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Question d’angles

Détails
29 Janvier 2015
angles

par Raymond Blanchard, agent de recherche et projets

La publicité de recrutement mise en ligne par l’Université de Moncton le 10 janvier (YouTube), approche le cap des 200 000 visionnements sur le site YouTube. Considérant que le dernier « succès » du recrutement en la matière en aurait reçu environ 600 (Acadie Nouvelle), il y a de quoi être satisfait à l'UMoncton.

Malgré quelques interrogations quant au visage présenté par l’Université dans cette publicité, dont certaines persistent (Acadie Nouvelle), les réactions furent majoritairement positives, et aucun doute ne persiste quant à la visibilité qu’elle aura apporté à l'UMoncton. L’adage est bien connu : il n’y a pas de mauvaise publicité (National Post).

La clé de ce succès? Si on veut vendre, il faut parler pour que l’acheteur écoute. Et c’est un peu ça, malgré la controverse, qui s’avère réellement problématique.

Il y a un enjeu soulevé par cette histoire que personne ne semble vouloir aborder; et j’ai nommé la marchandisation de l’éducation. Question d’angles, vous voyez; quand on cherche les moyens d’attirer les étudiant(e)s par le biais d’une publicité de ce type, on reconnaît, tacitement, que l’éducation universitaire est devenue un bien de consommation. C’est le point de départ d’une dangereuse spirale.

Comprenez bien qu’il ne s’agit aucunement de blâmer l’UMoncton (ou toute autre université) mais bien de constater la réalité : nos universités sont obligées de traiter l’éducation comme une marchandise, qu’elle le soit ou pas. Toutes doivent rivaliser d’ingéniosité afin de rendre leur offre désirable, pour X raisons. Qui y résiste risquera désormais d’être laissé derrière, dans un domaine où la compétition est devenue des plus féroces. Et bien que cela devrait – ou doit – puer au nez des universités de se «vendre», savez-vous ce qui leur pue encore plus au nez? Des budgets déficitaires.

Des budgets déficitaires qui deviennent par ailleurs la norme plutôt que l’exception, en raison du désengagement progressif des gouvernements envers l’éducation postsecondaire (FCÉÉ). Qui plus est, envers une éducation postsecondaire que plusieurs voudraient voir mieux arrimée au marché du travail (FÉÉCUM). Un nouvel exemple de cette dérive nous arrive de Colombie-Britannique cette semaine, où le financement sera désormais arrimé à la capacité d’offrir de la formation pour des emplois en forte demande (Gouvernement C-B).

Sans dire qu’il n’existe pas de liens, la norme pour les universités fut longtemps de créer des programmes qui répondent généralement – et pas précisément – aux besoins et tendances du marché de l’emploi; on assiste actuellement à un glissement vers un modèle à l’emporte-pièce. Auparavant on tendait à laisser davantage de latitude aux étudiant(e)s, alors que désormais on cherche à les mener à la baguette.

Remarquez qu’on ne peut forcer personne : mais l’influence du marché se fait encore sentir jusque dans les décisions. La dette étudiante en mène beaucoup à choisir un domaine où l’emploi tiendra plus de la certitude que de la possibilité.

Or qui fait, qui dicte cette certitude?

Pourtant, en sortant munis d’un bagage solide de connaissances générales (dans un domaine particulier qui relève entièrement de l’intérêt et du choix personnel, s’entend), les diplômé(e)s universitaires ont toujours su se tailler une place sur le marché du travail, alors qu’est-ce qui a changé, subitement?

De un, le gouvernement fédéral s’est largement déresponsabilisé envers un système d’ÉPS (FCÉÉ) qu’il s’évertue néanmoins à réorienter pour répondre à un soi-disant manque de travailleurs, qui plus est avec l’appui de ses homologues provinciaux (FÉÉCUM). Ensuite, les universités sous-financées doivent se tourner vers le recrutement à l’international, tout en ne recevant aucun financement pour ces étudiant(e)s; il en résulte que les institutions doivent se les arracher sans forcément avoir les moyens de les accommoder, ce qui ne leur rend évidemment pas service. On se penche d’ailleurs sur certains aspects de cette problématique en l’instant même à l'UMoncton (L'Étoile). Et de trois : les gouvernements provinciaux ne parviennent pas à combler la hausse des coûts de l’ÉPS par les augmentations planifiées : on propose 2% par année, alors que les coûts augmentent au double de ce rythme.

Mais on remarque aussi un profond changement culturel quand à la perception populaire de l’éducation dite «libérale». Un article très intéressant paru récemment dans The Chronicle of Higher Education (Chronicle) élabore sur la manière dont il s’est opéré. Si autrefois l’ÉPS était largement perçue comme un véhicule de connaissance, à compter de la fin des années 60 c’est sa capacité de formation qui prévaut. Fini de remplir des têtes; il faut combler des postes. Apprendre pour apprendre devient «un luxe intellectuel», et la formation doit présenter des débouchés directs sur le monde du travail, suivant les besoins du moment.

Si autrefois les gens « comprenaient que l’éducation libérale servaient tant l’individu, peu importe son travail, aussi bien que la société dans son ensemble [traduction libre] », c’est maintenant le retour sur l’investissement, tant pour l’apprenant (par des bonifications salariales) que la société (par une formation applicable et utile), qui prime.

Les universités sont conséquemment victimes des lois du marché, malgré elles. Remarquez bien que certaines se prêtent plus – et mieux - au jeu que d’autres (Eduvation), mais c’est l’état des lieux. Pour y échapper (comme les écoles publiques), les universités devraient être financées adéquatement par les fonds publics. Cela dit, il faudrait pour ce faire admettre une forme ou l’autre de gestion gouvernementale des effectifs et des dépenses - au minimum un droit de regard - qui est anathème en milieu universitaire en raison du principe sacrosaint de liberté académique.

Les universités sont-elles victimes de leur nature, dans un monde où le gouvernement laisse la belle part à l’entreprise privée dans presque tous les domaines de l’économie et plie l’échine devant les impératifs du marché? Quel choix demeure, sinon celui de traiter l’éducation comme une marchandise? Quel autre moyen persiste pour assurer leur survie? Peut-on blâmer l’absence de volonté et/ou l’incapacité d’action des gouvernements qui doivent néanmoins les financer, sans droit de regard quant à la gestion qui est faite des fonds octroyés?

L’offre dépasse clairement la demande : si le marché dicte les prix, c’est en général sur la base de la rareté, or les universités sont tout sauf rares… et pourtant le prix monte constamment.

Avec une population canadienne en déclin, verra-t-on bientôt le triste jour où des universités publiques vont disparaître? Certains analystes des tendances américaines (que nous semblons aimer suivre au Canada) considèrent que la chose est inévitable (Business Insider). Dans les universités du Québec, durement frappées par les compressions et les mesures d’austérité du gouvernement Couillard, les cours sont déjà « abolis par dizaines » (Le Devoir). À quand la clé sous la porte?

Et si jamais il y en a qui ferment boutique, leur financement sera-t-il redistribué aux autres qui battent de l’aile, ou servira-t-il à réduire le déficit provincial? Historiquement, du moins au N-B, les surplus en ÉPS ne se traduisent pas en investissements supplémentaires l’année suivante, mais bien en coupures…

Quelles seront les priorités de demain, et pourquoi?

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