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ScanDALe

Détails
12 Janvier 2015
dalhdentistes

par Raymond Blanchard, agent de recherche et projets

Devant le mécontentement général face aux mesures disciplinaires enclenchées par l’administration de l’Université Dalhousie (Radio-Canada : Radio-Canada), les 13 membres du groupe Facebook «Class of 2015 DDS Gentlemen» sont suspendus des activités cliniques (Radio-Canada) en dentisterie en raison de propos sexistes et misogynes formulés à l’égard d’étudiantes de leur cohorte. De plus, ces 13 étudiants devront suivre leurs cours séparément du reste du groupe (CBC).

En décembre, DAL a agi en réaction aux plaintes (informelles) des étudiantes de son école de dentisterie (DDS) à l’égard du groupe Facebook en question (CBC). La réaction? On a choisi de s’en remettre au processus interne habituel (CBC). Plusieurs criaient déjà au scandale.

Ces étudiantes disent se sentir «muselées» par l’approche de DAL, et sentir que l’Université exerce de la pression sur elles pour qu’elles s’en remettent au processus (interne) de justice réparatrice. Elles craignent l’impact d’une plainte officielle sur leur succès académique (CBC). Elles déclarent, dans une lettre ouverte au recteur Richard Florizone où elles préfèrent garder l’anonymat, que leur offrir le choix de participer au processus de justice réparatrice ou de déposer une plainte formelle est «un faux choix» puisque les plaintes officielles, pour leur part, ne peuvent pas être anonymes. De ce fait, refuser de participer au processus interne pourrait à leur avis avoir des répercussions sur leur parcours académique.

Cette saga à DAL soulève d’importantes questions. Veuillez noter que je les pose pour leur intérêt philosophique et non pour poser un jugement de valeur sur les sanctions appliquées ou les personnes impliquées, pas plus que pour défendre les actions des étudiants punis.

Premièrement : où s’arrête (et comment définit-on) la compétence de l’Université à traiter d’affaires de nature criminelle? De cette première question découle immédiatement la seconde : les propos retrouvés sur la page «Class of DDS 2015 Gentlemen» (Page supprimée, mais pour quelques exemples du contenu : Halifax Journal) sont-ils de nature criminelle, ou cadrent-ils dans les limites de la liberté d’expression? Puis une troisième : le processus de justice réparatrice, s’il est valable sur papier, est-il pertinent sur le terrain si les victimes entretiennent de «sérieuses inquiétudes» à son égard? Est-ce une question d’intimidation, de préservation ou de manque de confiance envers l’institution? Devrait-on accepter le dépôt de plaintes anonymes, dans des circonstances semblables?

À la lumière des conséquences encourues par les étudiants, la sanction est-elle à la mesure de l’offense commise si l’intention (s’entend : de passer à l’acte) ne peut être démontrée? Cela dit : doit-elle l’être pour que l’offense soit punissable? Le fait que ce soit quatre professeurs qui aient soumis une plainte officielle à DAL (Radio-Canada), influence-t-elle la conclusion de l’enquête interne?

Ensuite : les opinions personnelles des étudiants suspendus par l’Université nuisent-elles à leur capacité d’apprentissage et, éventuellement, de pratique de la dentisterie? L’outrance relève-t-elle du sensationnalisme, ou de l’hypocrisie? Car on ne peut savoir en tout temps ce à quoi songe tout le monde – ce qui inclut autant votre médecin que votre garagiste. Dieu sait ce qui peut se tramer dans leur boîte à idées. Peut-on bloquer, interrompre ou invalider la formation d’un-e étudiant-e pour une offense de la nature de celle commise ici? On parle tout de même d’un programme de formation dont les coûts sont de 30 500$ à 37 000$ par année (DAL).  Au bas mot, cela signifie une formation à 120 000$ qui pourrait n’aboutir nulle part. Des appels se font déjà entendre pour que les étudiants suspendus soient identifiés par DAL et possiblement radiés de la profession (Radio-Canada).

***

D’entrée de jeu, si fâcheux soient-ils, ces événements sont peut-être d’abord symptomatiques d’un problème d’ordre social, plus large : il devient de plus en plus commun d’entendre des propos misogynes ou sexistes cachés derrière le voile parfois mince de l’humour ou de la liberté d’expression, au nom de la défense d’une masculinité réprimée par une société devenu trop féministe au goût de plusieurs. Le mouvement masculiniste (Wikipedia) et sa montée récente sur les campus universitaires canadiens (National Post) nous en fournit des exemples. Les notions d’égalité et d’identité s’y entremêlent, résultant en un cocktail instable, sinon explosif, et particulièrement sur la question de la violence sexuelle.

La chose est troublante. Mais, aujourd’hui, on peut émettre des doutes raisonnables sur ce que sont les paramètres –et les limites- de la masculinité, ou plus justement de la virilité. On en viendrait même douter à de la valeur de ce concept, qui peut être perçu comme valorisant aussi bien qu’oppressif. De l’autre côté du spectre, le féminisme (que cela relève de la perception ou de la vérité) a également la capacité de menacer : cependant, que menace-t-il sinon les privilèges injustifiés de l’homme au dépens de la femme, longtemps –et parfois encore- défendus et affirmés par des élites politiques et religieuses? L’idéal féministe n’est pas d’abaisser l’homme et de le soumettre (j’ajouterais : à son tour), mais bel et bien l’atteinte d’un statut égalitaire des deux sexes; remarquez, le masculinisme aussi. Le nœud du problème est la définition d’«égalité». Cela dit, certains commentaires (que l’on devine masculins) dénoncent justement l’inégalité du processus à DAL, et dans la société en général, jugeant le système biaisé envers les femmes.

Que ce soit fondé ou non, la question se pose. On se permet régulièrement d’offenser au nom de la liberté d’expression; est-ce que le seul fait de faire valoir une opinion contraire à celle de la majorité constitue une offense punissable? Parfois oui, parfois non : où est la ligne, et pourquoi?

Donc, peut-être que ces jeunes hommes cherchent à définir, voire affirmer, leur masculinité -ce qui se comprend- et croient (on le devine inconsciemment) la trouver dans la domination sur la femme. Misogynie consacrée et consciente, ou erreur de jeunesse? En l’absence des rituels consacrés de la virilisation (la guerre en étant peut-être le meilleur exemple) peut-on blâmer la jeunesse de se questionner, de se chercher? Comment, quand sait-on que l’on est devenu un homme, un «vrai»?

Or, la virilité peut-elle se définir autrement que dans la domination? Dominer la femme, le terrain de jeu, la bouteille, ses collègues de travail, la machine, le règne animal et la nature, est-ce véritablement cela être un homme? Ou, peut-être, cherche-t-on dans des association comme ce groupe Facebook la camaraderie un brin paillarde qui manque en l’absence de ces rituels perçus –peut-être erronément- comme constitutifs de la masculinité?

VIRIL, ILE : Propre à l’homme adulte (Petit Robert, 2012).

Allez comprendre. Même moi j’suis pas certain.

On croit savoir ce qu’être «femme» et être «homme», mais au-delà des manifestations physiques, la psychologie des sexes devient une affaire de plus en plus complexe dans un monde où les limites même du genre deviennent floues. Les identités sexuées tiennent souvent du stéréotype, alors que face à l’identité transgenre et transsexuelle, par exemple, les limites du genre féminin et masculin deviennent des frontières poreuses. On n’est plus tenu de n’être que Mars ou Vénus; on peut être un peu des deux, comme on peut être quelque chose d’entièrement différent. Mais pour qui veut être Mars ou Vénus, quel modèle suivre? Entre l’hypervirilisation et l’hypersexualisation, comment peut-on s’outrer devant les erreurs d’une jeunesse dans ses années identitaires formatives?

Il va sans dire, la Loi existe et s’applique indifféremment: y’a toujours ben des limites. Témoin la page web de la GRC, qui spécifie que :
certaines formes [d’intimidation] sont […] illégales, notamment :
•    Les menaces (en personne, en ligne, par téléphone ou messagerie texte);
•    Les voies de fait (pousser, faire trébucher, gifler ou frapper une personne ou cracher sur elle);
•    Le vol de biens personnels (sac à dos, livre, dispositif électronique, etc.);
•    Le harcèlement (tourmenter une personne à répétition en ligne ou par téléphone, messagerie texte ou courriel);
•    L’exploitation sexuelle (diffusion de vidéos ou de photos avec nudité de personnes de moins de 18 ans);
•    Les crimes haineux (intimidation fondée sur l'origine ethnique, l'orientation sexuelle, les croyances religieuses, etc.).

Nous vivons dans une époque marquée par l’ouverture : les propos autrefois réprimés par peur d’engendrer des malaises sont plus facilement mis à jour devant la promesse d’un auditoire réceptif – en l’absence de réprimande. Les médias sociaux permettent à n’importe qui de dire n’importe quoi et de trouver du soutien, qu’il soit sincère, ferme, honnête ou non. À défaut, on trouve dans la polémique un terrain fertile pour les déflagrations verbales de la pire espèce, cachées derrière le voile de l’anonymat, ou du moins de l’inatteignable.

Le confort, le sentiment de fausse sécurité –comme de fausse puissance- qui en résulte peut malheureusement mener à l’excès, qu’il soit virtuel ou, tristement, réel.
 
Et c’est peut-être là un argument pour l’intervention dans les cas comme ceux de DAL, Saint Mary’s ou Ottawa (FÉÉCUM), justement dans le but d’éviter que l’on songe à passer de la parole aux actes face à l’apathie générale.

Mais demandez à qui se trouve accusé-e d’actes semblables à ceux des étudiants de DAL s’ils se lèveraient devant une foule pour dire la même chose, et je suis prêt à parier que pratiquement tous vous répondront par la négative. Et encore, ceux qui resteront fermes dans leurs convictions, si on leur retire l’option de l’hypothétique pour les catapulter dans la réalité, ne passeront certainement pas tous le test. Et on ne parle pas encore d’agir mais bien seulement de parler.

Alors, que peut-on tirer comme conclusion de l’affaire de DAL?

De un, les propos tenus sur Facebook ont causé un malaise bien réel, palpable, dans la salle de classe : là déjà on peut parler d’un problème. Et qui se sentirait à l’aise dans une salle où une, ou deux, ou treize autres personnes partagent des fantasmes dégradants, humiliants, brutaux à son égard; pire encore, en discutent ouvertement? La qualité de l’éducation peut-elle faire autrement que s’en voir affectée? Et encore si le milieu ne soutenait pas la misogynie, on pourrait espérer s’en sortir : à DAL, des étudiantes déclarent que même les profs à DDS ne sont pas exempts de faute (CBC).

De deux, y a-t-il un problème à adopter l’approche interne, vu que la communauté au sens large, même si elle réagit et se sent visiblement affectée, ne l’est pas directement? Si l’on évacue la réaction viscérale, qui en est une de dégoût et qui se comprend, face à l’affaire, ses conséquences à plus long terme regardent-elle quiconque autre que les étudiant-e-s actuels et futurs à DAL? On a mis le problème à jour et c’est une première étape; pour ce qui est de réparer les pots cassés (sans les pousser sous la moquette) il me semble approprié de laisser DAL suivre un processus interne, bien qu’en rendant compte des mesures entreprises puisqu’il en va, qu’on le veuille ou non, de la réputation de l’Université. Remarquez, les leçons à tirer de l’affaire dépassent les murs de l’institution : c’est une question de société.

Finalement, que dire de la réaction de l’institution, de son changement de cap apparent devant la tempête médiatique? L’expulsion ou la suspension ont toujours été, disons-le, une issue possible au processus, mais devant la gravité des accusations peut-on justifier sa lenteur? Encore une fois : tout le monde mérite un traitement juste et équitable, et une action expéditive motivée par le tollé ne serait pas forcément plus constructive. Mais il y avait clairement raison d’intervenir –et plus rapidement que cela s’est vu- du côté de l’Université. C’est un de ces cas où il serait justifiable de vouloir « faire un exemple » des fautifs; la réaction de DAL fut tout sauf cela et s’attire des critiques tant pour sa lenteur que son manque de conviction. Sans l’attention médiatique que DAL a reçu, comment se serait déroulée la suite des événements? On peut se le demander.

En bout de ligne, cependant, il faut que l’action prise par DAL soit significative et équitable, car ces signes d’une culture du viol sur les campus universitaires, qui sont de plus en plus présents dans les médias, témoignent d’une désensibilisation alarmante, et croissante. Et, il est facile de l’oublier face à l’énormité de l’affront commis envers les étudiantes du DDS (et qui est en tout point indéfendable), mais il en va aussi de la vie professionnelle et de la carrière des accusés, de leurs études et du reste de leur vie.

Être une femme, être un homme; whatever. Soyons d’abord respectueux.

Le reste viendra.

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