
par Raymond Blanchard, agent de recherche et projets
Comme on dit : si c’est pas brisé, répares-le pas. Pis… si c’est de ta faute que c’est brisé, fais comme si de rien n’était!
Le programme provincial de Stage d’emploi étudiant pour demain, mieux connu sous son acronyme SEED (GNB), a récemment été écorché par le député de Fredericton-Sud et chef du Parti vert, David Coon. Il a déploré dans les médias provinciaux la manière dont sont distribuées les semaines de travail subventionnées par ce programme, jugeant que le système était «parfait pour le favoritisme politique» (Acadie Nouvelle).
Voici comment le tout fonctionne : chaque printemps, les députés et ministres provinciaux reçoivent un montant prédéterminé de semaines de travail à distribuer. Ils doivent ensuite identifier, sur une liste, les organismes sans but lucratif (OSBL) dans leur circonscription qui méritent de recevoir une subvention en vertu du programme SEED et donc, par défaut, ceux qui n’en méritent pas.
Or selon Coon, «si nous voulons vraiment aider les étudiants, nous avons besoin d’un programme juste et équitable géré par la fonction publique et sans recommandation des députés».
Là ou le bat blesse c’est dans le nombre de semaines à distribuer : les députés du parti au pouvoir en reçoivent 160 alors que ceux de l’opposition en reçoivent 80. Les six ministres régionaux reçoivent un surplus de 250 semaines à distribuer, et Francine Landry en reçoit 546 de plus en vertu de sa position de ministre de l’Éducation postsecondaire, de la Formation et du Travail (CBC).
L’ineffable Hédard Albert, député libéral de Caraquet, a ajouté son grain de sel au débat : «Pour moi, c’est acceptable. Je suis content. J’en ai un petit peu plus que les autres parce que je suis au pouvoir. L’année dernière j’en avais moins parce que j’étais dans l’opposition et les députés du gouvernement en avaient plus». Accusez-le de ce que vous voudrez, mais certainement pas de manquer de franchise! Hédard n’y va pas par quatre chemins – faut dire qu’il représente une circonscription avec un seul feu de circulation.
Trevor Holder, critique de l’opposition en matière d’éducation postsecondaire, de formation et de travail, a déclaré pour sa part que la question soulevée par Coon est pertinente et que le programme pourrait être révisé, tout en ajoutant qu’il juge le moment opportun. La ministre Francine Landry s’est contentée de dire que la révision des programmes inclut tous les programmes.
Évidemment. Je vous renvoie à la première ligne de ce billet, avant de poursuivre.
De retour? Poursuivons :
Si le programme SEED est en place depuis plusieurs années, pourquoi ce problème n’a-t-il pas été souligné et/ou réglé avant aujourd’hui?
David Coon n’est peut-être pas le premier député provincial à n’être ni bleu ni rouge, mais il est le premier à s’attaquer au programme SEED en tant qu’outil de favoritisme politique. Ni le NPD (1 siège en 1991, en 1995, en 1999, et en 2003), ni le CoR (8 sièges en 1991) n’avait jugé pertinent de le faire auparavant.
Alors pourquoi? Élémentaire, Watson : personne n’avait avantage à critiquer le programme SEED sur la question du nombre de semaines distribuées aux ministres et députés, car à l’issue du prochain jeu de chaises musicales que sont les élections au Canada en général – et au N-B en particulier (Wikipedia) – qui sait? Peut-être serait-ce le tour des chialeux d’en profiter, et des profiteux de chialer.
Je n’ai pu trouver la date de création du programme SEED mais la loi dont il relève, la Loi sur le développement de l’emploi, date de 1988 (GNB). À n’en pas douter, les ministres distribuaient des fonds pour l’emploi bien avant, mais prenons cette date comme point de départ du programme sous sa forme présente.
Alors depuis 1988, nous avons eu droit à 16 années (bientôt 17) de pouvoir libéral, et 12 années de pouvoir conservateur, ce qui signifie que chacun a eu amplement de temps pour réviser le programme et que personne n’a jugé bon de le faire. On ne trouvera pas de meilleure réponse à cette énigme que celle de Hédard Albert. Ce n’est de la faute de personne et c’est la faute de tout le monde à la fois si le programme SEED en favorise certains au détriment des autres; chacun en profite à son tour et c’est pourquoi tous se plient sans trop ronchonner aux règles du jeu.
Quand bien même la structure du programme serait révisée en profondeur, comme semble le souhaiter David Coon, le nombre de semaines distribuées demeurerait le même. C’est dire que le nombre d’étudiants qui trouveraient un emploi d’été grâce au programme ne devrait pas changer en principe, seul l’endroit où ils travailleront.
Ce n’est pas pour autant dire que la situation serait plus équitable; si chaque ministre – peu importe sa couleur – distribuait le même nombre de semaines, certains seraient proportionnellement mieux en mesure d’aider les étudiants de leur circonscription en raison de la variation démographique d’une région à l’autre. Si le nombre de citoyens par circonscription est relativement semblable, la distribution de la population par âge ne l’est certainement pas. Pas plus que les opportunités d’emploi, d’ailleurs. Tout ça sans parler de la variation au chapitre du nombre d’organismes potentiellement bénéficiaires de subventions SEED.
Je ne sais pas s’il existe une formule idéale, mais je doute qu’elle puisse être figée; il faudrait la réviser d’année en année, ou du moins d’un mandat à l’autre et – vous le devinez – chaque gouvernement trouverait encore le moyen de plier un peu les règles du jeu en sa faveur. Il y a déjà trois degrés de distribution visant (en principe) à combler les injustices présentement : les ministre et les députés en premier lieu, ensuite les ministres régionaux, et finalement la ministre de l’EPSFT. Sur papier du moins, c’est une manière efficace de distribuer les fonds disponibles sauf que, sur le terrain, ça peut se traduire par un brin de favoritisme ici et là, à n’en pas douter.
Que ce soit en distribuant des «faveurs» dans sa circonscription pour solidifier l’appui des citoyens en vue de la prochaine élection, ou en critiquant un programme mal conçu mais dont on aussi profite, ou encore, comme le fait Coon, pour se poser en pourfendeur des injustices systémiques du N-B, tous les représentants élus utilisent le programme SEED pour amasser du capital politique.
Le problème, du moins pour les partis traditionnels, c’est que reconnaître l’injustice du système c’est également reconnaître que ce système a joué en leur faveur et qu’ils n’ont pas cherché à le changer. Dire que SEED est brisé, c’est dire qu’on a choisi de l’ignorer quand le bris faisait notre affaire.
On s’en fout que les libéraux n’aient pas critiqué SEED alors qu’ils étaient dans l’opposition, parce qu’on s’en fout également que les conservateurs ne l’ont pas fait quand les libéraux étaient au pouvoir. Seul Coon n’a rien à perdre et tout à gagner en exigeant la réforme du programme SEED; ce n’est pas dire qu’il a tort, mais que je doute que les Verts forment le prochain gouvernement et perdent au change si ça devait se faire. Entre temps, le débat sur SEED, s’il se poursuit, ne peut que pousser les partis traditionnels à se compromettre, ce qui se ferait au bénéfice des Verts dans l’œil du public.
Enfin, que dire des OSBL qui bénéficient de SEED? Si la FÉÉCUM a eu la possibilité d’engager une agente de projet à temps complet pour l’été 2015 grâce au programme, serait-ce une question de favoritisme?
Ce n’est ni notre premier, ni notre dernier emploi SEED, et nous avons eu des membres de l’exécutif de toutes les couleurs politiques imaginables, des anarchistes aux ultraconservateurs. Le système est ce qu’il est : si on demande de la bonne manière, et à la bonne personne, nos chances de réussite s’améliorent. Si c’est du favoritisme politique, la faute en revient au fonctionnaire, au député ou au ministre qui octroie les fonds, non à l’OSBL qui en fait la demande.
On peut comme David Coon pointer du doigt la méthode employée, mais pas l’objectif de SEED, qui est de fournir aux étudiants du N-B la chance d’amasser de l’expérience de travail dans leur domaine d’études. Même en remettant entièrement le programme entre les mains de fonctionnaires, comme le suggère Coon, on placerait encore SEED sous le contrôle d’êtres humains à l’intérieur d’un appareil qui, pour le meilleur et pour le pire, est bâti sur des systèmes d’influence.
Le fonctionnaire qui voit son patron changer aux quatre ans n’a-t-il pas un intérêt particulier à plaire au ministre, ou du moins à ne pas le froisser?
Changer le système n’équivaudrait pas automatiquement à changer les pratiques. Le parti au pouvoir a toujours plus de sièges que celui dans l’opposition, ce qui signifie qu’il aura toujours plus de semaines de travail SEED à distribuer de toute façon.
Et il n’existe pas un OSBL dans cette province qui a les moyens de bouder le système qui lui permet d’embaucher des étudiants pour faire avancer ses projets pendant la période estivale; ce serait très mal desservir la communauté qu’ils représentent que de faire ce genre de gasconnade.
Comme on dit : «don’t hate the player, hate the game». D’ailleurs, parce que les députés ne peuvent blâmer leurs adversaires sans se faire du tort, cette histoire ne fera probablement pas les manchettes très longtemps.
Trop de risques, pas assez de gains.
Même le meilleur et le plus équitable des systèmes doit être géré, en bout de ligne, par des gens, et les êtres humains sont – et resteront – ce qu’ils sont. Et les politiciens sont généralement des gens, disons, très humains. Mais même un Rembrandt a ses imperfections, si on le scrute d’assez près et assez longtemps.
C’est ça qu’est ça.




