
par Raymond Blanchard, agent de recherche et projets
Il reste à savoir pourquoi et comment, au juste, la grève devient une solution aux problèmes des étudiant(e)s. D’ailleurs, l’est-elle encore?
On apprend d’ailleurs, alors que se font entendre des appels à l’encadrement du droit de grève étudiant, que ce droit n’est pas reconnu au Québec ni au Canada, où seuls les travailleurs ont droit de grève (Section VI - Gouvernement du Canada). Traditionnellement, la grève est un moyen de négocier des conditions d’emploi avec l’employeur qui génère des revenus en s’appuyant sur leur travail. C’est un point de vue plutôt industriel, mais le principe demeure valable dans à peu près toutes les sphères de l’activité humaine. Dès qu’on travaille pour le bien et sous les ordres de quelqu’un d’autre, les normes d’emploi peuvent être négociées et consignées dans une entente collective, là où le nombre le justifie, s’entend.
Mais alors, qu’en est-il des étudiant(e)s?
Songez-y une seconde : il n’y a pas de relation employé-employeur entre les étudiant(e)s et les universités, (si ce n’est qu’ils défraient une partie des salaires des profs, administrateurs et employés). Évidemment une telle relation peut exister en tant qu’assistant d’enseignement, correcteur, assistant de laboratoire ou de recherche oui, mais pas strictement en tant qu’étudiant. Quand ils font la grève, les étudiants se privent eux-mêmes d’un service pour lequel ils ont déjà payé. Ça va un peu à l’encontre du principe, l’action tenant davantage du boycott. Mais les associations et fédérations étudiantes ne sont pas des syndicats, non plus, les règles ne s’appliquent pas intégralement.
Ce n’est pas dire que la grève soit inutile : le geste conserve une forte valeur symbolique. Sauf que, sans créer un désagrément majeur, difficile pour les étudiants d’ajouter du poids à leurs demandes par le biais de la grève. Il faut retenir l’attention du public, captiver l’imaginaire, déranger l’ordre public pour espérer un impact et plus que tout peut-être, il faut avoir un message clair, constant et solide. Quand on pense au «printemps érable», on retrouve des exemples d’actions qui entrent dans chacune de ces catégories.
Puis vient la question des injonctions. Ce sont des ordonnances de la Cour visant à garantir l’accès à l’éducation, et certains s’appuient sur ces dernières pour qualifier la grève étudiante d’illégale (Le Devoir), bien que la question soit débattue. N’empêche, l’interruption de cours et l’évacuation de salles de classe sont des tactiques fréquentes des grévistes étudiants, qui ont souvent bloqué l’accès aux facultés lors du «printemps érable», comme cette année. Le raisonnement est simple : quand un syndicat est en grève, aucun de ses membres ne peut se présenter au travail – de plus, la loi interdit d’avoir recours à des briseurs de grève (ou scabs) pour continuer les opérations. C’est une question d’établir un rapport de force, ça envoie un message fort au patronat : «sans nous, y’a rien de tout ceci qui n’existe».
Et les employés en grève sont incités à participer aux lignes de piquetage, aux manifestations et aux démonstrations. Puisqu’ils ne peuvent se présenter au travail – qu’ils le désirent ou pas – un grand nombre d’entre eux est disponible à ces fins.
Mais, répétons-le, les étudiant(e)s ne sont pas en grève mais bien en boycott : leurs associations ne sont pas des syndicats, au sens qu’elles ne contraignent aucunement leurs membres à observer le boycott du simple fait de leur adhésion. L’association ne peut que jouer sur la solidarité de ses membres et espérer qu’une majorité se joigne à l’action collective, mais en principe ne peut et ne devrait pouvoir y obliger personne. Le choix sera individuel.
Les grévistes étudiants, en bloquant l’accès aux cours ou en vidant les salles de classe, lancent en somme la même invitation que les syndicats : «venez, participez au mouvement, joignez-vous à la manifestation». Sauf que, vu la nature fondamentalement différente de la relation entre l’étudiant et l’université, on comprend que certains puissent choisir de ne pas suivre la parade pour continuer à suivre leurs cours. Ils ont payé pour le faire, et aucune loi ne les en empêche. D’ailleurs, il y a des gens qui vont à l’université pour suivre leurs cours et pas grand chose de plus. C’est malheureux mais c’est la vérité.
Ils et elles ne se considèrent peut-être pas tant comme des étudiant(e)s que comme des gens «aux études».
Les injonctions protègent et réaffirment ce droit d’assister aux cours (Réseau juridique du Québec). Au Québec, de plus, la structure de l’ASSÉ (qui est l’association étudiante ayant lancé le mouvement de 2015) fait que certaines associations facultaires sont membres, et en grève, alors que d’autres associations du même campus ne le sont pas car ce ne sont pas les fédérations qui adhèrent à l’ASSÉ. Tel est le cas à l’UQÀM par exemple, où ce sont 15 000 des 44 000 étudiants qui sont toujours en grève (Radio-Canada).
Alors on comprend les frictions, si au sein des associations de fortes divergences d’opinion peuvent être confrontées. L’exemple du vote de reconduction, puis de fin de la grève au Cégep du Vieux-Montréal est frappant en ce sens (Radio-Canada). Il demeure que la décision ne dépend en fait que de la légitimité de l’assemblée qui la prend : si le quorum est atteint, peu importe qui participe ou non, le vote s’applique à l’ensemble des membres de l’association. Il est étonnamment facile de manipuler ce genre de structure à son avantage pour faire adopter des mesures qui ne sont pas forcément soutenues par la majorité absolue des membres. C’est un des risques de la démocratie.
Prenons l’exemple de l’Assemblée générale de la FÉÉCUM : si vous y avez participé récemment, vous savez à quel point il peut être difficile de réunir suffisamment d’étudiant(e)s pour atteindre le quorum – parfois ça s’avère impossible, et pourtant il est fixé à 60 membres sur un peu plus de 3300 au total. Mais imaginez un instant qu’un groupe de 31 étudiant(e)s se présente à l’Assemblée générale et y introduise des mesures qu’il vote en bloc par la suite… Il faudra que les autres suivent.
C’est de cette manière que l’ancien bar étudiant a hérité du nom «l’Osmose», qui ne figurait pas sur la liste de ceux proposés au vote à l’Assemblée générale. OK, pour le radicalisme on repassera, mais ça illustre la possibilité.
C’est aussi ça, la démocratie. Et c’est ce qui semble se passer dans certaines associations facultaires au Québec. Ça explique en partie la montée des Carrés verts, qui se nomment maintenant la Fondation 1625, qui au contraire de l’ASSÉ se désintéressent du libre-accès à l’éducation et de la condition étudiante en l’absence de grève et d’injonctions (Voir). Je pense cependant que la meilleure façon de garantir votre droit à l’éducation, s’il vous tient à cœur, est encore de participer aux réunions de votre association ou fédération pour y faire entendre votre voix par le biais du vote, puis de participer aux actions qui suivront la décision de l’assemblée.
Parce que la grève – ou le boycott, mais ça fait moins vendeur sans doute – c’est d’abord et avant tout un symbole de la solidarité étudiante, de l’esprit de corps du mouvement étudiant : c’est un témoignage concret de l’union des membres en faveur de la cause, qui est celle du progrès social et de l’amélioration de la condition humaine au sein de nos démocraties dites «modernes», qui tendent de plus en plus à nous ramener à l’ère de la Révolution industrielle en concentrant la richesse entre les mains des puissants au détriment du plus grand nombre.
Et c’est pour ça que la grève étudiante est importante, qu’elle en soit une ou pas.
Encore faut-il y croire, et la soutenir volontairement : et on se demande, face à une génération d’étudiant(e)s qui sont plus accaparés par ce qui les affecte personnellement, directement et immédiatement, comment cet esprit de corps peut être cultivé et maintenu. Les manifestants brisant l’injonction tant que les «injonctionneurs» peuvent bien agir suivant cette motivation, d’ailleurs. 18 000 personnes devant l’Assemblée législative du N-B, je vous passe un papier que ça aurait eu plus de presse que 18 000 signatures sur Change.org – et pourtant le soutien est clairement là! Or, si on croit en la cause, où est le monde? Un ministre c’est comme Thomas, faut que ça voie pour croire, faut que ça entende. Il reste un pas à franchir, qu’on hésite à prendre; on s’éveille, on s’informe, on s’éduque, et c’est très positif. Mais on contemple, on se détache, on lève les yeux vers la porte… puis on retourne sur Netflix.
Demandez-vous qui est le mieux servi par la masse d’information et de divertissement qui vous est aujourd’hui disponible partout et en tout temps. C’est un outil incroyable et un puissant ennemi tout à la fois.
Un clic, un like, une photo, c’est tellement plus facile. On a d’autre chose à faire, là, on a des vies à chroniquer et à publiciser parce que l’individuel, aujourd’hui, semble primer sur le collectif. Engagement momentané, gratification instantanée, conscience légère. On veut qu’un maximum de personnes sachent ce avec quoi on est d’accord et pas d’accord, mais agir? Dude, j’ai du stuff à instagrammer.
Triste constat, mais le pire reste à venir : si on se désintéresse des moyens efficaces de pression sociale pour le changement au profit de la protestation virtuelle, même les décideurs en viendront à lever le nez sur l’engagement et à le traiter comme une anomalie sans conséquence.
Et c’est aussi ça, la démocratie.




