
par Raymond Blanchard, agent de recherche et projets
Notez bien l’astérisque.
Il faut le dire, la gratuité n’est pas gratuite. La gratuité universitaire, je le disais dans mon billet précédent, serait un nouveau programme gouvernemental, ce qui signifie qu’elle va s’accompagner d’une facture. Le coût est estimé, d’après les données à ma disposition, à 121,9 millions de dollars.
C’est à la fois une grosse somme et pas grand chose, 121,9 millions de dollars. Question de perspective.
Mais ce ne serait pas gratuit pour tout le monde. En fait, l’éducation universitaire ne serait véritablement gratuite pour personne : les droits de scolarité seraient éliminés, oui, mais si on regarde l’exemple de Moncton ils ne constituent même pas la moitié du coût estimé d’une année universitaire, de nos jours : en 2014-2015, l’Université estime le coût global d’une année d’études à Moncton entre 13 000$ et 18 000$ pour les étudiants canadiens, et entre 19 000$ et 24 000$ pour les étudiants internationaux (UMoncton). Évidemment, j’arrondis, mais dans l’un et l’autre cas la scolarité représente effectivement moins de la moitié du coût total estimé, même dans les cas les plus optimistes.
Et si jamais on devait réussir la tâche titanesque de convaincre l’élite politique de l’importance de la gratuité universitaire – car du leadership, ça va en prendre en quantités industrielles – les universités continueraient tout de même à faire face à des coûts d’opération qui croissent de 3 à 4 pour cent par année. Le financement actuel est déjà incapable d’amortir efficacement la hausse des coûts, alors les universités, où iront-elles chercher les fonds nécessaires si le gouvernement – en principe – devait fixer le coût de la scolarité? On imagine que ce serait par le biais des frais afférents, qui ne sont actuellement pas règlementés au N-B (CCPA). Disons toutefois qu’ils comptent parmi les plus bas au pays.
Évidemment, pour les étudiant(e)s, la facture serait tout de même réduite de beaucoup. Mais il faut se rendre à l’évidence que le coût des études demeurerait prohibitif pour au moins une partie de la population. L’aide financière, par contre, serait peut-être mieux en mesure de remplir son mandat d’accessibilité.
Toujours en utilisant l’exemple de l’Université de Moncton, où l’année universitaire coûte en moyenne 15 600$, on peut estimer le coût de 4 années d’étude à 62 400$, ce qui serait réduit à 39 984$ en situation de gratuité. C’est dire que, sans compter sur l’augmentation des coûts, une année d’études universitaire «gratuite» à Moncton coûterait encore 9996$. Le prêt étudiant maximal est fixé à 11 900$; on voit que le montant est insuffisant dans les circonstances actuelles, mais qu’il laisserait un peu de marge de manœuvre en cas de gratuité. On devine cependant que cette marge de manœuvre sera retranchée du montant par le gouvernement, et appliquée au financement de la gratuité.
Et nous n’avons toujours pas abordé la question des étudiants internationaux : on sait qu’aucun financement public n’est accordé aux universités en fonction du nombre de ces derniers. C’est pourquoi leurs droits de scolarité sont plus élevés que ceux des étudiants canadiens : ce n’est pas l’escroquerie que certains aiment décrier, mais bien l’absence de fonds gouvernementaux qui guide cette pratique. Alors, bien qu’ils ne soient pas inclus dans le financement, la CESPM, qui est l’organisme responsable d’administrer la formule de financement et de distribuer les fonds publics aux universités du N-B, les comptabilise néanmoins parmi les ÉTP et les ÉTPP (CESPM) qui ont servi de base à l’estimation du coût de la gratuité (FÉÉCUM pour le détail).
C’est dire que, si le gouvernement appliquait la gratuité suivant le calcul suggéré, une partie des droits de scolarité des étudiants internationaux, soit l’équivalent des droits de scolarité déboursés par les étudiants canadiens, serait retranchée de la facture. Reprenons l’exemple de Moncton cité plus haut : une année d’étude ici leur coûte en moyenne 21 370$, ce qui serait réduit de 5604$ pour s’établir à 15 766$ en cas de gratuité. Pour quatre ans d’études à Moncton, la facture passerait de 85 480$ à 63 064$; pour cinq années, de 106 850$ à 78 830$.
C’est déjà ça. MAIS il faut considérer la possibilité que, étant donné l’absence de financement gouvernemental, un programme de gratuité puisse les exclure. Ce serait faire preuve d’aveuglement, car la gratuité étendue (en partie, soit) aux étudiants internationaux a le potentiel d’agir comme une mesure importante d’attraction à des fins d’immigration. Cela dit, on estime que seulement deux étudiants internationaux sur trois ont l’intention de demeurer au Canada après leurs études, bien que 52% aient l’intention de demander le statut de résident permanent et de travailler au moins trois ans au Canada avant de retourner dans leur pays d’origine (CBIE). En recrutant davantage d’étudiants internationaux, on ajoute des immigrants potentiels.
Alors, à des fins de réflexion, retirons les étudiants internationaux du calcul. Il faut commencer par estimer le nombre d’ÉTP qu’ils représentaient dans chaque institution en 2013-2014. Pour ce faire, il faut d’abord estimer la pondération utilisé pour chacune. Les chiffres disponibles nous permettent de diviser le nombre d’ÉTP (CESPM) par le nombre d’inscriptions (CESPM) pour ce faire:
UM (Moncton) : 4444,49 ÉTP / 4670 inscriptions = 0,95 (0,9517)
UM (Shippagan): 421,53 ÉTP / 469 inscriptions = 0,90 (0,8987)
UM (Edmundston) : 449,40 ÉTP / 551 inscriptions = 0,82 (0,8156)
Mount Allison : 2440,15 ÉTP / 2487 inscriptions = 0,98 (0,9811)
Saint Thomas : 2325,35 ÉTP / 2333 inscriptions = 1,00 (0,9967)
UNB (Fredericton) : 8250,76 ÉTP / 8218 inscriptions = 1,00 (1,0039)
UNB (Saint-Jean) : 2318,39 ÉTP / 2495 inscriptions = 0,93 (0,9292)
Vous me suivez jusqu’ici? Donc, maintenant, estimons le nombre d’ÉTP internationaux en pondérant leur nombre d’inscriptions (INT) en 2013-2014 (CESPM) pour les retrancher du total et obtenir le nombre estimé d’ÉTP canadiens (ÉTPc) par institution :
UM (Moncton) : 4444,49 ÉTP – (787 INT x 0,95) = 3696,84 ÉTPc
UM (Shippagan) : 421,53 ÉTP - (32 INT x 0,90) = 392,73 ÉTPc
UM (Edmundston) : 449,40 ÉTP – (39 INT x 0,82) = 417,42 ÉTPc
TOTAL UM = 4506,99 ÉTPc
Mount Allison : 2440,15 ÉTP – (231 INT x 0,98) = 2213,77 ÉTPc
Saint Thomas : 2325,35 ÉTP – (121 INT x 1,00) = 2204,35 ÉTPc
UNB (Fredericton) : 8250,76 ÉTP – (1033 INT x 1,00) = 7217,76 ÉTPc
UNB (Saint-Jean) : 2318,39 ÉTP – (550 INT x 0,93) = 1806,89 ÉTPc
TOTAL UNB = 9024,65 ÉTPc
Et la dernière étape, on multiplie le nombre d’ÉTPc (agrégés pour Moncton et UNB car les droits de scolarité ne varient pas d’un campus à l’autre) par le coût des droits de scolarité afin d’obtenir un estimé du coût de la gratuité universitaire pour les étudiants canadiens seuls, en 2013-2014 :
UM (agrégé) : 4506,99 ÉTPc x 5441$ = 24,5 millions$
Mount Allison : 2213,77 ÉTPc x 7245$ = 16,0 millions$
Saint Thomas : 2325,35 ÉTPc x 5195$ = 11,4 millions$
UNB (agrégé): 9024,65 ÉTPc x 6007$ = 54,2 millions$
TOTAL : 18 070,76 ÉTPc = 106,1 millions$
Donc la gratuité universitaire, suivant les chiffres de 2013-2014, peut être estimée à 106,1 millions$ pour les seuls étudiants canadiens, soit 15,8 millions$ de moins que la gratuité pour tous. Mais répétons-le : ce serait faire preuve d’aveuglement que d’exclure les étudiants internationaux. On peut certainement quantifier le risque de voir partir les étudiants internationaux qui bénéficieront du rabais et l’appliquer au montant qui sera retranché de leurs droits de scolarité. Ou, pour faire plus simple, on peut leur dire que le rabais sera appliqué uniquement s’ils demeurent au Canada passé le cap des trois années après la diplomation. C’est le genre de truc que le gouvernement affectionne mais, il faut l’en avertir, une mesure du genre sera moins efficace quant à attirer plus d’étudiants internationaux car elle ne sera pas en mesure d’alléger le fardeau financier pendant les études.
Et répétons également, avant de conclure, que les chiffres proposés sont des estimations basées sur une interprétation des chiffres disponibles, et n’ont pas la prétention d’être des calculs exacts. Mais, à des fins de discussion et de réflexion, ça nous permet de dépasser l’étape du silence en face de la seule mention du mot «gratuité».
De plus, il nous faut demeurer conscient de l’astérisque : gratuit n’égale pas sans coût, ni pour la société, ni pour l’individu.
Reste la question du leadership politique. Ça va prendre ben du tapage pour les convaincre à Fredericton.




