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Notre blogue

Pousse, mais pousse égal

Détails
10 Avril 2015
manifQC2015

par Raymond Blanchard, agent de recherche et projets

Ça semblait reparti de plus belle à Montréal : des étudiants scandant des slogans contre l’austérité et le développement des hydrocarbures défilaient dans les rues de la ville, sous l’œil avisé des policiers qui hésitaient peu à intervenir de façon musclée là où c’était jugé «nécessaire».

Du côté des étudiants, on voulait d’un nouveau Printemps érable, d’un vaste mouvement sous le signe de la «grève sociale». Du côté du gouvernement et des forces de l’ordre on voulait démontrer rapidement que la politique «tolérance zéro» serait appliquée. Et de part et d’autre, il faut le dire, il y en a qui ont poussé, peut-être, un peu trop fort pour leur propre bien et celui de leur cause.

D’abord, on a vu cette étudiante atteinte en plein visage d’une canette de gaz lacrymogène, au cours d’une manifestation devant l’Assemblée nationale à Québec (Radio-Canada). L’événement a donné le ton aux affrontements  venir entre les policiers chargés de superviser les manifestations et la frange plus radicale de la protestation étudiante.

À l’UQÀM, on a vue neuf étudiant(e)s expulsés pour des actions militantes (Le Devoir). C’était difficile d’y voir autre chose qu’une purge préventive. Et dernièrement, une nouvelle série d’arrestations a provoqué l’occupation de l’un des bâtiments de l’Université d’où les manifestants ont été expulsés par la police à la demande du recteur (Radio-Canada).

Il y a encore la déclaration du ministre de l’Éducation supérieure, François Blais, suggérant que les universités devraient expulser 2 à 3 personnes par jour, histoire de «refroidir les ardeurs de certains» et «faire réfléchir les autres» (Le Devoir).

***

L’une des nombreuses questions qui se pose, face à cet enchevêtrement d’idéologies, de revendications, de mandats et d’affrontements (internes comme externes), c’est à quel point on peut dire que les chose vont trop loin.

La police fait-elle usage de force excessive? Les étudiant(e)s aident-t-ils leur cause en se tournant vers la violence ou le vandalisme? Le gouvernement reflète-t-il la volonté de la majorité citoyenne en adoptant la ligne dure? Les leaders étudiants parlent-ils réellement au nom d’une majorité des étudiants? À quel point la population soutient-elle la cause et les actions des manifestants? Et caetera, et caetera.

Bref, le mouvement étudiant québécois est un objet d’études fort intéressant.

D’ailleurs, des tiraillements internes le secouent présentement, où s’affrontent les ailes radicales et modérées de l’ASSÉ. Son comité exécutif a démissionné/été destitué suite à une proposition de «repli stratégique» et de report de la grève (Le Devoir). De même, la FEUQ est remise en question, suite au retrait de l’Université de Montréal et donc du tiers de ses membres (TVA Nouvelles). La FAÉCUM a claqué la porte en lançant l’idée d’une nouvelle organisation que l’on devine plus militante et politiquement engagée (Le Devoir).

Tout ça sans parler des Carrés verts, qui combattent la grève à grands coups d’injonctions afin de suivre leurs cours, et qui semblent vouloir s’organiser en véritable (contre?) mouvement à leur tour (Journal de Montréal : Journal de Montréal).

Le cas de l’ASSÉ est peut-être celui qui nous fournit l’angle le plus intéressant : quand l’exécutif a remis sa démission, disant que le Congrès ne devait pas être pris en otage par les désagréments à propos de sa suggestion de reporter la grève à l’automne (Le Devoir), avant d’être destitué «symboliquement» par l’assemblée, les fractures interne de l’ASSÉ furent mise à jour. Évidemment, les divergences d’opinion font partie de la démocratie.

Il y aurait, d’une part, des modérés, qui cherchent à faire avancer la cause par les moyens présentant les perspectives les plus réalistes de succès; ici, la reprise de la grève aux côtés des centrales syndicales, à l’automne, qui en ont long à redire sur les mesures d’austérité du gouvernement Couillard. Et puis, s’il s’agit d’une «grève sociale», quoi de plus logique que de la mener en coude à coude avec un maximum d’intervenants et de parties prenantes? Raisonnable.

D’autre part, on trouve les radicaux, qui souhaitent maintenir la mobilisation coûte que coûte, établir un rapport de force avec le gouvernement par le biais de la désobéissance civile et – si nécessaire – en défi de la loi et des règlements jugés inéquitables pour le mouvement étudiant. On pense par exemple au règlement municipal P-6 de la ville de Montréal (Radio-Canada), adopté lors du Printemps érable. Ce sont des passionnés, de convaincus, des inconditionnels de la grève.

En somme, une branche plus pragmatique, et l’autre plus activiste, chacune au nom de la promotion efficace des intérêts étudiants. Le tout au sein d’une même organisation où, on s’entend, la solidarité est un principe fondamental. L’Association pour une solidarité syndicale étudiante (ASSÉ), sans solidarité, manquerait à sa mission; que dis-je, on l’amputerait d’un de ses membres.

Cependant, malgré les divergences d’opinion, il faut reconnaître que la grève de 2015 manque un peu du lustre de celle de 2012, où l’objectif était clair et touchait directement les étudiant(e)s. «Grève sociale contre l’austérité et les hydrocarbures» désolé, mais faut pas s’étonner si ça ne rallie pas exactement les troupes (Journal de Montréal). De plus, le Printemps érable n’est pas si loin derrière.

Ajoutons que «grève sociale» n’est pas «grève étudiante» : oui, les étudiants font partie de la société, mais l’enjeu, même s’il les touche, n’est pas directement lié à leur condition. C’est peut-être trop abstrait pour certains : une hausse des droits de scolarité a certainement plus de potentiel de mobilisation. D’ailleurs, il y en a clairement, même parmi les manifestants, qui n’ont aucune idée ou presque des enjeux (Facebook). Non, ce n’est pas tout le monde, mais ce n’est pas tout le monde qui pète des vitres, non plus. On ne résume pas un mouvement de masse par le biais d’un zoom.

L’une des craintes de ceux qui ont «destitué symboliquement» l’exécutif démissionnaire de l’ASSÉ, était que la mobilisation s’étiole. Évidemment, il y avait aussi la crainte de voir les demandes des syndicats éclipser celles des étudiants. Mais ces dernières sont si floues qu’on se demande si la grève les aidera…

Or quel est, concrètement, l’objectif? Quel est le but? Pourquoi se mobilise-t-on, manifeste-t-on, si ce n’est pour porter à l’attention du public nos demandes et nos enjeux? Et comment fait-on pour maintenir cette mobilisation quand ces objectifs semblent plus ressentis qu’énoncés? On tombe facilement dans l’émotif sans un discours établi en trame de fond. Ce discours était clair en 2012.

Difficile de dire quel genre de dénouement aura le mouvement du printemps 2015, mais à en juger par le discours politique sur l’encadrement des manifestations, et les tactiques de gestion quasi-autoritaire de certaines universités il est difficile de croire en un succès. À long terme, cette grève pourrait même nuire au mouvement étudiant québécois. Remarquez, la même remarque s’est entendue en 2012.

La question est complexe. Je vous propose donc de voir plus en profondeur le cas de l’UQÀM, qui évolue (dégénère?) rapidement, et de questionner la notion de «grève étudiante» dans des billets qui suivront prochainement.

Mais pour l’instant, une chose est claire, ce n’est pas tout le monde qui pousse égal.

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