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Dieu s’il éduque

Détails
7 Janvier 2015
trinity

par Raymond Blanchard, agent de recherche et projets

Loin de moi l’idée de dénigrer la religion au sens large, les pratiques religieuses personnelles ou l’éducation à la religion. Le sujet est d’ailleurs délicat peu importe l’angle d’approche. Mais tel n’est pas l’objet de ce billet, qui se veut un questionnement de la primauté des croyances religieuses sur le savoir dans le milieu universitaire.

D’abord, un brin de contexte. La Colombie-Britannique a approuvé, en décembre 2013, la création d’une école de Droit «fondée sur la croyance» à l’Université Trinity Western (TWU), une institution chrétienne et privée (CBC). Dès lors, le projet de TWU n’a cessé de soulever la controverse partout au pays, le Barreau de chaque province devant reconnaître l’accréditation accordée par la Colombie-Britannique. Le Barreau de l’Ontario l’a d’emblée rejetée (CBC), disant que les valeurs de l’institution vont à l’encontre de la Charte canadienne des droits et libertés, et du Code des droits humains de l’Ontario. Même son de cloche en Nouvelle-Écosse.

Ce n’est pas forcément la nature confessionnelle de l’institution en soi qui pose problème : il en existe d’autres exemples (par exemple l’Université Crandall (Crandall), à Moncton). Là où le bât blesse, c’est que TWU exige de ses étudiants qu’ils signent un engagement à «éviter la promiscuité sexuelle qui viole la nature sacrée du mariage entre homme et femme» (TWU). Ça couvre tout le spectre de la masturbation à la fornication, en passant par l’homosexualité et la promiscuité.

C’est ce document, en apparence banal et –soyons réalistes- sans pouvoir réel sur la vie des étudiant(e)s, qui cause des ennuis à TWU. Le Barreau de la Nouvelle-Écosse, notamment, l’a dénoncé comme discriminatoire (CBC).

Sans mentionner que ces institutions doivent choisir, disons-le, soigneusement les programmes qu’ils souhaitent faire accréditer, afin que les restrictions au plan de la foi n’entrent pas en conflit avec les exigences académiques ou professionnelles. Le Droit serait un bon exemple de programme épineux pour ce genre d’institution: peut-on former des juristes quand nos convictions religieuses nient certains droits humains fondamentaux reconnus par le pays où l’on compte pratiquer?

Ce n’est pas un jugement de valeurs sur les individus qui auraient suivi le programme de Droit à TWU, ni d’ailleurs ceux qui l’auraient enseigné : les membres de tous les ordres professionnels ont (droit à) leurs propres convictions, qui n’affectent en rien leur pratique. Qui choisit d’étudier ou d’enseigner dans une institution confessionnelle le fait en raison – on l’imagine – de sa foi, de ses valeurs et de ses convictions : ce n’est pas pour autant dire que ces gens avancent avec des œillères. C’est bel et bien l’institution, en raison de son mandat, qui pose problème dans le cas de l’école de Droit proposée à TWU.

Le refus de l’Ontario et de la N-É sont lourds de conséquences: les avocats formés à TWU n’auraient pas droit de pratiquer dans ces deux provinces, et n’y seraient pas reconnus en tant que juristes professionnels. TWU conteste d’ailleurs ces décisions devant les tribunaux (Radio-Canada). Cinq provinces et territoires, à ce jour, reconnaissent l’accréditation (Alberta, Saskatchewan, I-P-E, Terre-Neuve-et-Labrador et Nunavut).

Le Nouveau-Brunswick, pour sa part, ne semblait pas voir le problème avec TWU au départ, et reconnut l’accréditation de TWU. Une campagne s’organisa rapidement pour contester la décision qui fut, fort heureusement, renversée (Barreau du N-B).

Qu’importe, d’ailleurs, car au même moment en C-B une campagne semblable prenait place, poussant à terme le gouvernement à révoquer son approbation à la lumière de «nouvelles informations» (Academica). TWU compte désormais défendre son projet devant les tribunaux, sûre de ses droits.

Le recteur de l’institution, Bob Kuhn, a répliqué en citant l’accréditation des enseignant(e)s formé(e)s à TWU, droit pour lequel elle a dû se battre en cour – avec succès – en 2010, gagnant sa cause contre le gouvernement provincial. Il y voit un précédent. Le problème, qui me semble évident, est le fait que des écoles chrétiennes ça existe, mais pas des tribunaux chrétiens.

Remarquez, on vous fait encore jurer sur la Bible. Go figure.

Kuhn déclare du même souffle que TWU «croit en la diversité et aux droits de tous les Canadiens à leurs croyances et valeurs» ce qui se veut un propos, je l’imagine, rassurant mais qui en fait souligne le nœud du problème de TWU peut-être mieux que la controverse initiale. À quoi bon croire en ces droits quand le mandat chrétien de l’institution pousse à en rejeter au moins une partie, même sur une base de la moralité?

Les croyances doivent-elles avoir leur place dans une université? Dans un lieu bâti sur la curiosité, la connaissance, et la primauté du savoir et de la science, humaine ou naturelle, devrait-on pouvoir imposer la croyance comme un fait incontestable, comme fondement du curriculum institutionnel? Il n’est pas question de laisser ou non toute latitude aux membres de la communauté de vivre leur religion comme bon leur semble, mais de déterminer jusqu’au la croyance peut guider la connaissance avant de verser dans l’égarement. La croyance peut-elle nier l’évidence, lorsque l’évidence est contraire à la moralité religieuse?

À TWU, comme à d’autres institutions du même acabit, on établit une prérogative qui créée l’ouverture nécessaire pour troquer la connaissance contre la croyance. On y place inévitablement étudiants, professeurs et administrateurs dans une situation où le conflit d’intérêt, ou du moins le conflit moral, semble inévitable.

Il faut dire que comme la plupart des institutions confessionnelles du Canada (l’exception étant les écoles catholiques en Ontario (Globe and Mail) et les écoles protestantes au Québec, qui sont protégées en vertu de la Constitution), TWU est une institution privée et ne reçoit pas de financement en provenance du secteur public. Elles répondent à une demande, clairement, sinon leur existence serait impossible. Mais la situation de ces institutions demeure en quelque sorte ambigüe : sans dépendre des fonds publics, elle sont néanmoins soumises aux lois provinciales, tout en étant guidées par des principes religieux. Ces impératifs religieux, évacués de la structure gouvernementale depuis la séparation de l’Église et de l’État, ne peuvent donc primer sur le principe du bien commun.

Ce n’est pas dire qu’ils causent du mal. Mais c’est dire qu’il ne sert pas l’intérêt du plus grand nombre de les soutenir avec les fonds de l’État. Qu’il relève de la conscience et de la décision individuelle d’y adhérer et conséquemment, que le risque financier qui y est associé repose uniquement sur ceux et celles qui choisissent de se prévaloir du service offert. La loi du marché, du moins, est en la faveur de TWU et de ses congénères. Quoique, même si l’État se déresponsabilise jusqu’à un certain degré, il ne peut éviter d’intervenir en certains cas : ce paradoxe prend corps dans l’imbroglio de l’école de Droit de TWU.

***

Tout ça pour en venir à la question qu’il me brûle d’aborder ici : comment peut-on éduquer par la croyance, quand notre mandat est – en principe -  fondé sur la science et l’impartialité, dont notre pertinence en tant qu’institution, en principe, dépend?

Or, voyez l’énoncé de mission de TWU (TWU):

"As an arm of the Church, to develop godly Christian leaders: positive, goal-oriented university graduates with thoroughly Christian minds; growing disciples of Jesus Christ who glorify God through fulfilling the Great Commission, serving God and people in the various marketplaces of life."

On se demande comment, légalement, on peut encore appeler ça une université, quand on se propose de servir Dieu avant sa création; la volonté divine avant la connaissance humaine?

Quand l’une des valeurs fondamentales de l’institution est la poursuite d’un apprentissage fondé sur la foi et l’affirmation de cette dernière (TWU) ce qui fait, à la base, de la Bible un manuel de cours?

Quand on cite l’autorité des Saintes écritures comme principe de base pour une université (TWU), ce qu’on demande, c’est en fait de faire primer la croyance sur les faits quand un conflit survient entre les deux?

OK, qu’on veuille faire tout ça chez soi ne me pose pas de problème : mais dans une université? C’est sanctionner, en quelque sorte, le choix de – je n’aime pas le mot mais il semble approprié - l’ignorance devant les faits. Dans une institution de savoir.

D’aucuns diront que les universités défient l’autorité divine, et endoctrinent la jeunesse à rejeter la parole de Dieu. Qu’elles font de la propagande libérale et s’acharnent à déformer la vérité. Je veux bien, mais nous avons du moins les preuves à l’appui, quand on fait une affirmation au terme d’un processus scientifique.

Je ne vois aucunement comment une croyance ferme dans la Bible et les Saintes écritures peut être néfaste à la croissance de l’individu, qu’on se le tienne pour dit; cependant, pour tous les apports positifs de la religion organisée au chapitre des valeurs et de l’ordre social, nous sommes témoins d’un mouvement, actuellement, qui glorifie l’opposition à la science comme un acte de foi et de ferveur religieuse. Et on l’institutionnalise, ce qui est pire. Le mouvement créationniste aux Etats-Unis (Le Devoir), probablement la pire dérive de ce mouvement, est en progrès constant, ayant gagné les écoles à plusieurs endroits dans le sud du pays (région affectueusement nommée Bible Belt).

On se dit que la réelle foi est celle qui doit se maintenir devant les faits. Or l’université est une institution qui doit chercher les faits, les confronter à la réalité et poser son verdict dans l’impartialité – clinique et froide par instants – quant à ce qui constitue, en face de l’information disponible, la réponse la plus plausible à la question posée. On peut choisir la question, il faut l’avouer, mais on ne peut manipuler les données en fonction de ses croyances afin d’influencer la réponse. Et il n’existe pas beaucoup de questions, en mon humble opinion, qui puissent produire la réponse «car Dieu en a voulu ainsi». Pas à l’université, du moins.

Si on ne trouve pas de réponse concluante, on le dit. Si on a tort, on l’admet franchement, preuves à l’appui. Et on continue de fouiller, de chercher, d’approcher le problème sous des angles nouveaux, de développer des théories puis de les mettre à l’épreuve, et ce faisant de repousser les limites de la connaissance, même quand on se frappe contre un écueil. C’est ça, l’université : ça ne souffre pas de croire en une réponse absolue et irrévocable. On y voue un culte aux questions.

Et ce qui ne peut pas être questionné n’est pas, ipso facto, la vérité absolue. Car la vérité ne peut être ni unique, ni imposée, et surtout pas éternelle.

Pas à l’université, du moins. Au tribunal non plus, d’ailleurs.

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