
Comme vous le savez sûrement, Gilbert Finn est décédé cette semaine à l'âge de 94 ans. Dans sa longue carrière, il fut un des bâtisseurs du Mouvement coopératif acadien, membre de la mythique « Patente », Président directeur général d'Assomption-Vie, le 2e (de seulement 3) Lieutenants-Gouverneurs acadiens du N.-B... et de 1981 à 1985, Recteur de l'Université de Moncton. Son passage à l'UMoncton ne fut pas sans controverse : On se souviendra longtemps de l'occupation étudiante de l'édifice Taillon qui aura résulté en l'expulsion de 17 étudiantes et étudiants en 1982.
Voici donc comment le livre Histoire de la Fédération des étudiants et des étudiantes du Centre universitaire de Moncton (1969-2009) - Quarante ans de représentation et de revendications étudiantes en Acadie (écrit par Carolynn McNally et publié par l'Institut d'études acadiennes en 2010) raconte cette histoire :
En 1982, les revendications étudiantes visent l’administration de l’Université de Moncton, et plus spécifiquement son recteur, Gilbert Finn. Les étudiants veulent principalement l’encourager à se prononcer sur la situation financière des étudiants et d’utiliser son influence politique auprès des différentes instances gouvernementales pour faire avancer leurs dossiers. Mario Thériault, un ancien de l’Université qui a été impliqué dans l’occupation, affirme aujourd’hui : « Connaissant les liens politiques entre Finn et le gouvernement, si on avait réussi à forcer Finn à faire une déclaration, c’est clair qu’il avait assez d’influence pour… surtout de la manière que le gouvernement Hatfield traite la question acadienne, ou veut la traiter, ou essaie de la traiter. C’est clair que ça aurait eu un impact, selon nous autres, considérable. »
D’autres décisions prises par le Conseil des gouverneurs éveillent l’hostilité des étudiants. Dans son étude académique pourtant sur le mouvement étudiant, Lise Ouellette affirme : « La ligne dure adoptée par l’administration dans sa politique de reconnaissance des associations et groupements étudiants, le refus du Conseil des gouverneurs en mars 1981 d’accorder son appui au projet d’une radio étudiante MF, le renforcement de la fonction administrative à l’Université, associés au caractère défensif de la lutte étudiante, ont crée un contexte favorable à une action aussi radicale. »
Au mois d’avril 1981, les tensions entre les étudiants et le recteur s’enflamment lorsque le Conseil des Gouverneurs de l’Université de Moncton annonce une augmentation des droits de scolarité de plus de 20% pour l’année universitaire 1981-1982. En réaction à cette annonce, la F.É.U.M. organise une conférence de presse pour dénoncer cette hausse ainsi que celle des frais de logement. La F.É.U.M. y accuse le recteur Finn de mauvaise foi. D'une part, il avait annoncé aux étudiants, plus tôt dans la même année, qu’il chercherait des moyens de financement autres à une hausse des droits de scolarité; d'autre part, il proposait au Conseil des gouverneurs l’augmentation des droits de scolarité la plus élevée dans l’histoire de l’Université. La F.É.U.M. estime que l'apport des étudiants à différents comités de l’Université est négligeable et que toute collaboration avec l’administration désavantage leur lutte : « L’administration nous demande de faire partie des commissions, de collaborer avec elle, etc. La F.E.U.M. déplore ces tactiques qui veulent diviser la force des étudiants et [...] faire retarder toute contestation de notre part. » La F.É.U.M. réagit à la situation en créant un comité qui doit se pencher sur la question des droits de scolarité, et travaille à sensibiliser la population étudiante à ce dossier.
Motivée par les mêmes sources de frustration, la F.É.U.M. prépare, pendant l'année universitaire suivante, une semaine de conférences ainsi que de kiosques dans les différentes facultés du campus, en plus d’un boycottage des cours dans le cadre de la Semaine nationale d’action de la Fédération Canadienne des Étudiants (F.C.É.), qui a lieu du 8 au 11 mars 1982. Au cours de cette semaine, près de 400 étudiants participent à une marche sur le campus, s’arrêtant dans chaque faculté avant de se rendre au Pavillon Léopold-Taillon, au bureau du recteur, qui est, à ce moment, absent. [...]
Les étudiants de l’Université de Moncton organisent une manifestation lors d’une réunion du Conseil des Gouverneurs pour leur présenter un mémoire préparé par la F.É.U.M. concernant le gel des droits de scolarité. Près de soixante étudiants se rassemblent au Pavillon Léopold-Taillon pour accueillir les membres du Conseil, mais le lieu de la réunion est changé sans avertissement. Le temps pressant, les étudiants se présentent au Colloque Acadie-Québec qui a aussi lieu au Pavillon Léopold-Taillon et paralyse ses activités. Ils demandent à Michel Bastarache, l'un des organisateurs du colloque, de communiquer avec le recteur pour qu'il leur indique le lieu de la réunion du Conseil des gouverneurs. Le recteur accepte de rencontrer les étudiants à la place Assomption, mais la réunion est terminée lorsque la délégation étudiante y arrive. Le recteur, le président du Conseil des gouverneurs, Claude Gaudreau, et le vice-recteur à l'administration, Médard Collette, les informent qu’ils prévoient une augmentation des droits de scolarité située entre 12% et 15% pour les campus de Shippagan et d’Edmundston, et de plus encore pour celui de Moncton, bien qu’aucune décision finale n’ait encore été prise.
L’idée d’occuper le Pavillon Léopold-Taillon pour exiger que le Conseil des gouverneurs gèle les droits de scolarité et proposer le lendemain, lors d’une réunion convoquée par la F.É.U.M. C’est ainsi que le soir du dimanche 4 avril, plus d’une centaine d’étudiants entrent dans le Pavillon Taillon par les portes du Kacho, situé dans le sous-sol de l'édifice, en verrouillent les portes et les fenêtres et prennent le contrôle du bâtiment. Le service de sécurité exige des étudiants qu'ils évacuent les lieux, mais les étudiants les chassent de l’édifice. Plusieurs comités sont aussitôt formés : les comités de nourriture, d’entretien, d’information interne, de loisirs, de relations avec l’extérieur, de stratégie, de sécurité et de négociation.
Tôt le lendemain matin, les manifestants placent des barricades pour limiter l’accès au campus et ainsi sensibiliser la population du campus et celle de la ville de Moncton par rapport à la situation financière des étudiants et aux revendications du comité de l’occupation. Le comité demande que l’Université gèle les droits de scolarité sans pour autant couper de services étudiants. Dès le lundi matin, seuls les étudiants et le personnel de la cafétéria ont accès au Pavillon Léopold-Taillon. Le bâtiment est occupé par environ 250 ou 300 étudiants à la fois, et par plus de 600 manifestants en tout. Les réunions générales convoquées deux fois par jour attirent près de 1000 manifestants. De nombreux groupes, organisations et individus appuient, soit moralement ou financièrement, les efforts du comité. Éventuellement [sic], le syndicat des professeurs (ABPUM) et d'autres membres de la communauté universitaire décident d'appuyer les étudiants. Le recteur Finn, pour sa part, refuse la première invitation que lui lance le comité pour entamer les négociations.
Le mardi matin, la police intervient pour enlever les barricades posées par les étudiants. Robert Lemoignant, un étudiant, utilise un mégaphone pour demander aux manifestants de rester calme et de respecter les forces policières. Il est arrêté et immédiatement amené en cours où il est accusé de « chef d’obstruction ». Plus tard dans la journée, le recteur s’annonce prêt à négocier, à condition que la rencontre ait lieu à l’intérieur du Pavillon Léopold-Taillon, s’il est évacué, ou à l'extérieur du bâtiment, et ce en présence d'au plus quatre représentants étudiants. Ceux-ci envoient alors une délégation rencontrer le recteur et porter une demande claire : qu’il convoque une assemblée extraordinaire du Conseil des gouverneurs dans les 24 heures. Brenda Côté, Secrétaire générale de la F.É.U.M., déclare : « Nous sommes désireux d’aller jusqu’au bout et le rapport de force est en notre faveur. Il n’est pas question de céder. »
Le mercredi matin, les étudiants ne reçoivent pas l’avis de convocation d’une assemblée extraordinaire comme ils l'attendaient. Lorsqu'ils réussissent à rejoindre le recteur, celui-ci leur explique qu’une assemblée ne peut être convoquée ni une décision prise avant que le budget provincial ne soit déposé; il prédit en outre que le Conseil des gouverneurs refuserait de toute façon un gel des droits de scolarité. Le même jour, Médard Collette annonce que le recteur a pris la décision de fermer le campus « indéfiniment ». Pour les étudiants, cette fermeture « n’est qu’une action tangible du désir de l’administration de diviser la force étudiante. » Les étudiants, qui occupent toujours le Pavillon Léopold-Taillon, rompent ainsi les négociations jusqu’à ce qu’une réunion du Conseil des gouverneurs soit annoncée. Le service de sécurité avertit les étudiants qu’une alerte à la bombe à été signalée dans l'édifice, mais ceux-ci, plus déterminés que jamais, refusent de sortir.
Le samedi, quinze étudiants entreprennent une grève de la faim pour encourager les deux parties à conclure une entente. Les manifestants, toujours décidés à faire passer leur message, planifient de fêter Pâques dans l’édifice le lendemain, prévoyant même une messe et la distribution de chocolats pour l'occasion. L'arrivée des forces policières, tôt le matin du dimanche 11 avril, met cependant un terme à l'occupation. Les 250 manifestants qui occupent le Pavillon Léopold-Taillon sont d’abord ébranlés par l’image des forces anti-émeute s’approchant de l’édifice : Près de soixante-quinze agents de la police municipale, de la Gendarmerie royale du Canada et du service de sécurité du campus entrent dans l'édifice afin d’évacuer les lieux. Le chef de police donne aux étudiants cinq minutes pour sortir du bâtiment, leur promettant qu’il n’y aurait pas de répercussions pour ceux qui coopéreraient avec eux.
Les forces anti-émeute prennent ensuite possession de l’édifice, arrêtant les étudiants qui l’occupent encore. Ils tentent de forcer Brenda Côté, leur porte-parole, de leur de demander aux manifestants de quitter les lieux, la menaçant même de l’arrêter pour entrave à la justice, si elle ne coopérait pas. Elle ne cède toujours pas à leurs ordres, est arrêtée, mais est relâchée peu de temps après. À l’extérieur de l’édifice, un groupe d’étudiants se rassemble; deux d’entre eux commencent à chanter, mais ils sont immédiatement arrêtés parce qu'ils chantent « trop fort ». Les policiers tentent ensuite de disperser le groupe en formant une chaîne humaine pour repousser les manifestants vers la rue et la sortie du campus. Les étudiants qui marchent trop lentement ou qui parlent trop sont arrêtés.
En tout, vingt-sept étudiants se font arrêter lors de l'opération policière. Sur le campus, l'ensemble des étudiants est placé sous surveillance jusqu’à la fin de l’année universitaire. On établit un « règlement informel » qui interdit les rassemblements étudiants, allant même jusqu'à fermer le Kacho et la coopérative étudiante, ce qui provoque inévitablement une perte financière pour la F.É.U.M. Quand l’Université adopte finalement une hausse des droits de scolarité de 12,5% pour le campus de Moncton, certains étudiants crient victoire. Au mois de juin, dix-sept étudiants qui avaient été impliqués dans l’occupation du Pavillon Léopold-Taillon, dont la Secrétaire générale de la F.É.U.M., se voient refuser leur réadmission à l’Université pour septembre. Seize de ces étudiants font appel au Comité supérieur des admissions; dont neuf sont réadmis, à condition pour la plupart d'entre eux de s’abstenir de participer aux associations étudiantes.
Au cours des années suivantes, la F.É.U.M. consacre beaucoup de son temps à dénoncer les décisions de l’administration de l’Université et à soutenir les étudiants expulsés. Pour l’administration, le dossier est clôt, mais les étudiants continuent à crier à l'injustice. Les étudiants du campus sont d’ailleurs offusqués lorsque la F.É.U.M. rétablit des liens avec l’administration pour régler la crise entourant le bar étudiant le Kacho. L’Association des Bibliothécaires et Professeurs de l’Université de Moncton (ABPUM) réagit à la situation en faisant appel à l’Association canadienne des professeurs universitaires pour mener une enquête sur la liberté d’expression à l’Université de Moncton. Les résultats de l’enquête inquiètent le syndicat des professeurs qui affirme, dans son document de travail, que : « La répression sous diverses formes est devenue une réalité quotidienne sur ce campus. » Le journal étudiant réagit à la publication de ce document et aux débats qui en découlent : « On a dit des expulsés lors de la manifestation du printemps 1982 que leurs actions n’avaient débouchés sur aucun changement social, que leur lutte n’avait finalement rien apporté de positif. Les récents événements prouvent le contraire. »
---
Vous pouvez en apprendre plus long sur le mouvement étudiant en Acadie en vous procurant ce récit historique à la Librairie acadienne, ou en empruntant une copie à la Bibliothèque Champlain.




