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Notre blogue

La vie de cave, cet idéal de rechange

Détails
13 Août 2015
basement

par Raymond Blanchard, agent de recherche et projets

Laurie avait sa vie de galerie (Astheure), à attendre patiemment que la manne (son «bundle» d’assurance-invalidité) lui tombe du ciel. Nos jeunes diplômés sont désormais incités à se lancer à cœur-joie dans ce qu’il convient d’appeler la «vie de cave», où ils vivront aux crochets de papa et maman le temps que leur dette d’étude disparaîsse.

J’ai fait un petit saut en lisant l’en-tête de l’article «Millenials should move in with parents to prosper, say financial experts» (CBC). L’article examine la tendance générationnelle des «Millennials» (la génération 1980ish-2000ish) à retourner vivre chez leurs parents après leurs études, et qui serait moins imputable à la paresse qu’à la nécessité.

Le tout s’inspire d’un ouvrage de Christine Romans intitulé «Smart Is the New Rich : Money Guide for Millennials» (Amazon). Romans y dit entre autres choses que, pour les jeunes adultes en difficulté financière, retourner à la maison serait la meilleure décision d’un point de vue financier. On s’entend que, venant d’une auteure qui cherche à vendre un livre (en papier, là!) à des diplômés cassés, ça semble louche.

Ce sont d’ailleurs probablement leurs parents qui achèteront le livre. En tout cas ça ressemble étrangement au genre de livre qui se trouve dans la salle de bains chez ma belle-mère.

Et avec un slogan comme «If you can’t afford it, put it down» c’est clair que ça sent le succès.

Toujours est-il que dans les faits, le recensement canadien de 2011 montre que 42,3% des jeunes âgés entre 20 et 29 ans vivaient toujours chez leurs parents (CBC). Chez les 20-24 ans (dont un nombre sera aux études) le chiffre est de 60%, alors que chez les 25-29 ans c’est plutôt 25%.

Il reste que, sur quatre étudiants, trois seront indépendants financièrement à la fin de leurs études et l’autre vivra chez ses parents. Et après quatre ou cinq années d’études, on peut s’entendre que ce n’est probablement pas le but visé.

Pourtant, tout le monde semble hésitant à parler du problème de l’endettement étudiant. On entend parler de risques à prendre en connaissance de cause, de marché de l’emploi imprévisible et parfois instable, de besoins des employeurs et de compétences à aller chercher, de manque d’expérience de travail, d’épreuves que d’autres ont traversé avant aujourd’hui, d’aide financière disponible, mais rarement de problème.

Tout dernièrement, je suis tombé sur un reportage de CTV où des planificateurs financiers de CIBC conseillaient aux étudiants d’emprunter le moins possible pendant leurs études afin d’amortir l’impact des prêts étudiants après la graduation (CTV).

Well, duh.

Je suis prêt à croire que bien des étudiants ont de la difficulté avec le concept  de responsabilité financière et de budget, mais si l’option de vivre avec ses parents pendant les études ne fait pas partie de l’équation, bien des choses ne sont pas optionnelles. Par exemple, se  loger, se nourrir, ou se déplacer vers le lieu d’étude, payer des droits de scolarité et des frais afférents, en plus de livres et autre matériel, afin de poursuivre son éducation. La vérité est que les étudiants n’ont simplement pas suffisamment de fonds pour couvrir tout cela en bien des circonstances – et leurs parents non plus.

Quand une banque – une banque – est prête à vous encourager à emprunter moins, il faut vous poser des questions.

C’est que, pour la banque, le prêt-automobile ou le prêt hypothécaire que vous ne ferez PAS après les études leur serait beaucoup plus profitable à long terme, je présume. Alors le moins de dettes d’études – où le gouvernement règlemente l’intérêt (Ciblétudes)  – vous encourez, meilleures seront vos chances de pouvoir accéder à d’autres sortes de dettes plus tard. Les options ne manquent certainement pas à ce chapitre!

D’ailleurs, les emprunts sont déjà à la baisse chez les étudiants, du moins auprès du gouvernement : le Programme canadien de prêt aux étudiants (PCPE) nous apprend dans son rapport statistique 2012-2013 que, depuis 2009, le montant moyen du prêt étudiant a diminué chez les étudiants à temps plein (Gouvernement du Canada). Et ce malgré un coût des études qui continue de monter.

En contrepartie, les emprunts auprès de sources privées sont pour leur part en croissance: la FCÉÉ établit le montant moyen de dette de source privée (marge de crédit étudiante, prêt personnel, etc.) à la fin du baccalauréat à 17 700$ en 2010, ce qui représente une hausse de 6000$ en l’espace de dix ans (FCÉÉ). Tout ça nous indique que si les étudiants empruntent moins auprès du gouvernement, leur dette globale continue tout de même d’augmenter.

Et pendant ce temps, le gouvernement fédéral pardonne des millions de dollars en prêts impayés année après année. Depuis 2010 seulement, ce montant totalise plus d’un milliard de dollars (Gouvernement du Canada).
Cela dit, sachant que le coût de l’aide gouvernementale aux étudiants représente entre 25 et 33 pour cent des résultats d’exploitation nets du PCPE, dans le monde des affaires on appellerait ça un bon investissement pour Ottawa. Évidemment, la viabilité du PCPE et des investissements qu’il permet dans la livraison de services aux Canadiens est important, mais quand on peut sans broncher pardonner 370 millions de dollars ou plus, je me demande s’il n’y aurait pas lieu d’investir dans le système d’éducation postsecondaire question de réduire le coût des études à la source et – qui sait? – réduire les taux de défaut.

Soit dit en passant, le N-B affiche le taux le plus élevé de défaut de paiement (14%) au pays, de même que le plus fort taux de participation au programme d’aide au remboursement (33,5%) en 2012-2013. Un diplômé sur dix ne remboursera jamais son prêt, et trois autres auront besoin de l’aide du gouvernement pour y arriver

Alors, a-t-on ou non un problème?

Mais pour revenir sur l’article de la CBC et l’idée de prospérer en vivant chez ses parents, une question me chicote : qu’est-ce que la prochaine génération d’étudiants pourra faire? Et celle d’après? Bien des parents de la génération actuelle peinent déjà à assurer leur retraite (Le Devoir), qu’en sera-t-il dans trente autres années? Je ne pense pas seulement à la question du logement non plus, car une forte proportion de jeunes diplômés dépend financièrement des parents (Globe and Mail). Quand viendra le tour de leurs enfants, qu’en sera-t-il?

Une chose est sûre, si la tendance se maintient, les études coûteront encore plus cher : les coûts ont déjà augmenté de 200% en 20 ans (CCPA). Il n’est donc pas farfelu de croire qu’il triplera encore d’ici la fin des années 2040 si rien n’est fait pour enrayer ce problème que l’on ne saurait nommer.

Nous en sommes déjà rendus au point où le baccalauréat est pratiquement un acquis dans la tête des employeurs, et où même passé le stade du doctorat le post-doctorat (et souvent plusieurs post-doctorats) est perçu comme le cours «normal» des choses : il n’y a simplement pas assez de place pour tout ce monde éduqué. À preuve, la proportion de jeunes universitaires surqualifiés est en croissance depuis 1997 au Canada (Statistique Canada), atteignant 1 jeune diplômé sur 5 au pays en 2012.

Alors, bonne chance!

Entre temps, préparez-vous à rajuster vos idéaux pour embrasser la vie de cave, on ne sait jamais ce que l’avenir nous réserve.

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