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Les péchés de la chaire (de recherche)

Détails
19 Novembre 2015
Enbridge

Texte de réflexion par Raymond Blanchard, agent de recherche et projets; aucune position officielle de la FÉÉCUM ne devrait en être interprétée.

Vous avez peut-être entendu parler de la controverse qui se trame ces dernières semaines à l’Université de Calgary, où la liberté académique est remise en question au sein du Centre for Corporate Sustainability (Centre de recherche en durabilité des entreprises), ou CCS, dont le lancement en 2012 fut largement subventionné par la pétrolière Enbridge.

Dès l’annonce de sa création, le CCS a soulevé des débats sur la nature des opérations qui devaient s’y tenir. Le professeur initialement pressenti pour mener les opérations du CCS, Joe Arvai, s’est bruyamment désisté en apprenant qui allait subventionner l’initiative et quelle devait être l’implication d’Enbridge dans le Centre. Arvai considérait que «l’institut de recherche serait perçu comme à peine plus qu’une porte-parole pour la plus grande compagnie de pipelines du Canada» (traduction libre).

D’autres professeurs de l’Université de Calgary (UC) s’inquiétaient de l’impact des relations copain-copain de l’UC avec l’industrie pétrolière, particulièrement en ce qui a trait à l’intégrité académique. D’ailleurs, l’implication d’Enbridge dans ce projet – chiffrée à 2,25 millions de dollars sur 10 ans – aura duré deux ans et demi en tout. La pétrolière continue de financer une série de séminaires au CCS, mais son nom a été retiré de l’institut, désormais appelé Haskayne Centre for Corporate Sustainability (UCalgary). Haskayne est le nom de l’école d’administration de l’UC, nommée en l’honneur de Richard F. Haskayne en 2002 (UCalgary). Ça fait, disons, moins suspect.

Le problème avec le lien entre l’UC et Enbridge semble être l’influence de la pétrolière sur les opérations du CCS. Enbridge a notamment cherché à influencer le choix des membres du conseil d’administration, le type d’étudiant à considérer pour des bourses, et exigé des «opportunités sur mesure pour ses dirigeants et clients de rencontrer les recherchistes de la Haskayne School of Business» (CBC).

Il faut aussi considérer le moment de l’investissement : en 2010 un pipeline d’Enbridge a déversé des millions de litres de pétrole dans la rivière Kalamazoo au Michigan (CBC), ce qui a grandement nui à sa réputation. Presque au même moment, la pétrolière lançait son projet Northern Gateway, et avait besoin de bonne presse; la relation d’Enbridge avec l’UC devait l’aider en ce sens. Cependant, il semble que les attentes d’Enbridge relativement au CCS dépassaient les normes, ce qui poussa certains membres du corps professoral à dire que «l’utilité du Centre pour les professeurs [de l’école Haskayne] est sacrifiée aux objectifs de relations publiques d’Enbridge […] et pire encore, ça fait [des professeurs] des apologistes de l’industrie des énergies fossiles plutôt que des érudits et professeurs indépendants» (traduction libre).

Jusque là, rien pour surprendre quiconque a une idée même générale du concept de liberté académique. Les investissements des corporations dans la recherche universitaire sont souvent accueillis avec scepticisme, après tout, parce qu’on peut percevoir l’université comme se mettant au service de l’industrie, plutôt que de voir l’industrie comme soutenant la recherche universitaire indépendante.

Mais ça ne s’arrête pas là.

La rectrice de l’UC, Elizabeth Cannon, s’est impliquée dans les discussions entourant le CCS (ce qui est compréhensible en tant que principale relationniste de l’institution), ne cachant pas son enthousiasme de voir Enbridge, qui a toujours été un important donateur à l’Université d’Alberta à Edmonton, chercher à investir à l’Université de Calgary, ni son intention de satisfaire les attentes d’Enbridge envers ce partenariat.

Petit problème, cependant : Cannon est aussi directrice d’un fonds de revenu pour le compte d’Enbridge (Enbridge), position qui lui rapporte 130 000$ par année et qui la place en situation de conflit d’intérêt potentiel dans ce dossier.

D’ailleurs, d’après un ancien professeur de l’UC, et contrairement à ce qui a filtré publiquement, Arvai n’aurait pas quitté la direction, mais bien été démis de ses fonctions à la demande spécifique d’Enbridge en raison des objections qu’il soulevait. Des échanges de courriels entre Cannon et le doyen de l’école Haskayne démontrent qu’elle a cherché à faire valoir les intérêts d’Enbridge suite à l’investissement (qui ne produisait pas les «résultats» escomptés), et des échanges subséquents entre le doyen et Arvai sous-entendent la pression exercée par Cannon sur le doyen pour que le CCS soit un succès aux yeux d’Enbridge. Ni Arvai ni l’ex-doyen (qui a depuis quitté pour McMaster) n’ont accepté de commenter l’affaire lorsque CBC en a fait la demande, citant des raisons légales.
 
À la fois l’UC et Enbridge ont nié que la pétrolière ait cherché à influencer les opérations du CCS, en dépit du fait qu’Enbridge ait donné son opinion sur plusieurs aspects du Centre (dont l’embauche, la gouvernance et l’attribution des bourses) et ait pris en charge la publicité entourant son lancement, l’écriture des discours et d’autres tâches pour le CCS (CBC). L’Université a déclaré que «même si elle a écouté l’avis d’Enbridge, elle était responsable du processus décisionnel.»
Ces décisions incluent la recherche de partenariats stratégiques avec une université du Michigan (vous vous rappellerez la rivière Kalamazoo) et avec une université du nord de la Colombie-Britannique (où doit passer le pipeline Northern Gateway), mais avec personne d’autre. Avouez que ça donne au moins un peu l’impression d’une opération de charme pour le compte d’Enbridge.

Il demeure vrai que rien ne permet de dire qu’Enbridge ait cherché à influencer directement les activités de recherche du CCS. Mais les échanges de courriels entre membres de l’UC, en commençant par la rectrice dont on connaît le lien avec la pétrolière, montrent un certain jeu en coulisse qui, pour sa part, aura eu une influence sur le Centre.

Quand Enbridge recommande des membres du conseil d’administration, ou soutient les candidatures de certains employés, il en résulte possiblement que la structure en place sera favorable à l’industrie pétrolière, et que les recherches qui sont entreprises dans ce cadre particulier pourront en effet adopter un eligne pro-Enbridge, même en l’absence de directives explicites en ce sens.

Car le prof qui déplaît au conseil d’administration, ou à qui on demande de modifier une demande de subvention de recherche avant d’obtenir recommandation, ou qui essuie refus sur refus, ou qui se fait reprocher de n’avoir pas suffisamment d’étudiants récipiendaires de bourses, ou qui se met à dos à la fois la rectrice de l’université (encore une fois, indirectement) et le doyen de sa faculté, n’a-t-il pas un certain intérêt à réviser ses priorités, ne serait-ce que par instinct de préservation?

Peut-on encore parler de liberté académique dans ces circonstances? Certainement, sur papier, tout semble correct mais, quand on voit (et nous ne sommes pas censés le voir, vous l’aurez compris) le jeu qui se joue à l’interne, on est à même de douter que l’argent qui provient du secteur privé n’a aucun impact sur l’indépendance ou l’intégrité de la recherche universitaire. À plus forte raison quand des hauts-administrateurs sont sur le compte de paye du secteur corporatif.

Il faut clairement que les universités établissent un cadre clair pour leurs relations avec le secteur privé, car elles ne peuvent se permettre de mettre en péril leur indépendance sur les questions touchant à la recherche. Cela dit, ce n’est pas parce qu’une chaire subventionnée par le secteur privé soulève des doutes qu’il y a forcément quoi que ce soit qui dépasse le stade des apparences qui s’y déroule. Le scepticisme entourant à peu près n’importe quelle chaire de recherche portant le nom d’une corporation privée fait de ces dernières une entreprise risquée à tout coup, alors il importe pour les universités de conserver leur contrôle sur les activités qui s’y déroulent, afin qu’elles ne soient pas – entachées est fort comme mot, mais du moins discréditées – comme étant conduites au service des donateurs. Ce genre de relations, mal règlementée, peut sembler  comme du blanchiment d’idées, si on voulait mettre une image sur la chose.

Il faut également considérer la situation d’Enbridge, qui comptait réaliser un certain retour sur l’investissement; telle est la prérogative du secteur privé. Cela dit, les dons ne sont pas stricto sensu des investissements non plus. On peut s’interroger à savoir si des situation semblables prévalent ailleurs, mais tant qu’un autre «scandale» (d’ailleurs certains ne seront nullement scandalisés) n’éclatera pas au grand jour, difficile de se prononcer sur la question.

Et, de fait, l’histoire de Calgary constitue l’exception, et non la norme en la matière. Il y a  peu d’universités au pays qui ne comptent pas au moins un institut ou chaire portant le nom d’un donateur du secteur corporatif. Cela dit, la controverse de l’UC soulève des questions qui, si elles ne semblent généralement pas nécessaires, méritent à tout le moins d’être posées même dans les meilleures circonstances. La crédibilité des universités (ou du moins des universitaires impliqués dans ces chaires ou instituts) en dépend, dans une certaine mesure.

Mais on le sait, les fonds publics se font de plus en plus rares. Qui d’entre nous pourra blâmer l’université qui se laisse tenter par les péchés de la chaire?

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