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Entre moralité et comptabilité

Détails
30 Novembre 2015
missouri

Texte de réflexion par Raymond Blanchard, agent de recherche et projets; aucune position officielle de la FÉÉCUM ne devrait en être interprétée.

Je vous l’apprendrai peut-être, mais tout récemment le président de l’Université du Missouri (Mizzou) Tim Wolfe a démissionné en réponse à une vague de protestation étudiante (CBC). Les protestataires dénonçaient le «racisme systémique» à l’université, où les incidents liés au racisme seraient nombreux et l’institution tiède à sévir contre les coupables.

Dans la foulée des événements de Ferguson (Radio-Canada), également au Missouri, le débat sur la question du «White Privilege», c’est-à-dire de l’avantage inhérent de la population blanche dans une société conçue par et pour cette dernière (Alliance de la fonction publique du Canada), a repris de l’ampleur. C’est tout autant une question d’opportunité, de sécurité, d’avantages, de représentation, que de bénéfices égaux pour tous les citoyens, pour ne nommer que ces derniers.

Par contre, le laxisme reproché à Wolfe – et d’autres – remontait à plusieurs mois (les événements ayant galvanisé le mouvement étudiant datent de la rentrée (Mother Jones) ). On pourrait sans doute remonter plus loin; ces derniers incidents semblent bien n’être que la goutte qui a fait déborder le vase. De plus un étudiant de Mizzou, Jonathan Butler, avait entamé une grève de la faim (CNN) qui ne devait cesser que quand le président aurait quitté ses fonctions, mais rien ne semblait vraiment bouger du côté de l’administration. Malheureusement, le racisme a presque le statut de tradition à l’Université du Missouri (CBS News), et il semble bien que l’inaction avait tant duré que tout effort sincère aurait pu sembler futile. Mais il y avait du soutien venant de la communauté, qui refusait de fermer les yeux devant l’injustice et la dénonçait publiquement.

Il faut croire que certains membres de la communauté ont la voix plus tonnante que d’autres : quand l’équipe de football s’en est mêlé, réclamant le départ du président, alors là, subitement, l’université a comme tendu l’oreille. Bien que le courage de l’étudiant gréviste ait été reconnu de toutes parts, y compris par les footballeurs qui se sont dits inquiétés de son sort et solidaires de son combat, il semble clair qu’il ne fut pas celui qui fit pencher la balance. Comme si on attendait la tragédie pour bouger.

Quand les joueurs noirs de l’équipe de football – avec le soutien de leurs autres coéquipiers et de leurs entraîneurs – ont annoncé qu’ils boycotteraient les matchs jusqu’au départ de Wolfe, ça a pris quelques jours et Wolfe est parti, avec à sa suite le chancellier de l’établissement (CNN), qui demeure néanmoins employé de l’université. Notons au passage que les opérations football ont rapporté 35 millions$ en revenus à Mizzou en 2014, dont la moitié en vente de billets (Kansas City Star).

A-t-on donc eu des remords à Mizzou, ou alors a-t-on simplement réalisé que la situation pourrait coûter cher?  En bout de ligne, le conseil des conservateurs (Board of Curators) de Mizzou, faisant face à une pénalité d’un million de dollars par match raté (NY Times), a fort probablement accepté la démission de Wolfe en tant que solution par souci de comptabilité plutôt que de moralité.

Le grand malheur ici c’est que le départ de Wolfe à lui seul ne peut suffire à changer les choses; ce n’est tristement qu’une victoire symbolique. Il est évident toutefois que les protestations étudiantes ont reçu le soutien d’une bonne part de la communauté et que les yeux du monde sont tournés vers Mizzou : le climat est propice au changement, mais ce dernier ne se produira pas de lui-même. On l’a vu ailleurs et plus près de nous : une personne peut difficilement changer seule une institution entière, car quiconque l’a précédé (au sens pluriel) laisse derrière une machine qui a sa façon de faire et généralement peu d’enthousiasme pour le changement. Même le plus insignifiant des changements. Il en résulte trop souvent une bureaucratie réactionnaire et entêtée. D’ailleurs, le problème de Mizzou dépasse l’administration de l’université, de même que les murs de cette dernière. Elle n’est que le canari dans la mine de charbon.

Les universités ne peuvent sans doute pas changer le monde, mais elles peuvent changer les esprits. Ce sont des agents importants du changement social. Wolfe lui-même a reconnu que «les membres de la communauté universitaire doivent être attentifs aux problèmes et cesser de s’intimider l’un l’autre», et à exhorté Mizzou à «utiliser sa démission pour guérir et recommencer à se parler»  (traduction libre).

Après tout cela, on se demande toujours s’il peut y avoir un changement profond sans que des motivations financières (ou la tragédie) poussent les institutions en ce sens dans un premier temps.

Sans dire que Mizzou tirait un quelconque bénéfice du racisme dénoncé par un nombre grandissant d’étudiants, de professeurs et d’autres membres de la communauté universitaire, je crois qu’on puisse imaginer que, en l’absence de conséquences financières potentiellement sérieuses, le statu quo aurait pu prévaloir. Pas que la situation ne méritait pas d’action, mais l’incitatif immédiat, l’éperon dans les côtes de Mizzou manquait.

Rien ne laisse supposer que Mizzou était préparée à laisser Butler aller jusqu’au bout, mais on décèle surtout des vœux pieux dans la réponse de l’université à ses demandes (UMissouri). Les mots sont justes, certes, mais confrontés à la réalité ne sont bel et bien que paroles.

Vient ensuite la question du pouvoir de l’université, ou de son administration pour être précis, sur la culture qui y prévaut. Les gens ne deviennent pas racistes à l’université, ou du moins j’ose le croire, alors cette dernière peut difficilement éradiquer les problèmes et conflits de nature raciale. En revanche, et c’est ce qui était reproché à Wolfe, l’université peut faire valoir ses principes lorsque confrontée à des incidents qui vont à leur encontre. Les incidents racistes se multipliaient à Mizzou depuis son entrée en poste en 2012, sans réaction de la part de l’institution. Si les gens peuvent entrer à l’université avec des idées préconçues et des préjugés, c’est bel et bien aussi le premier endroit où ils devraient s’en départir. Il est grand le mystère de l’éducation.

Dans ce cas précis, les protestataires demandaient la tête du président et l’ont eue (au sens figuré, s’entend), parce que son inaction symbolisait le racisme systémique et l’apathie de l’institution qui l’appuyait tacitement par son silence. Or, objectivement, ce n’est pas la faute de Wolfe si le racisme existe et perdure à Mizzou – on peut lui en vouloir, et pour cause, mais le blâme ne retombe pas entièrement sur sa personne. Peut-être était-ce une question de réputation pour Mizzou? Peut-être l’université croyait-elle que reconnaître ses torts lui serait dommageable en validant la problématique soulevée par les protestataires? L’image a-t-elle primé sur la vérité?

Reconnaître ses torts, c’est aussi reconnaître l’existence du problème et le besoin d’agir.

Et agir, désolé mais ça peut coûter cher.

On sait combien la réputation d’une institution est importante; c’est ce qui la distingue dans une mer de compétiteurs qui sont tous, disons, très semblables. Vous pourrez dire que telle ou telle université est meilleure qu’une autre, mais en bout de ligne un diplôme est un diplôme. Bon, peut-être que certaines offrent de meilleurs réseaux de contacts que d’autres, mais ça c’est une autre histoire…

On sait aussi combien ses fonds sont limités (et dans le contexte canadien, largement de source publique), ce qui peut substantiellement compliquer la tâche de remédier aux inégalités qui tiennent bien souvent plus de la nature humaine que du milieu universitaire en tant que tel. Mais sur les questions de principe nos institutions de savoir ont le devoir moral de se montrer inflexibles.

Mais le risque est bien réel, et on l’a vu à Mizzou, de se voir pris quelque part entre moralité et comptabilité.

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