
par Raymond Blanchard, agent de recherche et projets
Quiconque a le regard tourné vers Terre-Neuve-et-Labrador depuis une dizaine d’années se demande certainement d’où proviennent les jokes de Newfies.
Bien que, si vous êtes âgé(e) de mois de 30 ans – corrigez-moi si je me trompe – une «joke de Newfie» est probablement un concept aussi familier qu’une disquette.
Mais pour nous, qui avons même connu le floppy disk (dur à dire sans ricaner, hein?), les jokes de Newfies, ce sont ces blagues mettant en vedette une personne naïve jusqu’au bord de l’imbécilité, qui prend tout au pied de la lettre et qui tombe dans tous les pièges possible de la manière la plus hilarante imaginable.
Toujours est-il que depuis le tournant du millénaire, T-N-L a adopté une série de réformes en financement de l’éducation postsecondaire qui ont de quoi faire rougir le reste du Canada. Évidemment, à l’époque, le gouvernement mettait ces réformes en place tout en ayant bon espoir que les ressources pétrolières qui abondent dans ses eaux territoriales lui permettraient de financer son aventure, et plus encore.
Dans les faits, l’argent est arrivé beaucoup plus tard, et en moins grande quantité, que prévu, mais Terre-Neuve est tout de même passée du camp des provinces pauvres – qui plus est, de la province la PLUS pauvre au pays - à celui des provinces riches, devenant du coup la seule province ayant vu ses transferts de péréquation (en % par habitant) diminuer depuis 2005 (Radio-Canada).
Si jamais la péréquation vous fascine, je pleure pour vous mais vous recommande ce blogue de Gérard Fillion; j’en parlerais ici, mais on n’est pas vraiment là pour ça.
Donc : le 5 août dernier, on apprenait que les prêts étudiants provinciaux à Terre-Neuve deviendront des bourses (Radio-Canada), signifiant du coup davantage d’aide financière non-remboursable là où les droits de scolarité sont déjà les plus bas au Canada. Il est estimé que ce changement représente un investissement de 50 millions$ sur six ans, incluant le «coût de démarrage» de 12,6 millions$.
Peu après, les étudiants de la Nouvelle-Écosse, où le gouvernement libéral vient d’annuler l’intérêt sur les prêts étudiants provinciaux (Radio-Canada) ont formulé l’espoir de voir leur province imiter Terre-Neuve (CBC). Précisions que, depuis 1999, le nombre de Néo-Écossais poursuivant leurs études à Terre-Neuve a augmenté de plus de 1000% (CFS).
On comprend donc pourquoi l’enjeu semble pressant de leur côté.
Contrairement aux droits de scolarité qui sont les mêmes pour tous les Canadiens à Terre-Neuve, les prêts étudiants relèvent du gouvernement provincial alors, si vous partiez étudier à l’Université Memorial, votre facture diminuerait mais votre prêt demeurerait un emprunt auprès du N-B et non pas une bourse. À moins bien sûr que votre famille entière déménage sur place ou que vous soyez étudiant indépendant ayant statut de résident à Terre-Neuve. Et c’est là le génie.
L’objectif avoué du gouvernement terre-neuvien, à la fois pour justifier la réduction et le gel des droits de scolarité, et maintenant la transformation des prêts provinciaux en bourses d’études, est de retenir sa jeunesse éduquée, tout en attirant celle venue d’ailleurs au pays. Et ça semble fonctionner : malgré un nombre de diplômés du secondaire en diminution constante, le nombre d’inscriptions au postsecondaire se maintient (Globe & Mail), et un sondage du gouvernement provincial révélait en 2013 que 43% des étudiants d’autres provinces, et 71% des étudiants internationaux demeuraient à T-N-L deux ans après la graduation (Telegram). De plus, 90% des étudiants originaires de Terre-Neuve restent dans leur province d’origine après y avoir complété leurs études.
Entre 1997 et 2010, le nombre d’étudiants provenant de l’extérieur à l’Université Memorial est passé de 137 à 2342 (Maclean's). Si, au total, environ la moitié de ces derniers demeurent sur place après les études, le tout équivaut à une augmentation notable de la population. Mieux encore, de la population éduquée, et éduquée en fonction du marché local.
Alors pour le gouvernement la stratégie semble fonctionner, du moins si on se réfère au but initial. On ne doit pas se demander pourquoi Terre-Neuve choisit de maintenir le gel des droits de scolarité depuis 1999 – en effectuant même des réductions au passage – et y ajoute désormais la transformation des prêts provinciaux en bourses, même en face d’un déficit de 1,1 milliards$ et d’une dette publique de 11,5 milliards$ (CBC).
On a établi un plan à long terme, qui doit porter ses bénéfices de manière durable, en réponse à un problème qui semble désormais à son pire, soit le vieillissement de la population et la réduction de l’assiette fiscale. Malgré les difficultés financières causées notamment par la baisse catastrophique du prix du baril de pétrole - et de là, des redevances pétrolières qui ont chuté de plus de 1 milliard$ (Banque Nationale) - le gouvernement a décidé de maintenir le cap malgré l’impopularité de sa décision auprès de bien des Terre-Neuviens.
Après tout, un déficit de 2 milliards$, ça exige de limiter les dépenses inutiles, ce qui pour plusieurs inclut le gel des droits de scolarité et la réforme de l’aide financière aux étudiants… qui coûteront environ 40 millions$ (ou 2% du déficit) par année à la province.
Foi de quoi, il faut parfois voir plus loin que le bout de son nez.




