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Une américanne de vers

Détails
22 Janvier 2015
obama

par Raymond Blanchard, agent de recherche et projets

Pardonnez ce délicieux anglicisme de forme et d’expression.

Dans son discours sur l’État de l’Union (State of the Union), le président américain Barack Obama a proposé plusieurs mesures d’aide pour la classe moyenne, financées, en outre, par une réforme de la taxation de la «classe plus aisée» et des banques devant injecter 320 milliards$ dans les coffres fédéraux, en 10 ans.

Une mesure qui nous semble particulièrement intéressante vise à rendre les deux premières années de l’éducation postsecondaire gratuites (Radio-Canada).
 
Avant de creuser le sujet, songeons aux motivations derrière les annonces du président : l’économie américaine est en croissance (ce qui ne s’est pas produit depuis longtemps) mais la classe moyenne bat de l’aile (Radio-Canada). Comment peut-on continuer de croire que les Américains adhèreront au «projet national» si les bénéfices ne sont récoltés que par une minorité des citoyens? On apprend d’ailleurs cette semaine que le célèbre «1%» des gens les plus riches approche la cap fatidique des 50% de la richesse planétaire, d’après un rapport Oxfam (CBC). Ça signifie que, ce matin, les 80 personnes les plus riches de la planète possèdent davantage de richesses que la moitié la plus pauvre de l’humanité (3,5 milliards d’individus)…

Aux Etats-Unis, 22% de la richesse repose entre les mains de 0,1% de la population (Radio-Canada).

Alors, si l’économie va si bien, la classe moyenne devrait en percevoir les résultats et en tirer bénéfice aussi, non? Pour ce faire, Obama propose l’augmentation du salaire minimum de 7,25$ à 10,10$ l’heure, des congés payés, un meilleur accès aux fonds de retraite, des crédits d’impôt sur le salaire, le développement des énergies renouvelables, des congés de maternité payés, des garderies abordables, deux années d’éducation postsecondaire gratuites (aux collèges communautaires)…

Bien des choses qui déplairont aux Républicains, à n’en pas douter (CBC). Le but est d’ailleurs peut-être de les forcer à se discréditer aux yeux de la classe moyenne en refusant ces réformes.

Vous voyez, le système politique américain possède trois branches (législative, exécutive, judiciaire) qui gouvernent selon le principe de la séparation des pouvoirs, dite «checks and balances» (Wikipedia), visant à éviter les abus. En principe c’est joli mais dans les faits ça devient de plus en plus une gouvernance dysfonctionnelle fondée sur l’obstructionnisme. Autrement dit, tout le monde se met des bâtons dans les roues dans le but d’obtenir la faveur de l’électorat et de là, on l’espère, le monopole des pouvoirs. C’est tout sauf un espace de compromis, disons.

Présentement, la branche législative (Congrès et Sénat) est républicaine, la présidence est démocrate (et possède le droit de véto sur les décisions du Congrès), et la branche judiciaire est relativement partagée (5-4 pour les Républicains). Obama et les Démocrates doivent donc jouer de stratégie pour éviter d’être balayés complètement en 2016. Ça commence par discréditer les Républicains, historiquement défenseurs de la libre-entreprise (lire : du profit débridé) et de la diminution du rôle du gouvernement.

Il faut combattre le feu par le feu, quoi.

***

Maintenant, deux ans de collège communautaire gratuits : qu’est-ce que ça signifie? De un, ça signifie un investissement majeur du gouvernement fédéral (environ 60 milliards$ sur 10 ans) en éducation, un exemple à suivre – s’il se concrétise – pour le gouvernement canadien. Certains (Républicains il va sans dire) y verront par contre une tentative d’ingérence fédérale dans les affaires des États. Ici au Canada, ce sont également les provinces qui sont largement responsables du financement des institutions postsecondaires publiques, depuis la réforme Axworthy qui désengage le fédéral du financement pour se concentrer sur les prêts et bourses. Remarquez que je ne crois aucunement que les Premiers ministres se plaindront d’une injection majeure de fonds venant d’Ottawa. Par contre, si on leur lie les mains quant à l’utilisation qui peut en être faite… il pourrait y avoir des frictions. Les priorités de provinces varient, qu’on le veuille ou non, et l’éducation postsecondaire n’est au haut de la liste qu’à Terre-Neuve-et-Labrador pour l’instant (Globe & Mail).

Mais T-N-L nous montre que ça peut produire des résultats (à long terme) d’investir en éducation postsecondaire, alors rêvons un peu :

Quel serait l’équivalent si ça devait se produire ici? On penserait au collège communautaire, évidemment, mais les programmes du N-B étant déjà de deux ans pour la plupart, on pourrait croire que les deux premières années de formation universitaires pourraient être, en principe, gratuites.

Ça représenterait des économies moyennes de 11 500$ (selon les chiffres de 2013 : CBC) pour chaque étudiant(e) dans les universités du Canada. Ici au N-B, en retranchant cette somme de la dette étudiante moyenne (près de 35 000$ aux dernières nouvelles) on pourrait permettre d’économiser près de 17 000$, en incluant les intérêts. Sur 10 ans, le montant remboursé passerait de 51 000$ à 34 200$, et le paiement mensuel de 425$ à 285$ (Ciblétudes)… un fier coup de main, ne diriez-vous pas?

Les risques et les bénéfices de l’éducation sont démontrés, et doivent être partagés si l’investissement doit être équitable pour les contribuables (CBC). Alors il faudra tout de même payer de sa poche les deux années subséquentes, ce qui, à n’en pas douter, ne sera pas pour tout le monde si on ne trouve pas de moyens durables de réduire le coût de l’éducation à la base.

Mais, me direz-vous peut-être, pourquoi 11 500$ et pas 17 500$ (soit la moitié) de moins? Parce qu’en fait, les droits de scolarité ne sont qu’une variable d’une équation plus large qui inclut le logement, le matériel scolaire, l’alimentation, les déplacements, les assurances, les vêtements… alouette!

Il demeure que, si le Canada procédait à une réforme de la taxation semblable à celle proposée par Obama, le pays se donnerait les moyens d’investir en éducation postsecondaire. Et, dans le contexte actuel de compressions dans ce secteur, partout au pays, ce serait le bienvenu. Il demeure que la méfiance des gouvernements (FÉÉCUM) envers des institutions souvent jugées dépensières ou inefficientes en refroidirait plusieurs. De plus, en raison notamment du principe de liberté académique, les gouvernements provinciaux ne peuvent intervenir directement dans l’administration des universités, à des fins d’efficience par exemple. Troisièmement, on ne peut gérer une université comme une entreprise privée, point à la ligne.

Toutefois, l’absence de profit n’équivaut pas à l’absence d’un retour sur l’investissement (FÉÉCUM) : l’objectif d’un projet de société est l’amélioration de la condition générale et non de l’intérêt particulier.

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