
Texte de réflexion par Raymond Blanchard, agent de recherche et projets; aucune position officielle de la FÉÉCUM ne devrait en être interprétée.
Dans mon dernier billet, je rapportais les propos tenus par la ministre de l’Éducation postsecondaire, de la Formation et du Travail, Francine Landry, devant l’Assemblée législative du N-B. L’une de ses déclarations m’avait particulièrement mis la puce à l’oreille : « la formule de financement, qui remonte à 1979, ne fonctionne pas. Avec une baisse de 18 % des inscriptions, une augmentation de 25 % des frais de scolarité et une augmentation de 34 % dans le système postsecondaire des universités, vous voyez que la formule de financement ne fonctionne pas. » (FÉÉCUM)
Je me suis dit : 34% d’augmentation depuis 1979? Ça tient plus de l’aubaine que de la ruine pour le gouvernement, à mon humble avis. Quelle est donc la nature du problème?
Mais dans mon empressement à élucider ce mystère, j’ai raté le reste de sa déclaration qui mérite pourtant d’être passé à la loupe. Que dis-je à la loupe; l’œil nu suffira amplement : « des augmentations de 25% des droits de scolarité [depuis 1979] », nous dit la ministre.
Qu’ouïs-je? Qu’entend-je? Que lis-je?
Si les frais de scolarité avaient effectivement augmenté de 25% en 36 ans, le concept même d’endettement étudiant serait inexistant ou à peu près; en tout cas, nous n’aurions pas vraiment de raisons pour en parler et encore moins pour le critiquer. Si les droits de scolarité avaient augmenté de 25% en 36 ans, 937,50$ suffiraient pour étudier une année à l’Université de Moncton (les droits de scolarité figurant au Répertoire du premier cycle 1980-1982 sont de 750$). Il vous en coûte pourtant 5604$, c’est-à-dire 4854$ (ou 647%) de plus, pour avoir accès à ce privilège.
Écoutez, je ne suis pas le plus fort en maths, mais on est loin du 25% à coup sûr, là.
À l’Université de Moncton du moins, le cap des 25% d’augmentation était passé dès 1984, alors que les droits de scolarité sont passés de 750$ à 1015$ (35% d’augmentation).
À titre de comparaison, si les droits de scolarité avaient suivi le cours de l’inflation, il vous en coûterait aujourd’hui 2072$ pour une année d’études à Moncton (Banque du Canada). Or, il vous en coûte plus du double.
Maintenant, tant qu’à y être, pourquoi pas regarder du côté des inscriptions? Je n’ai malheureusement pas pu retrouver de statistiques remontant jusqu’à 1979, mais je peux vous confirmer que depuis 1992-1993, où le N-B comptait 24 822 inscriptions dans ses universités (Statistique Canada) et jusqu’à 2014-2015, où on en dénombrait 20 118 (CESPM), il y a effectivement eu une baisse des effectifs de l’ordre de 18%, devenant 19% si on arrondissait. Mais considérant la hausse de 60% des effectifs universitaires totaux (temps plein et temps partiel) aux Maritimes entre 1980 et 1993 (CESPM), il y a lieu de douter que l’on se situe aujourd’hui 18% en-dessous des niveaux de 1979. Voyons voir, si nous comptions 25 000 (j’arrondis) étudiant.e.s universitaires au N-B en 1993-1994, cela signifie que nous en comptions environ 15 500 en 1980. Une baisse de 18% entre 1979 et 2015 est donc impossible; nous constatons au contraire une hausse de 30%.
De toute façon, sachant que le financement des universités est lié aux inscriptions, la hausse ou la baisse des effectifs sur une période aussi longue est une mesure plus ou moins pertinente pour ce qui est de juger de l’efficacité de la formule de financement.
Nous savons qu’il incombe au gouvernement de faire des « décisions difficiles » mais, de grâce, peut-on au moins faire l’effort de les faire à la lumière de chiffres et de statistiques vérifiés et vérifiables?
Dans un esprit de collaboration, j’ai pris soin de réviser l’affirmation (revenue deux fois déjà) de la ministre Landry devant l’Assemblée législative, qui irait désormais comme suit :
La formule de financement, qui remonte à 1979, ne fonctionne pas. Avec une hausse de 30% des inscriptions, une augmentation de 647% des droits de scolarité – du moins à l’Université de Moncton – et une augmentation de 34% dans le système postsecondaire des universités, vous voyez que la formule de financement ne fonctionne pas.
Sentez-vous bien libre de la copier-coller, celle-ci, madame la Ministre. Car oui, vous avez absolument raison, la formule de financement ne fonctionne pas : nos universités sont largement sous-financées, si on s’en remet aux chiffres. Il ne faut pas mélanger les périodes (ce qui semble manifestement s’être produit dans le cas présent), quand on juge d’une mesure dans la durée. Et surtout, il ne faut pas que citer les chiffres qui nous adonnent, juste parce que le chiffres ajoutent de la crédibilité aux arguments.
Et puis, si les chiffres ne nous adonnent pas, on a encore le choix de se taire.




