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La connaissance à la livre

Détails
5 Mars 2015
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par Raymond Blanchard, agent de recherche et projets

Je suis de ceux qui croient que la valeur d’un diplôme est à la mesure de qui le possède.

Autrement dit, que l’en-tête du diplôme importe moins que la personne qui le détient. Cela dit, je suis diplômé de l’Université de Moncton, et j’ai un travail, ce qui signifie que 100% des diplômés de l’Université de Moncton qui écrivent des blogues trouvent un emploi après les études.

Pas pire pareil, hein?

Y’en a qui me voient venir, et d’autre pas, alors je m’explique : une publicité récente de l’Université dans les journaux de la province (j’ai le Moniteur du 25 février sur mon bureau), dit de bien jolies choses sur «la valeur du diplôme de l’Université de Moncton». Ces choses ne sont pas des mensonges, mais reposent sur une interprétation plutôt avantageuse des données d’un sondage conduit auprès des diplômé(e)s de 2012, un an après la fin de leurs études. Tous les chiffres figurent dans étude du Centre de recherche et de développement en éducation (CRDE) publiée en 2014.

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Cette publicité affirme que «94% de nos diplômées et diplômés occupent un emploi», que «3 sur 4 ont un revenu annuel supérieur à la moyenne canadienne», que «88% travaillent au Nouveau-Brunswick» et que «7 sur 10 retournent dans leur comté d’origine». Tous ces chiffres figurent également sur le site de l’Université (UMoncton).

La question du revenu, notamment, sonne un peu faux : 3 sur 4 font plus de 47 552$ un an après le diplôme? Le Tableau 6 du rapport dit que les diplômé(e)s en ingénierie (52 708$), en santé (52 587$) et en droit (49 269$) ont un revenu moyen supérieur à cette somme, un an après l’obtention du diplôme, mais que tel n’est pas le lot de tous.

Le revenu moyen des 257 répondants un an après l’obtention du diplôme, par faculté, se décline comme suit :

Administration [n= 28] – 37 052$
Arts et Sciences sociales [n= 58] – 37 262$
Droit [n=5] – 49 269$
Foresterie [n=<5] - * (données omises, échantillon trop petit)
Ingénierie [n=11] : 52 708$
Sciences de la santé et services communautaires [n=84] – 52 587$
Sciences [n= 16] – 43 438$
Sciences de l’éducation [n= 54] – 40 094$
Vous noterez peut-être que la moyenne au bas du tableau 6 n’est pas celle que contient la publicité; il s’agit d’une moyenne non pondérée, une moyenne des moyennes, si vous voulez : si on prend le revenu individuel de chaque répondant, plutôt que la moyenne par faculté, le portrait diffère.

Ainsi dans le tableau 7 on nous présente ce 47 552$ comme le revenu moyen des diplômés ayant trouvé un emploi directement relié à leur domaine d’étude, en effet trois sur quatre (75,09%). On a beau chercher, mais rien n’indique cette nuance dans la publicité. Et encore là, on ne parle pas de salaires individuels, mais de moyenne pour l’ensemble des répondants : certains sont au-dessus et d’autres au-dessous de la marque, ainsi vont les statistiques.

Il est heureux que la majorité trouve un emploi dans son domaine, mais pour le 25% restant le revenu moyen est de 34 130$.

Ensuite, si l’on s’attarde à la description du sondage, on verra que le taux de réponse était de six étudiant(e)s sur dix parmi les diplômé(e)s de 2012. Des 728 diplômé(e)s sondés en 2012, 433 (59%) ont répondu. Et le revenu moyen «promis» est basé sur 100 (13,7%) de ces diplômé(e)s seulement, répartis entre trois facultés. Devrait-on laisser entendre que ces chiffres reflètent la situation typique de l’étudiant(e) qui détient un diplôme de l’Université de Moncton?

De tous ses diplômés?

La même observation vaut pour le taux de placement, cité par la publicité à 94%. Or ce chiffre (au Tableau 4) s’appuie sur «327 [diplômé(e)s] parmi la population active, dont 308 détenaient un emploi au moment du sondage et 19 en situation de chômage».Cela représente 327 des 433 répondants (75%), ou 327 des 728 diplômé(e)s (45%) de 2012… Le moment du sondage, mené entre le 26 mai et le 8 juin 2012, coïncide également avec une période haute pour ce qui est du travail saisonnier. Cela dit, seuls 31% des répondants ont dit être en situation de travail temporaire, ce qui inclut les emplois à titre contractuel, et donc de durée limitée. D’ailleurs, le taux de réponse peut également être réduit en raison de l’emploi : pour qui travaille, pas évident d’y répondre.

Il ne s’agit donc pas de fausse présentation, mais d’un portrait que l’Université elle-même peint à son avantage. Cela dit, on voit mal l’utilité d’un portrait négatif, même mitigé; il s’agit d’attirer un maximum de nouveaux étudiants et la valeur du diplôme peut très bien se résumer à la possibilité d’emploi à terme, aux conditions salariales, à la possibilité de demeurer dans leur province et dans leur comté d’origine, pour ces derniers. Mais choisir l’Université de Moncton pour n’importe laquelle de ces raisons serait acheter un cochon dans une poche.

Choisir n’importe quelle université pour l’une de ces raisons serait acheter un cochon dans une poche; et c’est ça le problème. Des publicités du genre laissent entendre que le diplôme est un ticket garanti vers l’emploi, que l’on peut acheter un papier magique qui nous ouvrira les portes du marché du travail à coup sûr. Et que, forcément, y’a des papiers plus magiques que d’autres.

Est-ce que la pub dit ces choses? Non, absolument pas; mais elle permet d’y croire, ce qui est peut-être pire, en ne dévoilant qu’une partie de l’information.

Si l’Université compte environ 40 000 diplômés depuis sa fondation (UMoncton), soit en moyenne 800 par année, peut-on réellement «vendre» le diplôme en s’appuyant sur une valeur calculée d’après un échantillon représentant à peine 1% de la communauté des anciennes et anciens de l’Université de Moncton? Sur 13% de cet échantillon de 1%?

La question se pose.

Mais il faut s’accommoder des chiffres dont on dispose. Pourtant, des études comparables furent publiées par le CRDE pour la cohorte de 2008 (UMoncton), de 2004 (UMoncton), de 2001 (non-disponible sur le web), et de 1999 (également indisponible). L’Université serait donc en mesure de constater la situation à moyen/long terme.

Par exemple, 743 diplômés de la cohorte de 2008 ont été contactés, et 590 ont répondu (soit 75)%. En page 14, on voit que 76,3% des participants avaient alors trouvé un emploi un an après la diplomation. On constate une forte variation, presque 20% de différence avec les résultats de 2011.

Triste constat sans doute, le revenu moyen des diplômé(e)s de 2008 était pratiquement identique à celui des diplômé(e)s de 2012, à 47 026$. On l’imagine; revenu brut, avant impôt – le revenu net serait de 37 395$ (Crédit Finance+). Cela dit, pour ceux qui avaient trouvé un emploi directement relié à leur domaine d’étude (82% en 2009), le revenu moyen était un peu plus élevé, à 48 790$. Second triste constat; nos diplômé(e)s employés dans leur domaine d’étude aujourd’hui ont un revenu moyen plus bas.

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Pour ce qui est du taux de rétention, les résultats sont identiques : 88% de la cohorte de 2008 demeurait toujours au Nouveau-Brunswick. Même constat pour ce qui est du retour dans leur comté d’origine : 72,5%.

Vu que ce billet s’allonge déjà, passons outre les données de 2004, de 2001 et de 1999. Mais – on se le demande – si elles existent, pourquoi ne pas les employer?

***

Maintenant, si on interprétait? Que voulez-vous, je suis diplômé des sciences molles!

Premièrement, on peut tenter d’expliquer la forte variation au niveau du taux d’emploi entre 2009 et 2013 par le fait que la cohorte de 2008 a gradué en pleine crise économique : résultat, les employeurs n’avaient pas nécessairement la tête (ou les poches) à l’embauche.

La même explication peut s’appliquer au salaire, qui a reculé depuis 2008, surtout dans les positions d’entrée, en raison de l’instabilité financière qui a suivi la crise et dont les effets continuent de faire sentir.

Pour le reste, les chiffres n’ont que peu – ou pas – varié et, en effet, une forte proportion des diplômé(e)s de l’Université de Moncton demeurent au N-B, la majorité retournent dans son comté d’origine.

Mouais.

Pourquoi, alors? Pas qu’il soit répréhensible de retourner d’où l’on vient, mais sachant, par exemple, la faible croissance de l’emploi dans le Nord-Est (GNB), je me demande où tous ces jeunes professionnels travaillent, si 3 diplômés sur 4 y retournent et que 75% trouvent de l’emploi en lien direct avec leur domaine d’étude. Je suis natif de la Péninsule, où on a vu au cours des dernières années plusieurs entreprises mises sur pied par des jeunes originaires de la région, mais l’entrepreneuriat – bien qu’en expansion – demeure qu’on le veuille ou non marginal durant les premières années suivant le diplôme, où la dette d’étude impose de dégoter un salaire au plus vite. De plus, les cinq premières années d’une entreprise sont des années de survie et de formation où un salaire d’environ 50 000$ est improbable, encore moins dans les domaines artisanaux. Et je vous garantis que les jeunes entrepreneurs ne compte pas souvent leurs heures.

D’ailleurs, seulement 4,2% des diplômé(e)s de 2012 disaient être travailleurs autonomes en 2013, ce qui inclut, sans s’y limiter, les entrepreneurs.

Alors, ces jeunes retourneraient-il chez leurs parents, ou du moins près du réseau familial? Ils viennent après tout de quitter un milieu où le prêt étudiant pouvait du moins combler une bonne part du manque à gagner… et maintenant que le prêt devient un paiement, que faire? La constance apparaît peu positive, en ce sens.

En 2011-2012, au moins six étudiants sur dix avaient contracté un prêt pour payer leurs études postsecondaires au N-B (FÉÉCUM), et la dette étudiante moyenne après le baccalauréat était d’un peu plus de 35 000$, ce qui signifie un paiement mensuel moyen de 425$ (Gouvernement du Canada). Alors en principe, 437 des 728 diplômé(e)s de 2012 avaient une dette de cet ordre. Or 100 des 433 répondants au sondage de l’Université avaient un revenu supérieur à la moyenne canadienne (46 436$ en 2012 : Statistique Canada)... les 156 autres se situant près de 40 245$, sous de la marque canadienne, quoiqu’un peu plus près de la marque néo-brunswickoise, de 41 600$ en 2012 (Statistique Canada).

Les chiffres qu’on a, sont les chiffres que l’on a – c’est-à-dire, incomplets. Le sondage comme tel est valable, mais d’étendre ses conclusions à l’ensemble des diplômés de l’Université de Moncton semble, après un examen somme toute rapide, douteux dans le meilleur des cas. On comprend que l’Université cherche par tous les moyens à amener un maximum de nouveaux étudiants ici, et on les comprend, mais il est difficile de les soutenir si cela doit s’accomplir en faisant miroiter des perspectives sur lesquelles elle ne peut pas garantir ses promesses.

Il y a quelques années de cela, l’Université misait sur son ratio prof-étudiant pour vanter ses attraits, ce qui était déjà plus lié à la qualité de l’éducation que sa campagne actuelle, même si le ratio prof-étudiant est à peu près insignifiant pour les étudiant(e)s du premier cycle, où les groupes sont souvent plus nombreux.

Nous ne pouvons que recommander à l’Université de se vanter de ce qu’elle peut offrir, et non de ce sur quoi elle n’exerce aucun contrôle. Peut-être alors que sa publicité sonnera plus juste. Pas qu’elle soit mensongère – nous le répétons– mais ce n’est pas le lot de l’Université de placer ses diplômés ni de négocier leur salaire. Ces arguments valent peut-être pour le gouvernement, mais pour les futurs étudiant(e)s, vraiment, ne peut-on rien trouver de plus pertinent qu’un signe de piasse? A-t-on déjà fini de parler de l’expérience étudiante? Un bec dans une bibliothèque et on ressort les habits bruns…

Et puis, dans le fond, vanter le revenu à la sortie des études, n’est-ce pas reconnaître le problème fondamental du coût des études et de l’endettement étudiant?

On parle encore du pansement en ignorant la plaie, quand on vend la connaissance à la livre.

*À noter qu’une modification fut faite au texte afin de retirer une affirmation que les chiffres du CRDE ne permettait pas de faire.

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