
Texte de réflexion par Raymond Blanchard, agent de recherche et projets; aucune position officielle du C.A. de la FÉÉCUM ne devrait en être interprétée.
Je me réserve le droit de vous offusquer, car j’entrevois difficilement un moyen de véhiculer le message qui suivra sans que cela soit une possibilité. Ce n’est pas mon objectif, qui est bel et bien de vous faire prendre conscience d’une réalité sur laquelle on ferme trop souvent les yeux, mais c’est une possibilité.
Mais avant de vous perdre à la furie que j’évoquerai peut-être en vous, je tiens à vous communiquer un message important, qui sera retenu je l’espère :
Non c’est non. Peu importe la situation, peu importe qui demande quoi à qui ou à quelle étape du processus, peu importe le contexte, cette règle est inaltérable. Personne ne vous doit rien, et vous ne devez rien à personne, que ce soit clair : jamais cela n’est-il plus vrai que dans les situations impliquant votre corps, votre sexualité et votre consentement.
Cela dit, il est l’heure de pester.
En lisant un article de la CBC – qui n’a rien à voir avec la polémique actuelle sur la modération des commentaires antifrancophones qui y pullulent (Radio-Canada) – en provenance de l’Ontario, j’apprend que l’Université Brock serait dans l’eau chaude pour une histoire de harcèlement sexuel (CBC). Long story short, un prof et une étudiante boivent quelques verres (offerts part le prof) en discutant dans le bureau de ce dernier, le prof lui fait des avances qu’elle refuse, le prof insiste. Quand elle porte plainte, l’université lui demande, et à répétition, de rester silencieuse le temps de clore le dossier à l’interne. Il s’est écoulé plus de deux mois depuis la conclusion de l’enquête, qui confirme sa version des faits, et le prof est toujours en poste (CBC), alors elle décide d’ébruiter l’affaire.
Notons que l’étudiante a attendu de graduer (ou de quitter l’université, ce n’est pas clair) avant de soumettre sa plainte. Les événements datent d’octobre 2014, et la plainte a été déposée en septembre 2015 (St. Catherines Standard). L’Université s’est défendue d’avoir agi diligemment : le prof a été suspendu, au terme d’un processus qui aura en tout duré environ 6 mois. C’est-à-dire qu’on a vu aucun inconvénient à laisser le prof visé par la plainte enseigner pendant l’enquête. La version finale du rapport d’enquête fut produite en janvier 2016, mais la suspension n’aurait été effective qu’à compter de mars (BrockU).
Deux choses me mettent en rogne à la lecture des articles qui traitent de cette situation. 1 : l’université a fait à peu près tout en son pouvoir pour que ça se règle à l’interne, alors que le comportement visé est punissable par la loi (Article 271 du Code criminel du Canada) et 2 : l’étudiante a jugé qu’il valait mieux, dans son meilleur intérêt, attendre de quitter l’université avant de déposer sa plainte.
Fort (mal)heureusement, ces deux choses sont intimement liées. Commençons quand même par le commencement.
« Mieux vaut laver son linge sale en famille » : vous avez sûrement déjà entendu ça. Essentiellement, ça signifie que mieux vaut régler nos problèmes entre nous avant de solliciter ou d’impliquer des personnes ou services extérieurs. Il y a du vrai là-dedans. Rien ne ralentit votre élan comme la paperasse, la bureaucratie, et les regards indésirés. Il y a aussi, ça va de soi, le risque posé à la réputation des personnes et/ou institutions impliquées, dès que ça sort du « cercle intime ». C’est un avantage significatif de la lessive familiale que de permettre de contrôler les dommages à ce chapitre.
Et si l’objectif est de régler le problème, passe encore. Cela dit, l’objectif peut aussi bien être de sauvegarder la réputation. Il y a beaucoup trop de place à l’interprétation quant à ce ce que peut signifier « régler le problème » en milieu universitaire (sans que cette remarque soit exclusive aux universités). Veut-on rendre justice à la victime? Veut-on protéger la réputation de l’institution? Veut-on promouvoir un milieu sain et sécuritaire? Veut-on éviter ou limiter l’impact à long terme sur le personnel impliqué?
C’est difficile à trouver en plus, du personnel, alors on a intérêt à le garder. C’est un réel problème (aucun sarcasme ici, je vous assure).
Après tout, les étudiants sont là pour quelques années, et le personnel est là pour longtemps. Et, comme les étudiant(e)s ont intérêt (ou on leur pardonnera s’ils le croient) à demeurer silencieux le temps de terminer leurs cours ou d’obtenir leur diplôme, la situation est tout à l’avantage de l’institution. Doit-on pour autant dépeindre les universités comme un asile de prédateurs sexuels et d’intimidateurs? Jamais de la vie; au contraire c’est un milieu ouvert, inclusif, stimulant et respectueux tant des différences d’opinion que de l’individualité et de l’opinion de tous ses membres. Mais même le paradis avait ses mauvais anges. Et quand y’en a, c’est ben dommage, mais faut s’en charger.
Sur papier du moins, Brock avait les ressources en place pour traiter la plainte de l’étudiante. Qu’on ait pris la peine de rappeler à l’étudiante l’importance de maintenir la confidentialité n’a rien d’anormal; en revanche, le faire à répétition dénote à la fois un mépris et une crainte de la part de l’institution. Car l’affaire était claire dès janvier : le prof était coupable. Alors comment expliquer que rien n’ait été fait jusqu’à ce que la menace d’une déclaration publique par la victime soit imminente? Il y a certainement lieu de questionner le raisonnement de l’institution.
Ne nous leurrons pas : si l’affaire était restée interne, peu importe les impressions, les intentions et les délais, le problème était « réglé ». Alors l’Université avait-elle intérêt à ébruiter l’affaire? Ben voyons donc; ni vu ni connu. Beau raisonnement. Et quand – pas « si » - la situation se reproduirait, ce serait encore la première fois. Une fois tous les quatre ou cinq ans, et on s’en tire sans trop de dommages en principe.
Ce genre de raisonnement, s’il épargne l’image de l’institution et protège le personnel (dans la majorité des cas) est au contraire parfaitement injuste envers les étudiant(e)s, qui se trouvent relégués à un rôle réducteur et infantilisant au sein d’une communauté à laquelle ils et elles appartiennent pourtant de plein droit. Considère-t-on réellement les étudiant(e)s comme des membres à part entière de la communauté?
Encore une fois, pas de fumée sans feu.




