
par Raymond Blanchard, agent de recherche et projets
L’un des grands désavantages de notre système politique est le jeu de chaises musicales qui s’opère à toutes fins pratiques aux deux ans (début de mandat, et mi-mandat) et qui charge une nouvelle tête pensante de tel et tel ministère, alors que la tête pensante précédente commençait souvent à peine à produire des résultats.
Faut que ça change, faut que ça reste frais. On a malheureusement l’impression que, par moment, ce brassage a pour seule utilité d’ôter à la population et aux parties prenantes l’occasion d’être insatisfaits du travail de la personne en poste.
Prenez l’exemple de l’Éducation postsecondaire, de la Formation et du Travail (ÉPSFT) : au cours du mandat des PC, trois ministres (Martine Coulombe, Danny Soucy et Jody Carr) s’y sont succédés en l’espace de 5 ans. Comment compte-t-on aboutir à quoi que ce soit avec une telle valse au sommet ?
Se pose encore la question de l’aptitude de la personne mise en poste, et particulièrement de la pertinence de son bagage professionnel à la lumière des tâches qui lui incombent. Là-dessus, chacun(e), évidemment, a droit à son opinion. La sagesse populaire veut que le ministre que l’on vous donne soit à la mesure de l’intérêt que l’on vous porte.
Faites-en ce que vous voudrez.
Toujours est-il qu’il est excessivement rare – et ce peu importe le ministère – de voir une personne dont l’expérience soit à la fois pertinente et suffisante recevoir la lourde tâche de gérer un portefeuille ministériel. Le hasard fait parfois bien les choses, remarquez ; certain(e)s possèdent des aptitudes et une capacité d’adaptation qui les transforment rapidement en ministres d’exception.
Sauf que les ministres, comme vous et moi, ne savent la plupart du temps que très peu dans quoi ils s’embarquent, et encore moins souvent comment se tirer d’affaire. Ils pataugent, ils tergiversent, ils essaient et ils errent. Fort heureusement pour nous tous, ils sont appuyé(e)s dans leurs tâches par une équipe de sous-ministres et de fonctionnaires qui, pour la majorité, sont de longue date attaché(e)s aux dossiers.
Venons-en maintenant au sujet qui nous intéresse, soit la nouvelle ministre de l’ÉPSFT, Francine Landry. Issue du monde des affaires (FÉÉCUM), Mme Landry a tôt fait d’afficher ses couleurs, ou enfin, peu s’en faut. Dans sa première entrevue en tant que ministre de l’ÉPSFT et de la Francophonie, Mme Landry a déclaré que « Les gens veulent qu'on fasse un meilleur arrimage entre les besoins des employeurs et les gens qu'on forme dans le milieu éducatif. » (Radio-Canada). De quels gens s’agissait-il au juste, et au terme de quel processus de consultation a-t-on atteint cette conclusion ? Mystère. Mais déjà là, ça nous a mis la puce à l’oreille ; on s’est dit qu’il fallait laisser la chance au coureur et donner l’occasion à Mme Landry de préciser sa pensée. Après tout, elle venait alors à peine de prendre les rênes du ministère et on pouvait supposer qu’elle étudiait encore les dossiers. De plus, la FÉÉCUM n’avais pas encore eu l’occasion de la rencontrer.
Si, véritablement, « les PME sont le fondement de notre économie » comme le soutient le ministre des Finances du N-B (Acadie Nouvelle), quel attrait y aurait-il à promouvoir cette idéologie, qui vise à combler des métiers imaginaires dans l’industrie pétrolière et le secteur manufacturier, entièrement dépendants de projets dont la réalisation semble désormais tout aussi imaginaire, en raison de la chute du cours du pétrole ? Penser en ces termes serait continuer l’œuvre du PC en fait d’ÉPS, aussi douteuse à l’époque (FÉÉCUM) qu’aujourd’hui. La diversification semble une voie plus logique, si on cherche véritablement à innover au N-B, plutôt qu’à se transformer en manufacture d’ouvriers et d’ouvrières.
Et comment peut-on prétendre connaître les besoins en main-d’œuvre ou en compétences d’un segment de l’économie dont le succès repose sur la créativité et l’inventivité, sur l’entrepreneuriat, l’innovation et l’originalité?
On veut aider qui, dans le fond, Mme Landry ?
En écoutant son intervention à l’émission Le Réveil du 8 octobre, on l’entend ramener cette vision utilitariste de l’ÉPS ([@ 1 :51 :53] Radio-Canada). Encore une fois, on pouvait espérer que cette vision de la ministre tenait à la nature récente de sa position, bien que nos doutes allaient croissant.
Car, vous voyez, pour une ministre libérale, ses propos collaient de près la philosophie des PC sur l’ÉPS, telle que développée dans leur plan stratégique, axé sur la formation d’une main-d’œuvre apte à répondre aux besoins spécifiques du marché (GNB). On pensait avoir droit à du nouveau ; on nous sert du réchauffé. Évidemment, nous espérons de longue date une vision à long terme pour l’ÉPS mais, avouons-le, des visions de ce genre ne laissent pas entrevoir un rôle très flatteur pour l’éducation universitaire.
Que les employeurs désirent des diplômé(e)s prêt(e)s à intégrer le marché du travail tient d’ailleurs de l’évidence. De fait, les étudiant(e)s seront d’accord ; cependant, à quel point un gouvernement doit-il imposer les supposés besoins de l’industrie en fait de main-d’œuvre aux institutions postsecondaires? Qui a le droit et le pouvoir de dire que la formation que vous désirez ne vous mènera pas à un emploi dans le domaine qui vous intéresse? Qui a le droit de vous dire de choisir un domaine précis parce que ça répond aux besoins immédiats des employeurs qui, d’ailleurs, ne font pas l’unanimité (CBC)?
Nous avons donc attendu sagement. Et espéré.
Il y a de cela quelques semaines, nous avons enfin eu l’occasion de rencontrer la ministre Landry à son bureau de Fredericton. La FÉÉCUM s’y amenait avec l’intention de discuter de ses recommandations 2014-2015 (FÉÉCUM), ainsi que des promesses électorales des Libéraux en fait d’ÉPS. Nous espérions aussi en apprendre davantage sur les intentions du gouvernement quant au financement des universités.
La plateforme des Libéraux, rappelons-le, ne nous avait pas exactement émerveillés en fait d’ÉPS (FÉÉCUM). Cela dit, au moins l’une des actions que la FÉÉCUM suggérait dans ses recommandations, soit l’abolition de la contribution parentale, y figurait.
Semble-t-il que ce ne sera pas pour demain, même si les Libéraux comptent tenir promesse.
Pour ce qui est du reste, sans vous répéter ses propos exacts, disons néanmoins qu’au terme de la rencontre nos premières impressions de Mme Landry se sont avérées, tristement, plutôt justes.
Nous n’en savons pas davantage sur le plan libéral en ce qui concerne le volet universitaire de l’ÉPS, ni sur la question du financement qui demeure comme une épée de Damoclès au-dessus de la tête des institutions, ni sur le grand projet des Libéraux concernant la stabilisation des droits de scolarité.
Ce grand projet, d’ailleurs, soulève bon nombre d’interrogations, telles qu’étalées dans notre analyse de la plateforme électorale. Notez bien que je ne suis pas un économiste ; nous espérions donc obtenir plus détails, mais rien n’en fut.
Alors nous en sommes à peu près au même point aujourd’hui qu’en octobre : nous avons devant nous une ministre – et un ministère - qui semble bien vouloir poursuivre sur la lancée de ses prédécesseurs (du PC), et qui demeure très nébuleuse sur ses desseins en ce qui regarde les universités publiques de la province. Évidemment, on peut comprendre que jusqu’au dévoilement du budget (généralement en mars) rien n’est coulé dans le béton et que tout peut encore se produire. Mais on sait déjà, par exemple, que le ministre de l’Éducation et du Développement de la petite enfance, Serge Rousselle, n’écarte pas la possibilité de fermer des écoles (Radio-Canada), et que le ministre de la Santé, Victor Boudreau, considère également la possibilité de fermer des petits hôpitaux (Radio-Canada). Leurs couleurs, qu’on les apprécie ou non, sont bien annoncées : la rationalisation des dépenses est à l’ordre du jour.
Et considérant que ces budgets comptent parmi les plus gros de la province, on peut comprendre que des économies d’échelle doivent y être trouvés. Sauf qu’on demande également à tous les autres ministres de faire le même exercice (Radio-Canada).
Or le doute plane quant à l’endroit où Mme Landry pourrait être tentée de couper dans le gras.
Et avec une augmentation planifiée de 2% qui s’avère déjà insuffisante, en plus d’un plan de stabilisation des droits de scolarité qui s’avère tout sauf clair, il y a déjà de quoi frémir pour le futur immédiat. La stabilité pourrait pourrait bien prendre la forme d’une facture gonflée pour les étudiant(e)s et d’un mode de gestion qui se rapproche du secteur privé.
Mais tant que (tous ?) les employeurs seront contents, il semble qu’on s’en fiche.




