
Texte de réflexion par Raymond Blanchard, agent de recherche et projets; aucune position officielle de la FÉÉCUM ne devrait en être interprétée.
Le terme désigne la stratégie politique déployée par le gouvernement libéral de Brian Gallant. Ce gouvernement, dans la majorité des dossiers qui lui incombent, maintient le public et les parties prenantes dans une pénombre qui fournit juste assez de noirceur pour paniquer et juste assez de lumière pour permettre un peu d’espoir.
Prenons notre cas. Depuis leur arrivée au pouvoir à l’automne 2014, les Libéraux ont coupé sans consulter les gens du milieu un programme d’allègement de la dette étudiante (le rabais sur les droits de scolarité qui permettait de récupérer jusqu’à 20 000$ sous la forme de crédits d’impôts) hautement inefficace et souvent critiqué, mais sans réinvestir les fonds épargnés. Sur la somme et la forme éventuelle de ce réinvestissement, aucune indication encore à ce jour. «Une annonce» s’en vient.
Ensuite, l’autre programme d’allègement de la dette étudiante (la prestation pour l’achèvement des études dans le délai prévu, qui permet(tait) de réduire à 26 000$ la dette étudiante à la fin des études) fut modifié, son seuil d’admissibilité passant de 26 000$ à 32 000$. Nous avons demandé des explications sur le choix de ce chiffre, en vain. C’est une question de moyenne, semblerait-il. Alors comment expliquer que malgré un soi-disant plafond d’endettement à 26 000$ depuis cinq ans, le N-B affiche toujours une dette étudiante moyenne de 35 000$, la plus élevée au pays? Et comment ajouter 6000$ de dette par-dessus le marché va-t-il aider à rejoindre la «moyenne»?
Mystère.
Ce n’est pas tout, loin de là : moins d’une semaine avant le dépôt du dernier budget provincial, sorti de nulle part, un gel des droits de scolarité est imposé aux universités. Toutes en étaient aux derniers préparatifs du dépôt de leur propre budget et ont dû retourner à la table à dessin, sans pouvoir éponger le déficit qui a directement résulté de ces annonces. Qu’adviendra-t-il de ce gel en mars prochain? Aucune idée.
Depuis, on laisse encore planer le doute sur les mesures à venir dans le prochain budget, nous laissant croire qu’une certaine forme de réinvestissement serait prévue dans l’aide financière aux étudiants. Mais sans détails ni indications, comment pouvons-nous juger de la pertinence et de l’efficacité des mesures prévues?
La cerise sur le sundae, par contre, c’est le rapport préliminaire de la révision stratégique des programmes (RSP). Tout passe dans le tordeur, et le secteur de l’éducation n’est certainement pas parmi les moins affectés (du moins potentiellement) par les coupures à venir. La RSP vise des économies cumulatives de 83 à 140 millions $ par le biais de coupures affectant tout le secteur, de la petite-enfance au postsecondaire. On ne sait pas quelle mesure sera appliquée et quelle sera laissée de côté (sauf dans le cas des universités où il semble clair que tout sera réalisé : FÉÉCUM). Ici encore, les Libéraux qui font le même pari : personne n’en sait suffisamment pour critiquer leurs décisions, car personne ne peut deviner leurs intentions.
Et quand un gouvernement content d’ignorer l’avis des experts des domaines visé sur l’impact des coupures qu’il considère nous dit que «le gouvernement accorde la priorité à l’éducation» et que «les économies réalisées dans le secteur de l’éducation seraient réinvesties afin de mieux contribuer à la réussite de nos élèves», désolé, mais on n’y croit pas. Vous visez des économies de 600 millions et vous aller réinvestir les 83 à 140 millions $ coupés en éducation? Ça ne fait aucun sens.
D’ailleurs, on réinvestit au conditionnel : «seraient». C’est subtil, mais c’est là. Et en politique, vous l’apprendrez vite si vous ne le savez déjà, tout est dans le langage.
La tactique du buffet d’économies mérite d’être examinée. Sous le couvert de la (semi-) transparence, ce qui est peut-être encore plus sournois, il s’agit une façon de faire qui mine la solidarité entre les parties prenantes, même au sein d’un secteur commun. Fredericton divise pour mieux régner, car chacun se voit si préoccupé par l’impact sur son petit coin de budget qu’il n’aura aucune pensée de solidarité envers tel ou tel autre. La ronde des consultations en vue de la RSP était la première étape dans cette mascarade: croyait-on sincèrement à Fredericton que des gens allaient s’amener à la table pour suggérer des coupures?
C’est peut-être irrationnel, mais bien que tout le monde sera d’accord pour dire qu’il faut couper pour sauver la province, personne ne fera la file devant l’autel des sacrifiés.
Nous n’avons pas affaire à des idiots en termes de politique, mais bien à de fins renards. S’ils n’avaient peut-être pas prévu l’issue précise des consultations de la RSP, ils n’avaient certainement pas d’attentes réelles de succès. On parlait pour parler, histoire de dire «on a consulté les Néo-Brunswickois». Mais quand on sème la panique, on récolte tout sauf la coopération. Espérait-on que la zizanie éclate et que certains se mettent à en pointer d’autres du doigt?
Résultat : tout le monde est occupé à se défendre, et personne n’est disposé à ajouter son poids à celui d’autrui pour l’épauler dans la combat pour sa préservation. Ce n’est, à vrai dire, même pas une question de volonté : la solidarité n’est tout simplement plus une option.
Voyez en éducation : que propose-t-on?
1) Augmenter la taille maximale des groupes-classes à 33 élèves, ce qui doit «entraîn[er] une réduction du nombre d’enseignants requis dans la province et libérer[a] plus de ressources qui pourront être affectées aux salles de classe».
Allez passer une journée dans une salle de classe à 29 élèves et dites-moi qu’en ajouter 4 de plus serait à l’avantage de qui que ce soit – je vous mets au défi. On n’enseigne pas d’après un système comptable. Mais, hey, 50 à 70 millions $ de sauvé. Next!
2) Réduire le nombre d’enseignants pour refléter la baisse dans les inscriptions dans les écoles (un poste éliminé par tranche de 20 élèves en moins).
Comme nous, les enseignants ont l’illusion du choix : il va y avoir des coupures de postes (dans ce second cas, par attrition). J’espère que le gouvernement est prêt à assumer les coûts supplémentaires en soins de santé mentale et en congés de maladie qui suivront. Un autre 10 à 12 millions$ dans les coffres; on va pas s’arrêter là certain!
3) Diminuer le nombre d’assistants en éducation.
Le gouvernement Alward a tenté le coup il n’y a pas si longtemps, coupant une cinquantaine de ces positions à l’automne pour devoir les réembaucher en panique l’année suivante. 3 à 6 millions $ d’économies et l’histoire se répétera.
Faisons rapidement le calcul : plus d’élèves par classe + moins d’enseignants dans le réseau + moins d’assistants en éducation = priorité gouvernementale? Ça ne tient pas la route. En revanche, Avec 63 à 88 millions $ de sauvé, la route est pavée à neuf.
Pour ce qui est de l’éducation postsecondaire, on a déjà couvert le sujet, et amplement (FÉÉCUM). Répétons toutefois que le plan du gouvernement nous élude toujours. Ce qui m’intrigue, c’est comment on peut nous dire qu’on compte économiser de 15 à 45 millions $ et dire que «toute économie réalisée sera réinvestie dans le système». Mais où, comment, quand, pour qui et pourquoi? Que peut-on dire en réaction à des affirmations aussi nébuleuses? A-t-on le choix de demeurer silencieux, de crainte d’être écartés des consultations sur ce réinvestissement massif dans l’éducation postsecondaire? Le fait qu’on parle de réinvestir « dans le système » et non dans les universités a déjà de quoi nous inquiéter. Langage, encore.
On veut bien jouer le jeu, mais pour l’amour, passez-nous le livre qu’on apprenne les règles! Entre temps, on peut être quoi, sinon des observateurs consternés?
Vous voyez, quand je parle du pari de l’ignorance?




