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UQÀM : Qui a lancé la première pierre?

Détails
15 Avril 2015
uqam

par Raymond Blanchard, agent de recherche et projets

L’UQÀM présente clairement un cas particulier; la culture de protestation y est tellement ancrée dans les mœurs étudiantes que certains qualifient les manifestations de traditions à l’institution montréalaise. Il est vrai que les manifestations étudiantes à l’UQÀM commencent dès l’année de sa fondation en 1969 (National Post). Ça vous donne une idée du milieu. Et de la trame du National Post sur les événements de la grève étudiante québécoise, tant qu’à ça.

Au cours des derniers jours, toutefois, les protestations tenues à l’UQÀM dans le cadre de la «grève sociale» ont plutôt mal tourné. Mercredi 8 avril, des manifestants masqués interrompent les cours et l’UQÀM appelle la police en renfort : résultat, 22 arrestations (La Presse).

En guise de protestation à la fois conter la brutalité policière et l’autoritarisme démontré par le recteur Robert Proulx, environ 200 étudiant(e)s – dont une minorité serait de l’UQÀM aux dires des professeurs – occupent le pavillon J.-A. DeSève. Pacifiques au départ, les manifestants s’agitent quand la police est, une nouvelle fois, appelée en renfort par le recteur Proulx (Radio-Canada). Peu après minuit, les policiers font irruption dans le pavillon où les étudiants ont érigé des barricades avec tout ce qui leur tombait sous la main, fuyant en laissant derrière eux des espaces vandalisés (National Post).

Mais la genèse de ces événements, fâcheux soit, se trouve loin en amont, dans l’attitude du recteur et du ministre de l’Éducation François Blais à l’égard des manifestant(e)s. Évidemment, une part du blâme revient à ces derniers, mais on peut, à la limite, comprendre le degré de leur frustration.

Peu avant le déclenchement de la grève, 9 étudiant(e)s de l’UQÀM sont expulsés en raison de leur activisme politique (Le Devoir). Ces expulsions sont simultanées même si les gestes dont ils sont accusé(e)s ont été posés à plusieurs mois d’intervalle; on y décèle l’intention mal voilée de miner le leadership et la mobilisation des étudiants de l’UQÀM.

Quelques jours plus tard, le ministre de l’Éducation supérieure, François Blais, fait la déclaration suivante : « J'ai dit aux recteurs : "vous avez les moyens d'agir. Prenez des mesures, des sanctions, ne serait-ce que deux ou deux trois étudiants par jour qui vont beaucoup trop loin, qui exagèrent." [...] Ça peut aller jusqu'à l'expulsion. Ils peuvent le faire. S'ils le faisaient, ça refroidirait, je pense, les ardeurs de certains. » (Radio-Canada). Ces propos visaient notamment les manifestant(e)s qui défient els injonctions, et plusieurs les interprètent comme une proposition de quotas d’expulsions aux universités. L’ASSÉ y voit «une tactique de peur» du gouvernement qui a tôt fait d’afficher ses couleurs en refusant de financer le prolongement de la session, si elle devait s’avérer nécessaire (Radio-Canada).

Dès les premières manifestations étudiantes du printemps 2015, d’ailleurs, la présence policière s’est fait fortement sentir (La Presse). Tout le monde ne voulait pas un nouveau «printemps érable», manifestement…

Mais même à l’UQÀM, on entend que la grève et le défi des injonctions seraient le fait d’un noyau militant qui domine les débats en assemblée, faisant prévaloir son opinion et ses positions en intimidant leurs pairs (La Presse). Comme c’est le cas pour l’ASSÉ, on décèle un clivage entre les deux ailes du mouvement.

Revenons toutefois au nœud de la problématique : j’ai nommé les décisions prises par le recteur Robert Proulx, qui ont – à répétition – jeté plus d’huile que d’eau sur le feu. Suite aux événements du 8-9 avril, alors qu’à la fois des profs et des étudiants font appel à sa démission en raison de sa piètre gestion des événements (Radio-Canada) il fait appel à Québec pour légiférer sur le droit de grève des étudiants (La Presse).

Vous l’aurez deviné, le ministre Blais soutient entièrement le recteur Proulx, qui a opté pour la ligne dure dans sa gestion des événements (Le Devoir): Blais soutient que le gouvernement en croit pas au droit  la grève des étudiants, qui va à l’encontre du droit à l’éducation, «un don que la population fait aux étudiants en finançant en grande partie l’éducation» (Radio-Canada).

Alors, si le recteur Proulx avait laissé les manifestations se dérouler sans entraves, en aurait-il été autrement à l’UQÀM? La question se pose, et en présence d’un ministre comme Blais et des déclarations de la nature de celles qu’il a fait régulièrement depuis le début de la grève, on devine que les manifestants auraient bien pu se trouver une autre tête de turc sans trop de problèmes.

Sauf que, si Proulx ne frappe pas le premier en expulsant ces 9 étudiant(e)s, le ton change considérablement, et peut-être que les manifestations à l’UQÀM, comme ailleurs à Montréal, visent les mesures d’austérité et le gouvernement Couillard, au lieu de se tourner contre l’institution afin d’y attirer l’attention sur la façon dont on les traite et contre la démesure de l’intervention policière qui les vise, à la demande et à l’invitation du recteur.

Même si ce dernier agit au nom de l’injonction visant à garantir la tenue des cours (Radio-Canada), en attisant la colère des manifestant(e)s, il a encouragé les plus radicaux à prendre les devants de la scène, avec les résultats que l’on connaît. Laissés libres de manifester à l’UQÀM, les plus radicaux n’auraient peut-être pas réussi à attirer les indécis ou les plus modérés à venir grossir leurs rangs. Surtout si, comme on le disait au moment du vote de grève initial, il y a un nombre grandissant d’étudiant(e)s qui se distancient de leurs associations en raison du pouvoir démesuré que les étudiants plus radicaux semblent y avoir.

En somme, la «purge» des 9 étudiant(e)s pour des motifs politiques que le recteur a faite avant le début de la grève serait ce qui a déclenché la situation présente, qui a bien entendu dégénéré et été marquée d’actions répréhensibles chez les manifestant(e)s, mais cela s’étant fait en raison d’une colère alimentée par les actions du recteur, il fait peu de doute que ce soit celui qui ait lancé la première pierre.

Il a voulu mater les étudiants, leur montrer qui porte les culottes : ils lui ont rendu la monnaie de sa pièce.

Ça laisse en suspens les raisons profondes de la grève étudiante, dont les manifestations sont un dérivatif et, dans le fond, un symptôme. Nous n’avons pas exploré à fond la question des injonctions, notamment.

On y revient dans le prochain billet.

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