettre : il suffit de lui démontrer que c’est dans son meilleur intérêt. Et malheureusement ça prend parfois la forme de l’intimidation.
Traiter ces cas à l’interne a certainement sa raison d’être, par exemple dans les cas de plaintes infondées, vexatoires ou diffamatoires : ne plaçons personne à l’écart de cette possibilité. Cela dit, il faut un processus neutre d’enquête et de résolution, et des personnes libres de traiter ces cas avec neutralité, si on veut gérer les conflits à l’interne. Comme, je ne sais pas, un ombudsman par exemple (FÉÉCUM)? Si la réputation d’une institution peut, à n’importe quel moment, primer sur la dignité humaine et sur la justice, alors on a un problème. À plus forte raison si cette dernière est juge, jury et bourreau tout à la fois.
L’étudiant(e) ne se trouve peut-être que quatre ans entre les murs de l’université, mais ces quatre ans, on se plaît à vous le rappeler, seront déterminants pour le reste de sa vie. Si ce sont quatre années marquées par la crainte, l’intimidation et l’abus de pouvoir, même si on ne parle certainement pas de la norme, que dire de la suite ?
L’étudiante a senti le besoin de dire ce qui lui était arrivé. Elle a demandé à ne pas être identifiée, mais il y a fort à croire que si elle l’avait fait, le consensus à son égard aurait été positif, voire admiratif. Bien évidemment, il y aurait aussi eu des insultes et des accusations, mille et un arguments pour la rendre responsable de ce qui lui est arrivé ou miner sa crédibilité. Mais tonnerre de Brest, non c’est non.
Elle a senti le besoin de le dire parce qu’elle craignait probablement qu’avec son départ, le besoin de prendre rapidement les mesures qui s’imposent pour que celles qui la suivront n’aient pas à craindre de vivre une pareille situation pouvait disparaître. Pour enlever à Brock le pouvoir (ce qui n’est pas dire l’intention) d’étouffer l’affaire et de passer à autre chose comme si de rien n’était. Pour forcer l’université à agir comme si elle était redevable à la communauté. Et elle l’est. Et comme si la justice n’était pas que sur papier.




