
par Raymond Blanchard, agent de recherche et projets
Le 31 mars était jour de dépôt de budget provincial au Nouveau-Brunswick.
Deux jours plus tôt, la ministre Landry a annoncé sur les ondes de Radio-Canada que le gouvernement libéral prévoyait un gel des droits de scolarité pour l’année 2015-2016 (Radio-Canada). Cette annonce, sortie de nulle part et – à ce que l’on sache – à la demande de personne, a su prendre tout le monde par surprise, à commencer par la haute-administration des universités du N-B qui mettait les touches finales aux budgets pour la prochaine année académique.
Et tant qu’à surprendre, on apprend que ce ne sont pas que les droits de scolarité qui sont gelés pour 2015-2016, mais également les subventions aux universités (Radio-Canada). Alors que les universités s’attendaient à un 2% supplémentaire qui était déjà largement insuffisant, c’est 0% que le ministre des Finances leur annonce ce 31 mars.
C’est pas rien qu’un cheveu qui tombe dans leur soupe; bâzwell, c’est Youppi qui s’est assis dedans. Ils ne sont pas les seuls, non plus (Radio-Canada), le système scolaire, la Santé et les aînés sont aussi fortement affectés.
Le gel des droits de scolarité est une mesure accueillie favorablement par les étudiant(e)s du N-B, en général. Qui pourrait les blâmer? Eux qui s’attendaient déjà à une hausse l’année prochaine, voilà que le gouvernement leur permet de garder cet argent dans leurs poches. Du moins en principe – on en reparlera plus bas. Cela dit, le gel cause des ennuis majeurs aux universités, et les place dans une position plus que délicate avec des moyens, somme toute, très limités.
Il ne faut pas se leurrer, que les droits de scolarité augmentent ou pas, le coût des études continue d’augmenter : un gel ne règle en rien le problème. À plus forte raison dans le cas d’un gel non-financé, comme ce sera le cas en 2015-2016. Pour faire simple, c’est l’équivalent de peinturer par-dessus la rouille sur sa bagnole : on ne voit plus le problème, mais il s’aggrave quand même et ne sera que pire quand il refera surface.
La FÉÉCUM a déjà milité pour le gel des droits de scolarité, il est vrai. Mais au terme de trois années de gel financé par la province, en 2010, tous furent en mesure de réaliser que cet argent aurait pu/dû être investi de manière à réduire le coût des études, ou du moins la dette étudiante, durablement. Si le gouvernement veut sérieusement s’attaquer au coût des études – comme frein à l’accessibilité – le gel n’est certainement pas la meilleure manière d’y parvenir, car le soulagement temporaire apporté aux étudiant(e)s par le gel aura des répercussions au niveau du coût une fois le retour à ce qu’il convient d’appeler «la normale».
Les universités du N-B ont en principe besoin d’une augmentation de 3 à 4% au chapitre du revenu (toutes sources confondues) simplement pour maintenir le statu quo, qui est déjà inacceptable. Alors que le gouvernement précédent s’était engagé à augmenter de 2% annuellement le financement des universités, les Libéraux renoncent à toute augmentation: or concrètement, qu’est-ce que ça peut vouloir dire?
En 2014-2015, l’Université de Moncton prévoyait recevoir 70,4 millions$ en subventions provinciales (UMoncton), ce qui représente près de 61% de son budget. On pourrait croire que c’est le même montant qui lui sera octroyé l’an prochain, mais au moins une partie du financement dépend des inscriptions et le nombre d’ÉTP canadiens (c’est-à-dire subventionnés) est en baisse. D’ailleurs, la baisse «inattendue» des inscriptions a déjà gravement affecté les finances de l’Université cette année : on sait qu’elle a reçu près de 1,5 millions$ de moins qu’escompté. Il est conséquemment difficile d’entrevoir que les 274,8 millions$ prévus par le gouvernement (GNB [page 117]) seront effectivement octroyés aux universités, car cette situation est la même partout : des millions vont rester dans les coffres de la province. Utilisons quand même les chiffres des prévisions de 2013-2014, question de se donner un estimé, si optimiste (voire utopique) soit-il. Les droits de scolarité devaient compter pour 32,4 millions$ et 28% du budget cette année.
Donc, l’Université prévoit environ 4280 inscriptions (UMoncton) en 2015-2016, ce qui signifie un revenu de 24 millions$ en droits de scolarité, en raison du gel qui maintient ces derniers à 5604$. Il est alors prévisible qu’elle ne dispose que de 94,4 millions$ en revenus de subvention et de scolarité. S’ajoutent encore des revenus d’appoint (entreprises et «autres») qui ajoutent 12,1 millions$. En nous appuyant sur l’indice des prix à la consommation (Statcan), qui a augmenté de 1% en 2014, on peut l’estimer à 12,2 millions$ l’an prochain.
Le tout pour un total de 106,6 millions$ – ou 9,1 millions$ de MOINS que l’Université de Moncton prévoyait dans ses coffres cette année… Avec des coûts qui, on peut le prévoir, augmenteront de 3 à 4 pour cent pour se chiffrer entre 119 et 120 millions en 2015-2016! À l’heure actuelle, L’Université de Moncton prévoit déjà un déficit de 4,1 millions$ en 2015-2016; les estimés énoncés plus haut nous laissent entrevoir la possibilité de voir ce montant tripler (12,4 à 13,4 millions$).
Et ça, ce n’est que si les prédictions au chapitre des inscriptions sont avérées, une fois la rentrée venue. Comme je l’ai dit plus haut : on reste optimiste, ici.
Des décisions difficiles s’imposent donc à l’Université pour augmenter ses revenus. Cela dit, le gel (non-financé) des droits de scolarité lui enlève l’option d’aller en chercher davantage dans les poches des étudiants… canadiens.
Vu la hausse imposée en 2013 aux étudiants internationaux (999$), on peut craindre que l’histoire ne se répète, or on sait quelles réactions ont suivi cette annonce à l’époque (Radio-Canada), et les inquiétudes qui persistent chez les étudiants internationaux (Acadie Nouvelle) quant à la précarité de leur situation. Cela dit, lors du dernier gel des droits de scolarité (entre 2008 et 2010), les étudiants internationaux n’ont pas écopé sauf pour une hausse mineure à la troisième année. Mais il s’agissait alors d’un gel financé, ce qui n’est pas le cas présentement.
Par ailleurs, il est difficile d’imaginer que l’Université ciblera ces étudiant(e)s, en raison de l’impact qu’une hausse aura sur le recrutement à l’international. Il demeure que l’argument de la compétitivité sera nul doute avancé.
L’autre option pour l’Université est d’augmenter les frais afférents, et d’en créer au besoin : rappelons qu’aucune règlementation provinciale ne les restreint sur ce front (CCPA), et que le N-B est loin sous la moyenne canadienne en ce qui les concerne. En 2014-2015, la moyenne nationale des frais afférents était de 821$ (Statcan), alors que le N-B affichait une moyenne de 412$ (CESPM), les moins élevés étant à Moncton (212$) et les plus chers à Mount Allison (598$). Il serait surprenant que ces frais ne subissent pas d’augmentation marquée l’an prochain, car ça semble la voie la plus logique à emprunter dans notre cas.
Puis il reste des options comme mettre la clé sous la porte d’un ou de plusieurs des résidences sur le campus – qui ne sont pas des sources de revenu additionnel pour l’Université -, des structures vieillissantes qui coûtent cher à entretenir comme à chauffer. Je dis fermer plutôt qu’augmenter le coût parce que les options à l’extérieur du campus font que le risque ici est de se retrouver avec moins de revenus; ce qui vaut également pour les services alimentaires et les autres entreprises. La compétition est trop forte, et les options trop nombreuses, pour que l’Université puisse espérer renflouer ses coffres par cette voie. Par ailleurs, si c’était réaliste, ce serait fait depuis longtemps.
Je crois quand même qu’on pourrait voir des bâtiments fermés pendant l’été, des réductions d’heures dans les services universitaires et de nouvelles coupures de postes – c’est inévitable. Il pourrait faire quelque degrés plus froid l’hiver prochain dans les salles de cours.
Les frais de stationnement pourraient facilement doubler, car ce coût - sans être négligeable, loin s’en faut – est ridiculement bas quand on le compare aux passes de stationnement pour le centre-ville, par exemple, à 130$ par mois (Ville de Moncton); plus près de nous, les tarifs de des hôpitaux et de Pêche et océans pourrait servir de comparaison (du moins pour les employés). Ou pire encore, on pourrait être tentés d’examiner les prix en vigueur dans d’autres universités (UOttawa), ce qui n’a plus rien à voir, mais quand on est mal pris...
Le pire peut-être, c’est que les négociations avec l’ABPPUM sont toujours en cours, et que la question des salaires, comme du plancher d’emploi, offrent moins de marge de manœuvre que jamais à l’Université. Ce n’est pas le mandat du syndicat de sympathiser, non plus. On pourrait facilement avoir droit à une rentrée sous le signe de la grève, plus plusieurs, sinon toutes, les options mentionnées ci-haut.
On frappe plus souvent qu’à notre tour sur l’Université, mais là, il faut admettre qu’on l’a balancée dans la fosse (et tous les types s’appliquent), particulièrement dans un contexte où le recrutement revêt une importance sans précédent, tant au Canada qu’à l’international. Toute augmentation de coûts comporte des risques sérieux quant au financement et à la préservation de notre institution.
Et ça, c’est avec le mess qu’on avait déjà AVANT le 31 mars 2015.
À peu près tous les frais qui demeurent sous le contrôle de l’Université peuvent monter en flèche, et plusieurs le feront à n’en pas douter. Et ce sera l’Université qui en portera l’odieux chaque fois, alors que la responsabilité en revient au gouvernement. Le gouvernement provincial a agi de la manière la plus irresponsable possible en imposant ce double gel aux universités, dans l’intention – nul doute – de les pousser à réduire drastiquement le coût de leurs opérations. Soyons honnêtes : il y a du travail à faire de ce côté. Cependant, on voit maintenant les universités forcées d’adopter des mesures qui vont affecter l’accessibilité et l’abordabilité des études. C’est directement à l’encontre du mandat donné par le Premier ministre Gallant à la ministre Landry (GNB).
Vœux pieux, que tout cela.
Les coûts vont augmenter, même si les droits de scolarité sont gelés. Va falloir que quelqu’un, quelque part, paye la facture. Et les étudiant(e)s ont de moins en moins les moyens de le faire. L’Université va devoir récupérer le 3% d’augmentation escompté par une autre voie – et davantage, puisqu’il faut également compenser pour le recul du financement provincial.
Je vous rappelle que mes estimations sont (très – et malheureusement) optimistes.
Il y a quand même un peu de positif au budget provincial, qui prévoit l’élimination de la contribution parentale dans le calcul des montants d’aide financière, une demande formulée de longue date par à peu près toutes les associations étudiantes.
Ça permettra aux étudiants d’emprunter davantage plus facilement pour accéder à leurs études qui vont leur coûter plus cher malgré le gel. Pardonnez-moi si je contiens mon enthousiasme.
De plus, les universités devront désormais présenter leurs dépenses au Comité des sociétés de la Couronne, ce qui apporte plus de transparence et d’imputabilité au secteur de l’éducation universitaire, une autre demande de plusieurs associations.
En dernier lieu, le gouvernement a éliminé le Programme de rabais sur les droits de scolarité (FÉÉCUM), pour lequel l’année 2014 sera vraisemblablement la dernière admissible. Normalement dans les cas de coupure de ce type de programme, la clause grand-père s’applique : y aura-t-il contestation judiciaire? Ça reste à voir, mais il semble qu'aucune nouvelle réclamation ne sera admise à compter de cette année. D’ailleurs une pétition circule déjà pour exiger son rétablissement (Change.org), ayant récolté 12 000 signatures en l’espace de quelques heures.
Ce programme a pardonné 19,1 millions$ en impôt provincial en 2013-2014 (GNB). Même si on réclame depuis des années son abolition (car il n’aide personne pendant les études et que son impact réel est lié au salaire), ce fut toujours conjointement avec des demandes de réinvestissement, notamment dans un réel plafond d’endettement (FÉÉCUM), ou plus récemment, sous la forme de bourses (FÉÉCUM) de sorte à réduire l’endettement étudiant à la source, ce qui est plus pertinent.
Tout cela fait que pour l’instant, on demeure dans l’expectative. Attendons – que dis-je : espérons – que l’Université de Moncton réagisse avant de se tourner un avenir qui, malheureusement, se profile sous des airs plutôt sombres.
…. Va-t-on finalement pouvoir faire front commun? La porte est ouverte.




