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Ontario 2.0 : un laboratoire en financement universitaire

Détails
23 Mars 2015
uontario20

par Raymond Blanchard, agent de recherche et projets

On peut bien l’ignorer, car ces questions ne soulèvent pas forcément l’intérêt général, mais l’Ontario est actuellement en phase de réviser sa formule de financement universitaire. On parle de revoir la méthode de distribution des subventions, ici, et non leur montant. La formule utilisée en Ontario date des années 1960 (OCUFA) et a été fréquemment ajustée depuis.

Au cours des dernières décennies, les universités ontariennes ont tenté de contrer l’impact d’une baisse significative du financement public par le biais d’une hausse des inscriptions, de pair avec une hausse constante des droits de scolarité qui, on l’apprenait dernièrement, comptent désormais pour plus de la moitié de leurs fonds de fonctionnement (FÉÉCUM).

Mais voilà que se profile une importante baisse démographique dans le bassin traditionnel de recrutement des universités ontariennes – phénomène auquel nous ne sommes pas étrangers ici au N-B, et à Moncton (UMoncton : http://www.umoncton.ca/versludem2020/page.php?page=previsions) en particulier – que le recrutement à l’international ne parviendra pas à compenser, ou du moins, pas si le système universitaire est maintenu dans sa forme présente.

Sauf que le gouvernement ne peut imposer de changements structurels aux universités, que leur structure soit – ou non – à la racine de leurs difficultés financières. La stratégie de «croissance à tout prix» (CAUS), en outre, en serait venue à nuire à la qualité de l’éducation, ce qui est un autre problème. De ce constat, on justifie le besoin de réviser la formule de financement, puisque le financement peut servir de levier au gouvernement pour imposer, indirectement, les changements qui, semble-t-il, s’imposent. Faut que quelqu’un fasse de quoi.

Donc, que vise-t-on comme changement?

Une série de mandats stratégiques (Strategic Mandate Agreements) ont été soumis par les universités ontariennes, à la demande du gouvernement provincial, au cours des deux dernières années (HEQCO), dans le but de se donner les moyens de – je traduis - : «apporter des améliorations significatives en termes de productivité, de qualité et d’abordabilité par le biais de l’innovation et de la différenciation». Concrètement, cela signifie définir des «niches» spécifiques – au sens d’éliminer la duplication de programmes – pour les institutions en s’appuyant sur les besoins du marché du travail, entre autres.

J’en connais à Fredericton qui viennent de lever la tête. Poursuivons.

Au terme du processus (Academica), le comité d’experts chargés d’évaluer les mandats stratégiques proposés par les universités a formulé plusieurs recommandations (HEQCO). Ces dernières visent notamment un rôle plus actif du gouvernement dans la planification des programmes, l’ajustement du financement en fonction de résultats mesurés à l’aide d’indicateurs spécifiques, l’augmentation des inscriptions d’étudiants internationaux, et une plus grande différenciation à l’intérieur du système. Ah, et la question du «levier»? Drette là dans les recommandations – je traduis - : «Les formules de financement sont les principaux leviers disponibles au gouvernement afin de motiver et de guider le changement.»

La bourse dans l’étau, les universités seront-elles plus attentives?

Depuis la publication du rapport, la forme de ce changement demeurait vague, mais les choses se précisent graduellement : on apprend le 12 mars que les employeurs et les groupes de l’industrie seront inclus dans les négociations devant déboucher sur une nouvelle formule de financement, qui doivent s’ouvrir en avril prochain (Globe & Mail).

Au cours de la phase des mandats stratégiques, seules les universités et le gouvernement étaient à la table de négociations… là un troisième joueur vient de s’ajouter, ce qui signifierait que – je traduis - : «les universités ne seront plus les seules à parler au gouvernement de leurs programmes»… Ce qui va à l’encontre des principes adoptés par le conseil des profs et bibliothécaires des collèges et universités de l’Ontario (OCUFA).

Ce sont là les grandes lignes : maintenant si le gouvernement, en consultation avec les universités et les employeurs – ça, j’ai hâte de voir ce que ça va donner – propose bientôt une nouvelle formule de financement, on devine que l’odieux reposera sur les universités quant aux coupures et aux «choix difficiles» qui seront rendus inévitables par un financement qui peut tout faire, sauf augmenter de manière à soutenir le système dans sa forme actuelle.

Parce que c’est contre cette forme qu’on semble en avoir, au gouvernement, et potentiellement dans le secteur privé. Ça reste quand même à voir, car on imagine mal une refonte complète de la programmation. Certains secteurs, à n’en pas douter, intéresseront davantage que d’autres en fonction de leur lien avec des domaines où les travailleurs sont en demande.

Et, ipso facto, coûtent cher : pensez-y un peu.

La crainte c’est que l’université devienne une manufacture; et les biens manufacturés sont moins dispendieux. Je ne crois pas me tromper en disant que l’intérêt du secteur privé pour la programmation universitaire a des motivations principalement économiques : si le postsecondaire prépare mieux à tel ou tel emploi dans tel ou tel secteur, alors déjà les coûts de formation sont réduits. Et si davantage de gens acquièrent une formation semblable, les salaires associés peuvent diminuer, ou du moins la sécurité et les conditions d’emploi ne compteront plus autant dans la balance, étant donné que les entreprises n’auront plus à s’«arracher» les candidat(e)s, comme on aime nous faire croire qu’il en va actuellement.

De plus, on l’a dit, le gouvernement subventionne (à 43%) les universités sans avoir le pouvoir d’y opérer des changements en profondeur. Les étudiant(e)s  contribuent désormais 51% des budgets d’opération en Ontario, soit dit en passant; sans être invités à la table de négociations. Par contre – et ça on l’a compris en Ontario – le gouvernement tient les cordons d’une partie essentielle de la bourse, et le secteur privé, qui représente l’aboutissement logique d’une majorité des diplômé(e)s, vient de rajouter sa voix au débat. Veut-on diplômer des chômeurs? Évidemment que non : alors voici ce à quoi on s’attend de vous. Résultats à venir.

Mais une chose est sûre, le levier du financement risque d’être utilisé à outrance : si tu veux ta piasse, ben va falloir danser. Et c’est le secteur privé qui pourrait caller le set carré. C’est là que d’autres problèmes, et des transformations majeures, se profilent pour les universités publiques de l’Ontario. Le terme «publiques», d’ailleurs, est déjà à prendre avec un grain de sel pour les raisons que l’on connaît.

Je vous garantis qu’on est attentif, à Fredericton. On connaît les risques et les hésitations quand vient le temps de parler de la formule de financement, mais pourra-t-on éviter la discussion encore longtemps? Nos universités sont-elles prêtes à aborder la question?

Il faudrait. Et les réponses ont affaire à être solides.

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