
Texte de réflexion par Raymond Blanchard, agent de recherche et projets; aucune position officielle du C.A. de la FÉÉCUM ne devrait en être interprétée.
L’appendice, ce petit bout de chair à l’extrémité du gros intestin, a déjà eu une utilité pour l’humain. Aujourd’hui, cependant, son rôle est devenu négligeable au point où son ablation est une opération de routine, sans réelle conséquence. Tous les systèmes ont un – ou plusieurs – appendices de la sorte et, dans les situations difficiles ou problématiques, il peut convenir de s’en débarrasser.
Sachant combien le futur est incertain sur le plan financier pour l’Université de Moncton, j’ai cru qu’il serait pertinent de jouer au docteur et de chercher son appendice, question de l’aider à survivre aux nouvelles coupures qui l’attendent.
Premièrement, il faut jauger quel sera l’ampleur du déficit de l’Université de Moncton pour la prochaine année académique, sachant que les subventions aux universités demeureront gelées pour une deuxième année consécutive (Acadie Nouvelle).
L’an dernier, l’Université a pu négocier un gel salarial d’une année avec la majorité de ses employés syndiqués, incluant les membres du corps professoral, pour amortir le coup. De plus, la majorité des secteurs (académiques comme non-académiques) ont dû réduire leurs dépenses (UMoncton).
On sait déjà que l’exercice reprend de plus belle cette année : ça se passe comme j’écris ces lignes. Quant aux cibles, on les ignore pour l’instant, mais les principes directeurs du budget nous disent que « les contraintes financières […] exigeront une rationalisation des dépenses » le tout dans le but de « respecter l’objectif d’équilibre budgétaire » (UMoncton). Ça signifie que l’Université devra cibler une réduction des dépenses de l’ordre de 3% à 4%, soit le taux d’augmentation annuelle dans le milieu.
On sait aussi que le gouvernement permet à l’Université d’augmenter les droits de scolarité de 2%, ce qui lui apporterait des revenus supplémentaires d’environ 600 000$ (FÉÉCUM).
Cependant, une augmentation salariale de 1% pour les membres de l’ABPPUM est prévue l’année prochaine (UMoncton). Or, si la masse salariale (estimée à 61,7 M$ d’après la combinaison des lignes budgétaires « Académique – Enseignement » et « Académique – Soutien » dans le [budget 2015-2016]) augmente de 1%, ce sont près 600 000$ en dépenses qui s’ajoutent, annulant l’impact budgétaire de toute hausse des droits de scolarité.
Alors, il faut bel et bien trouver l’appendice, et que cet appendice se chiffre entre 1,6 M$ et 2 M$, pour que l’ablation soit la réponse aux maux de notre institution.
Cela étant, ouvrons la bête :
Ah.
Notre regard se porte immédiatement sur les résidences, qui présentaient des dépenses de 2,4 M$ en 2015-2016, en hausse sur l’année précédente. Les deux tiers, soit 1,6 M$, de cette somme, sont accaparés par les besoins en matériel et en services.
À Moncton du moins, les logements ne sont pas déficitaires, affichant des revenus de 2,9 M$ (UMoncton). Une chose est sûre cependant : les bâtiments ne rajeunissent pas, les coûts d’entretien ne peuvent qu’augmenter, et il y a une limite aux hausses que l’on peut imposer aux étudiant(e)s avant qu’ils choisissent d’aller voir ailleurs (FÉÉCUM). Le taux d’inoccupation des logements se situe au-dessus de 9% à Moncton, et le prix moyen du loyer mensuel à 785$ (SCHL), on pourrait donc trouver à loger les étudiant(e)s hors-campus à un prix semblable ou inférieur, avec un brin de coordination.
Autre suspect qui attire notre attention : la Librairie. Sachant les nombreuses alternatives qui s’offrent à la communauté en fait d’acquisition de livres (académiques et non) et de fournitures, on s’explique difficilement le maintien d’une librairie sur le campus. Il était prévu qu’elle coûte à l’Université 1,5 M$ en 2015-2016. Contrairement aux résidences par contre, je n’ai rien pu trouver sur les revenus générés.
Évidemment, le déficit en entier ne pourrait être comblé par cette seule coupure, mais elle placerait l’institution en position de couper d’autres dépenses, dont les montants seraient moindres. Par exemple, puisque la vice-rectrice aux affaires étudiantes et internationales (VRAEI) a retiré sa demande de renouvèlement de son mandat (Radio-Canada : Radio-Canada), l’occasion se présente de réévaluer cette position, qui ne fait certes pas l’unanimité. Le bureau du VRAEI prévoyait des dépenses de 288 000$ en 2015-2016.
Donc, il n’est pas impossible de sortir l’Université du trou … pour la prochaine année.
Car – et c’est important – peu importe les mesures de rationalisation des dépenses apportées à chaque nouveau budget, les coûts continuent de monter d’année en année. Personne ne veut placer le fardeau de ces hausses sur les épaules des étudiant(e)s, et pourtant c’est ce que le gouvernement semble déterminé à faire en gelant indéfiniment les subventions aux universités publiques de la province.
Ah, mais : « Une fois [la formule de financement axée sur le rendement] établie, nous lèverons le gel de l’enveloppe globale d’aide à mesure que les universités dépasseront leurs objectifs de rendement. », nous dit-on (GNB)
Je vous ferai remarquer que rien n’indique qu’elle dégèlera pour augmenter. À vrai dire, en lisant entre les lignes, le gouvernement pourrait très bien maintenir la subvention de base à son niveau actuel ad vitam aeternam, en versant des « bonis de performance » aux universités pour combler leurs déficits. Comme on pourrait se retrouver avec une subvention de base plus basse et des bonis qui permettent de la ramener au niveau du 0% actuel.
Sauf que si le financement de base reste stable à 0%, et que les bonis sont octroyés sur une base unique (c’est-à-dire que le boni reçu une année ne va pas être inclus dans le financement de base de l’année suivante), l’écart entre ce que les universités reçoivent et ce dont elles ont besoin va continuer de se creuser.
Résultat : les universités devront couper de 3% à 4% de leurs coûts d’opération chaque année, simplement pour maintenir l’équilibre budgétaire. Ce sera la norme : des coupures déguisées de 3% à 4% par année. Vous l’avez vu, même les hausses des droits de scolarité – qui sont déjà inacceptables – suffisent à peine à financer l’augmentation des salaires. Il faut encore fournir les édifices en eau, électricité et chauffage, sans compter les travaux de rapiéçage. Faut encore payer le personnel non-académique. Faut encore acheter des livres et entretenir les collections. Faut encore maintenir l’équipement à jour et des laboratoires à la fine pointe. Sinon on fait quoi, sauf se battre à armes inégales? Couper dans le gras, c’est joli, mais éventuellement il y a des limites. Au bout du gras, c’est le corps qui disparaît.
On n’a qu’un seul appendice, aussi inutile puisse-t-il être. On peut bien l’enlever, c’est bon pour les relations publiques, mais ça ne règlera pas notre problème à long terme. Va-t-on donc soumettre les universités (au supplice de Prométhée), condamné à se faire dévorer le foie jour après jour?
Prométhée avait au moins le triste avantage de se régénérer après chaque cycle de « coupures » ; il n’en va pas ainsi des universités, qui devront bientôt couper beaucoup plus que leurs dépenses matérielles et administratives si elles veulent continuer de fonctionner avec les miettes qu’on leur consent. Je dis de miettes et ça en choquera certains : on parle quand même d’un montant de 273 M$. Mais ce sont de grosses bêtes, nos universités, et qui créent des centaines d’emplois bien, voire très bien rémunérés dans notre pauvre petite province moribonde. Pensez une minute aux ramifications de chaque emploi perdu et dites-moi comment ça sert le bien commun. On bâtit un pont et on s’en sert 25 ans : la job a duré 6 mois. On finance l’éducation de la population de la province : le bénéfice dure toute une vie, et en affecte plus d’une.
En tout cas, une chance que l’éducation est une priorité. J’ose pas imaginer quel supplice on réserverait aux universités en cas contraire !




