
par Raymond Blanchard, agent de recherche et projets
La Commission de l’enseignement supérieur des Maritimes (CESPM) a publié récemment son condensé annuel, qui fait état d’une baisse importante des inscriptions dans les universités du Nouveau-Brunswick (CESPM). De l’ordre de 14% en 10 ans, cette diminution de la demande pour l’éducation postsecondaire de la part des Néo-Brunswickois n’a pu être compensée par une hausse – par ailleurs impressionnante (41%) –des inscriptions d’étudiants internationaux. Comparativement, la Nouvelle-Écosse affiche une hausse de 0,3%, et l’Ile-du-Prince-Édouard une hausse de 9,7% sur la même période.
Le déclin démographique serait en partie responsable de ce déclin plus marqué au N-B, mais pas uniquement. Selon la directrice générale de la CESPM, Mireille Duguay, un «relâchement de la demande en matière d’éducation universitaire de la part des résidents des Maritimes» serait également en cause.
Or, quant aux raisons de ce «relâchement», peu d’indices sont fournis. Sans posséder la science infuse, je pense pouvoir jeter un peu de lumière sur la question. D’abord, quels facteurs entrent en jeu dans un relâchement de la demande, en général? D’une part, on peut regarder s’il y sursaturation de l’offre, qui dilue la demande mais sans forcément la réduire; mais l’offre au N-B n’a pas varié. Quels autres facteurs peut-on considérer? La diminution de la valeur, par exemple, soit une hausse des coûts assortie d’une baisse des résultats perçus, serait-elle fautive?
On peut parler d’un lien corrélatif (ce qui n’est pas dire causal) entre la hausse des frais de scolarité et la baisse des effectifs étudiants dans les universités du N-B. Lors du recensement de 2001, on trouvait 56 765 individus âgés entre 19 et 24 ans (Statistique Canada) dans la province, et les droits de scolarité étaient alors, en moyenne, de 3779$ (Statistique Canada). Dix ans plus tard, en 2011, la population des 19-24 ans était de 53980 personnes (Statistique Canada), et les droits de scolarité, en moyenne, de 5667$ (CESPM).
Donc la population des 19-24 ans a diminué, il est vrai, mais on parle d’une diminution de 2805 individus, ou 5% : on est effectivement loin d’expliquer par le seul déclin démographique la baisse de 14% citée par la directrice de la CESPM, qui parle d’environ 3000 inscriptions en moins (même si les chiffres présentés ici ne correspondent pas, en raison des dates de recensement) : d’ailleurs le déclin de la population d’âge universitaire ne s’est réellement amorcé qu’en 2012, selon la CESPM. Les droits de scolarité ont subi une augmentation de 1888$ (soit 50%) en 10 ans, pour leur part, ce qui est significatif.
Mais d’autres facteurs sont à considérer, certainement. Par exemple, le revenu moyen des familles néo-brunswickoises en 2001 était de 57 254$ (Statistique Canada), et le revenu médian de 49 973$; pour ce qui est de 2011, le revenu moyen des familles était de 76 465$ et le revenu médian, de 65 384$ (Statistique Canada). Cela signifie que le revenu moyen des familles a augmenté de 19 211$ en 10 ans, soit une progression de l’ordre de 34%; le revenu médian a pour sa part augmenté de 15 411$, une progression de 31%.
On sait tous que l’augmentation des coûts de l’éducation universitaire dépasse le taux d’inflation : à vrai dire, la norme en fait d’augmentation des coûts des universités est plutôt le double du taux d’inflation en raison de l’impact combiné des hausses salariales et des coûts des biens et services. De plus, l’éducation n’est pas un bien de consommation au même titre que, disons, une voiture; la composante humaine de l’éducation postsecondaire – l’enseignement et la recherche – n’a pas à proprement dire de valeur marchande puisque sont coût est déterminé par les ententes collectives entre professeurs et institutions, non par une forme de valeur intrinsèque ou matérielle.
Mais quand on voit que les droits de scolarité ont augmenté de 50% au N-B en l’espace de 10 ans, et continuent de gonfler (la moyenne en 2014-2015 est de 6202$, portant le grand total à 2423$ (ou 64%) d’augmentation entre 2001 et 2014), alors que le revenu moyen, comme médian, des familles au N-B a progressé d’à peine plus de 30%, on voit comment l’écart entre les coûts de l’éducation et la capacité des familles à le soutenir n’a fait que forcer les étudiant(e)s à s’endetter davantage pour couvrir les coûts de leur propre éducation.
Et quand on regarde le salaire moyen auquel ces personnes sont en droit de s’attendre au N-B à la sortie de l’Université – pour celles et ceux qui choisissent d’y rester - on constate un salaire moyen, pour les employés à temps plein, de 36 094$ en 2001 (Statistique Canada), et de 48 769$ en 2011 (Statistique Canada). De ce côté, on constate donc une augmentation de 13 675$, soit 38%. Les données des diplômés de l’Université de Moncton nous montrent en fait un portrait plus détaillé, mais moins encourageant : seuls ceux qui trouvent un emploi directement lié à leur domaine d’étude (soit les trois quarts) peuvent espérer un salaire comparable à la moyenne néo-brunswickoise (UMoncton). Ce qui n’est déjà pas grand chose face à une dette qui approche – en moyenne – les 50 000$ une fois l’intérêt ajouté. Face à une augmentation de 50% des droits de scolarité– sans parler de l’intérêt sur les prêts étudiants, ni des autres frais liés à l’éducation – l’affranchissement de la dette d’étude est lui aussi de plus en plus difficile. L’écart se creuse, quoi; l’éducation universitaire devient un bien de luxe dans une province qui vieillit tout en s’appauvrissant, ce qui pourrait bien lui conférer une valeur douteuse. Pire : elle garde la jeunesse, la force vive de notre province, plus pauvre, plus longtemps que jamais auparavant.
On peut sans doute aussi pointer le doigt vers la sous-utilisation du programme de rabais sur les droits de scolarité du N-B, auquel à peine 13% des diplômés éligibles auraient recours (voir #6 à FÉÉCUM), de même que l’inefficacité du programme de crédit d’impôt sur les droits de scolarité – dont l’impact se fait peu sentir pour qui gagne un salaire modeste après les études.
Voici donc quelques éléments qui peuvent éclairer notre compréhension de la baisse excessive (comparativement à nos voisins du moins) des inscriptions universitaires au N-B.
Cela dit, la réaction de l’Université de Moncton au rapport de la CESPM fut également intéressante. Pour parer à l’impact de la baisse des inscriptions, l’UMoncton compte «élaborer un modèle intégré de gestion des effectifs, c’est-à-dire, établir tout un système d’accueil et de rétention de notre clientèle» (Acadie Nouvelle). Passons outre la mention de «clientèle», qui mérite un billet à elle seule – en temps et lieu – et posons la question : pense-t-on au bien des étudiant(e)s, ou uniquement de l’institution?
On ne parle pas de séquestration, comprenez bien, mais les mesures concrètes de cette stratégie, quelles seront-elles? Et va-t-on considérer le portrait que nous avons eu l’occasion d’examiner plus haut? Le fait est que quand on traite ses étudiant(e)s comme une «clientèle», comme des consommateurs, eh bien, il faut se soumettre aux lois du marché.
Et que dit-il, le marché? Le «produit» livre-t-il la marchandise dans la mesure du coût exigé? Tout indique que non. Or, si nous devons renverser la tendance, il faudra un dialogue significatif entre les universités et le gouvernement, et – désolé pour qui voudrait s’en foutre – aussi les étudiantes et les étudiants.
Parce que, disons-le, les quatre ou cinq ans passés entre les murs de nos institutions ont le potentiel d’empoisonner les 10 à 15 années suivantes. Pendant ce temps, les pansements s’enchaînent et on ignore la plaie.




