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Valoriser l’éducation supérieure

Détails
20 Mars 2015
unis rangs

par Raymond Blanchard, agent de recherche et projets

Le sujet est difficile d’approche, de toute évidence : il y a mille et une manières de parler de la «valeur» de l’éducation supérieure, en termes sociaux, culturels, politiques, civiques, économiques et, oui, monétaires…

Sauf qu’ici j’aimerais examiner la question de l’intérieur, c’est-à-dire du point de vue des universités, des institutions qui octroient les certificats et diplômes. De manière générale, dans les institutions d’éducation supérieure, le salaire est lié au niveau d’éducation. C’est-à-dire que l’employé peut recevoir une compensation plus élevée en fonction du niveau d’éducation (pertinente, s’entend) atteint; je dis bien peut : des exemples existent où cette logique ne s’est pas vue appliquée.

Cependant, l’exception touche principalement les employés de soutien, non le personnel académique. C’est un autre animal que le personnel académique.

Afin d’être professeur au niveau universitaire, tout(e) candidat(e) doit présenter à la fois l’éducation supérieure pertinente et nécessaire (rien sous le niveau de la maîtrise à ce que je sache, et encore là on ne parlerait que de chargés d’enseignement; le doctorat - et souvent le post-doctorat - étant la norme dans le cas des professeurs à temps plein), un dossier de recherche bien nourri, plusieurs publications dans des revues arbitrées à son nom, et caetera, et caetera…

Clairement, quand il s’agit d’embaucher, les standards les plus élevés s’appliquent. Rien d’étonnant, quand la réputation d’une institution s’appuie dans une large mesure sur la qualité, le prestige et les activités de son corps professoral (University Rankings).

Mais on peut malheureusement parler d’un système à deux vitesses, en quelque sorte : les professeurs à temps plein (titulaires, agrégés, adjoints et chargés de cours) et ceux à temps partiel ne sont pas rémunérés de la même façon pour un travail qui, du moins en salle de classe, est sensiblement le même. L’inégalité est, en certains lieux, frappante (Huffington Post).

Non, les professeurs à temps partiel n’ont pas les mêmes responsabilités au niveau de la recherche, mais ils n’ont pas non plus les mêmes opportunités (notamment au chapitre de l’accès aux subventions); disons toutefois qu’ils n’ont pas non plus la même sécurité d’emploi et que, dans la mesure ou leur statut est temporaire ou transitoire, leurs conditions d’emploi ne les aident généralement pas à progresser dans leur carrière. Ils et elles veulent être des professeurs à temps plein, veulent faire une carrière dans le monde académique : sinon pourquoi se plier à ces conditions?

C’est par cette voie qu’on en vient à se demander s’il y a trop de gens éduqués aux cycles supérieurs, comme l’a fait Radio-Canada en réaction aux grèes du personnel académique à temps partiel aux universités de Toronto et York (Radio-Canada). On y apprend en outre que le nombre de postes permanents à combler est trois fois inférieur au nombre de diplômé(e)s du doctorat, au Canada. Alors, que vaut, vraiment, l’éducation supérieure? Radio-Canada aurait peut-être gagné à voir quels sont les arguments en faveur de la poursuite d’études au second et troisième cycle.

Avant de poursuivre, veuillez noter que l’exemple de l’Université de Moncton sera utilisé en raison de la disponibilité des données, et non pour dénigrer de quelque façon le traitement accordé par l’Université à ses professeurs ou ses diplômés. Mais voici quand même un palmarès des salaires médians (en 2011) des profs dans les universités canadiennes (Maclean's). Les données pancanadiennes sont à la fois difficiles à trouver et à utiliser en fonction des réalités très différentes d’une région à l’autre. Par exemple, un bon salaire à Charlottetown n’est pas forcément un bon salaire à Vancouver, ce qui se reflète dans les échelles salariales des universités, qu’on le veuille on non. Donc, cela dit, procédons à la suite des choses.

Un cours enseigné (3 crédits) à l’Université de Moncton, suivant la convention collective de l’Unité II de l’ABPPUM (UMoncton [Annexe K, p. 52]) est rémunéré entre 4750$ et 5250$, plus des bonis liés à l’ancienneté (crédits enseignés) allant de 150$ à 300$, et une prime de 500$ pour les cours de 2e ou 3e cycles, en droit, ou comme incitatif pour palier aux défis de recrutement ou à l’éloignement.

Donc, un coût minimal de 1583,33$ et maximal de 2016,66$ par crédit enseigné –  1799,99$ en moyenne.

L’article 13.01 de la même convention établit qu’un(e) chargé(e) de cours ne peut enseigner plus de 6 crédits par session, avec une charge maximale de 18 crédits par année. Ces 18 crédits, suivant la moyenne, représentent la somme de 32 399,82$, la fourchette allant de 28 499,94$ à 36 299,88$.

Déjà, si j’ai étudié jusqu’au doctorat ou au post-doctorat, la perspective de faire un salaire de 33 400$ me semblerait, pardonnez mon cynisme, insultant. Ça équivaut à un salaire de 16,05$/heure (à 40h/semaine), après 10 ans d’étude et la dette qui va avec. Mais le monde académique est ainsi fait : il faut en gravir un à un les échelons, et les positions à temps plein sont rares, on l’a vu : 1 position pour 3 diplômé(e)s.

Cela dit, pour au moins une partie du personnel enseignant à titre contractuel, la charge d’enseignement est un revenu d’appoint: à voir les sommes qui leurs sont attribuées on comprend difficilement comment ils s’en sortiraient sans un autre boulot. Il est notamment possible pour eux de compiler des charges d’enseignement dans plus d’une université. Enseigner 18 crédits à Moncton et 18 autres à Sackville serait, techniquement, possible; côté horaire par contre ce ne serait pas évident.

La charge normale d’enseignement pour les professeurs réguliers est quant à elle de 15 crédits, à laquelle un maximum de 6 crédits peut être ajoutée, pour un maximum possible de 21 crédits (UMoncton [p. 43]). Il est attendu que les tâches d’enseignement, plus celles en recherche, développement de création (R-D-C) occupent 85% de l’horaire des professeurs à temps plein, et il est estimé que les professeurs dédient environ 40% de leur temps pour les tâches liées à l’enseignement (Affaires universitaires et The Blue Review). Par curiosité, voyons ce que 40% de leur salaire représente, question de se donner une idée de la valeur moyenne accordée par l’Université à l’enseignement seul.

Selon l’échelle de traitement de la convention collective de l’Unité I de l’ABPPUM (UMoncton [p.124]), les professeurs à temps plein ont un plancher salarial de 63 184$ et un plafond de 146 960$ au 30 juin 2014, date d’échéance de la convention. On obtient donc un traitement moyen de 105 072$ (en principe - pour un tableau plus complet : UMoncton), et 40% de ce montant se chiffre à 42 028,80$. Maintenant, si on divise ce montant en 15 (soit le nombre de crédits d’une charge normale d’enseignement), on obtient une valeur de 2801,92$, ce qui est, vous en conviendrez, supérieur à celle de 1799,99$ accordée par crédit aux professeurs à temps partiel, qui représente environ deux tiers (64,24%) de cette somme.

Tout cela sans rien enlever à la valeur de l’expérience du professeur, qui se reflète d’ailleurs dans l’échelle de traitement; mais quant à la composante enseignement, de manière isolée, la valeur du travail en termes purement monétaires varie quand même assez fortement selon que l’on embauche un professeur à temps partiel ou à temps plein. Pourtant, la personne à sa première année d’enseignement dans l’un ou l’autre segment peut fort bien arriver avec un bagage identique.
En principe il n’y aurait pas de problème, car la majorité de l’enseignement devrait être fait par des professeurs à temps plein, les chargés d’enseignement représentant l’exception, ou l’intérim d’un poste. La réalité est cependant que de plus en plus de cours sont enseignés par des professeurs à temps partiel : on parlerait aujourd’hui de 30% à Moncton, selon l’ABPPUM, contre 10% il y a dix ans. Au Canada, c’est maintenant plus de la moitié des crédits qui sont enseignés par des chargé(e)s de cours dans les universités (CBC).

Le recours aux professeurs à temps partiel permet aux universités de faire des économies, bien que ce soit au prix de la contribution de ces individus qui, sous d’autres circonstances, pourraient faire beaucoup plus pour nos institutions que d’enseigner, notamment la R-D-C. Sans mentionner que ce travail – le seul qui leur soit accessible peut-être dans le domaine académique où elles et ils désirent faire carrière – ne les avance pas forcément à long terme, ou du moins retarde leurs plans d’avenir, achetés à gros prix. Le mécontentement gronde d’ailleurs ces derniers temps, avec deux grèves du personnel enseignant à temps partiel dans la région de Toronto, à l’Université York (CBC) et l’Université de Toronto (CBC).

Dans le cas de York, par exemple, le syndicat a déclaré que deux tiers des cours du premier cycle sont enseignés par des chargés de cours qui reçoivent un salaire de 15 000$ ou moins. Comment une université peut-elle défendre les atouts d’une éducation supérieure quand elle-même, la première intéressée, est à l’aise avec l’idée de payer 15 000$ une personne détentrice d’un doctorat? La valeur du diplôme est-elle à sens unique?

Mais quelle est l’alternative? Seulement des profs à temps plein signifierait la réduction du nombre de postes, et une hausse de leur charge de travail, peut-être même l’ouverture de positions permanentes sans composante R-D-C (teaching-track), ce qui affectera profondément la qualité de l’enseignement, sans forcément remédier au problème du financement (Inside Higher Education).

Et on se pose encore la question : pourquoi tant de créativité à chercher des manières de payer le moins possible des gens qui sortent de nos institutions avec les plus hauts honneurs, distinctions, et diplômes? Les universités canadiennes ne sont-elles pas en train de se dévaluer, et volontairement?
Si la voiture que j’ai acheté hier 5000$ m’était rachetée 3200$ demain par le concessionnaire, je serais outré, et encore les voitures perdent de la valeur avec l’expérience, alors que les profs en gagnent!

Décidément, il est temps de songer aux conséquences des actions présentes.

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