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L’idéal et le réaliste

Détails
5 Mai 2015
idealisme

par Raymond Blanchard, agent de recherche et projets

Notre domaine, celui de l’éducation postsecondaire (EPS), est un où s’affrontent régulièrement ces deux conceptions de la réalité. D’une part, il est difficile d’évacuer complètement l’idéal de nos projets et réflexions d’avenir, mais au même moment, cet idéal s’étiole peu à peu à mesure que le réaliste vient en abimer les contours.

La mutation que subit l’idéal, entre ses versions conceptuelle et effective, est parfois frappante. Tout dernièrement, l’Université du Cap Breton (CBU) nous a fourni un autre exemple du genre.

Vous vous souviendrez peut-être que le recteur de l’établissement, David Wheeler, a récemment lancé un vibrant appel en faveur d’un débat national sur la gratuité universitaire (Academica). Cependant, le geste symbolique posé par la coalition des étudiants, professeurs et administrateurs de CBU, avec l’appui du recteur, demandant la gratuité universitaire (CBC) était encore plus inspirant, et porteur d’un idéal presque double, soit celui de la gratuité universitaire et de la solidarité institutionnelle.

C’est pas compliqué, on s’est frotté les yeux en pensant avoir affaire à un mirage (FÉÉCUM).

Mais non, c’était là noir sur blanc : le recteur, les administrateurs, les professeurs et les étudiants faisant front commun (Radio-Canada) pour demander ce que, en temps normal, au moins la moitié de ces derniers balaieraient du revers de la main comme une frivolité. J’ai nommé, la gratuité scolaire.

Comme manifestation de l’idéal, on pouvait difficilement faire mieux, du moins dans notre milieu.

Mais la claque s’en vient; vous vous en doutiez.

On aurait pu penser que la gratuité universitaire relevait de l’utopie à court terme. En fait il aurait fallu être carrément aveugle pour croire que cet appel, que cette seule manifestation de solidarité, si surprenante et inspirante fut-elle, allait renverser la vapeur du jour au lendemain dans notre petit monde. Notre enthousiasme n’aurait su voiler la réalité des choses : la gratuité scolaire sera un travail de longue haleine, qui a besoin d’un débat – et d’un soutien – national.

Mais, l’espace d’un instant, on était tentés de croire que la balle était lancée. Nous avons soutenu l’initiative de CBU – en notre seul nom et non celui de l’Université – et avons même cherché à déterminer le coût de cet idéal (FÉÉCUM) de mêmes que certaines nuances du concept de gratuité (FÉÉCUM) afin de nourrir le débat dans notre province.

À Moncton, la FÉÉCUM, les syndicats académiques, les membres de l’administration et de la haute-direction ont également front commun pour un financement adéquat des universités publiques (UMoncton). Le geste se veut lui aussi un appel à la solidarité autant à l’intérieur qu’entre les institutions postsecondaires.

Silence média.

Triste écho de ce même silence, deux mois plus tard, le recteur Wheeler annonce une planification financière pour CBU qui inclut des mises à pied de l’ordre de 2,5 millions$ et une hausse des droits de scolarité de plus de 20% en quatre ans (CBC). Prophète de malheur, il disait craindre que le fardeau de la rentabilité des universités en vienne à reposer entièrement sur les étudiant(e)s, à peine quelques semaines plus tôt.

Et le prophète avait raison (que voulez-vous, le prophète travaillait sur le budget) : 3% en 2015-2016, puis 5,9% (!) par année pour les trois années suivantes.

Aussi ben barrer les portes astheure : considérant le (trop grand?) nombre d’universités publiques de la Nouvelle-Écosse, qui affichaient un rapport institution-inscriptions de 1 :4105 en 2013-2014 (CESPM), comment CBU est censée survivre si sa rentabilité dépend largement des inscription? Et tout ça sans mentionner l’attrait de l’Université Memorial, à Terre-Neuve, où les inscriptions en provenance de la Nouvelle-Écosse ont augmenté de 1000% entre 1999 et 2011 (FCÉÉ). Je doute qu’elles aient diminué depuis.

Si vous vous posiez la question, on fait à peine mieux au N-B avec un rapport de 1 :4704 (Avec 4 universités pour 18 818 inscriptions en 2013-2014). Et avec le vent de coupures qui souffle sur l’EPS, faudrait-il se surprendre de voir cette situation se répéter de notre côté de la frontière, tant qu’Ottawa continue obstinément d’aborder la question du financement universitaire?

Parce que là, tout d’un coup, on fait des surplus budgétaires au fédéral (Radio-Canada), même s’ils sont réalisés par des moyens qui semblent démesurément favoriser les mieux nantis et ceux dont le vote est courtisé. Cela dit, le gouvernement Harper tient in extremis sa promesse de retour à l’équilibre budgétaire avant les élections, ce qui saura nul doute faire pencher la balance en sa faveur chez une part de l’électorat.

Mais quand un gouvernement est prêt à dépenser 13,5 millions$ pour promouvoir son propre budget (La Presse), difficile d’y voir autre chose qu’une mesure électorale, sans plus. L’attention du gouvernement n’est plus centrée sur le bien-être de la population qu’elle dessert - son premier devoir - mais bien sur son maintien au pouvoir.

On taxe les citoyen(ne)s pour leur vendre un budget qui relève du devoir du gouvernement. C’est comme faire une campagne publicitaire pour la circulation sanguine, bazwell, ça va arriver pareil!!!

Et où est l’indignation?

Mentionnez la gratuité scolaire, par exemple, et puis les frustrations ne sont jamais loin. «Moi j’ai payé, ça fait que payez vous autres aussi», c’est plus facile à dire quand tu pouvais payer une année complète d’université avec ta job d’été. Ou même la moitié; mais on n’est plus là aujourd’hui. Les étudiants ne sont soudainement plus l’avenir du pays, mais des paresseux et des enfants gâtés aux yeux du public.

On entend que les gens en ont marre de voir les étudiant(e)s crier, manifester et attirer l’attention des médias, parce que – on le devine - ça les dérange. J’entend les mots du grand sage : «si t’es pas radical à 19 ans, t’es Conservateur à 20». Vous le devinez, ce grand sage-là était un Libéral – qui plus est celui qui a sabré dans les transferts fédéraux en EPS (FCÉÉ).
 
Il y a couper dans le gras, et il y a désosser : ça, c’était du désossage. Faut croire qu’il voulait encourager l’engagement citoyen. Un chien repu ça ne jappe jamais bien fort.

Il demeure que j’aimerais voir comment ces mêmes gens, ces détracteurs de la gratuité, réagiraient si on leur facturait demain matin les soins de santé auxquels ils ont droit mais qu’ils espèrent ne jamais utiliser.

Tant qu’on aura la santé, right?

Bref, tout ça pour dire que le recteur Wheeler, aussi sincère était-il dans son appel à la gratuité, semblait formuler cet espoir avec la tête sur le billot. Sans dire que l’idée était nouvelle pour lui, il était impensable d’entendre ces propos sortant de la bouche d’un recteur. Ça a pris du courage, et l’action n’était pas sans risque, mais c’était celle d’un homme qui n’avait plus rien à perdre, un acte désespéré.

C’est triste de le constater, car en privé et dans son for intérieur, difficile de douter que David Wheeler soit un convaincu. Du moins, il présente ses arguments de manière très convaincante. Mais on voit désormais l’ampleur des problèmes financiers à CBU, et les mesures qu’il se voit forcé d’adopter «avec un profond regret» sont néanmoins sa responsabilité en tant que recteur de l’institution. Il s’en dégage l’impression qu’il veut aider les étudiants mais que, tristement, ça ne fait pas partie de ses tâches. C’est un administrateur, pas un activiste.

Il ne reste qu’à espérer que l’idéal ne meure pas à petit feu. Pour le moment, alors que se succèdent les budgets universitaires – comme les hausses des droits de scolarité, (Academica) et les coupures de postes (Academica) - on serait optimiste de ne le croire que moribond.

2015 est une année d’élection fédérale : que va-t-on demander de notre prochain gouvernement – l’idéal, ou le réaliste?

Parole d’avis : si vous demandez le réaliste, attendez-vous à recevoir moins.

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