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Couper dans le gras

Détails
1 Décembre 2014
gras1

par Raymond Blanchard, agent de recherche et projets

Vous connaissez l’expression? Ça signifie, en somme, se départir d’une part de quelque chose que l’on aurait en abondance pour ne garder que le nécessaire. Dans ces circonstances, il est en effet possible de dire que les coupures effectuées n’auront pas d’impact sur la qualité de ce qui demeure.

Or la semaine dernière, Marc Angers, directeur des communications, des affaires publiques et du marketing de l’Université de Moncton, nous apprenait l’adoption d’une politique de gel de l’embauche à notre institution (Acadie Nouvelle). Remarquez, ce n’est que rendre officielle la pratique déjà adoptée – et dénoncée – depuis quelques années déjà, au grand dam des professeurs qui demandent à ce que les départs à la retraite n’égalent pas coupure de postes et que des positions permanentes soient préférées à l’embauche de chargés de cours.

L’ironie de la situation nous échappe difficilement : l’annonce du gel de l’embauche suit de près l’embauche de M. Angers, qui plus est dans un poste administratif crée de toutes pièces pour superviser une flopée de poste existants (pour une idée, voir ici) par l’Université.

«À partir de maintenant, plus d’embauche. Promis promis!» Alors, nul doute, ça regarde mal pour l’ombudsman, et vous m’en voyez bien peiné.

Le poste de M. Angers, dont ce n’est pas l’utilité ni la pertinence, mais la nécessité qui est douteuse dans le climat budgétaire que l’on connaît, est toutefois logé à Taillon, au sein de l’administration; c’est une loi différente qui semble régir ce pan de la machine universitaire. D’ailleurs, si vous trouvez que l’UdeM exagère, allez voir l’étendue du problème des administrations boursoufflées ailleurs au Canada. Depuis 1979, la proportion des salaires réservée aux positions non-académiques a augmenté dramatiquement, passant de -17% en 1979 à +7% en 2011 (HESA). C’est dire qu’en 1979 les positions académiques accaparaient 17% de plus de la masse salariale que les positions non-académiques, en qu’en 2011 la tendance était renversée.

Pour les visuels :
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Ça percute dans le tableau de bord, comme on dit; notons cependant que ces données s’appuient non pas sur le nombre de positions mais bien sur la masse salariale de chaque groupe. Reste que, à voir le renversement de la tendance, on devine qu’il y a eu augmentation en quelque part et diminution en quelque part d’autre; en termes de postes, ou de dollars, ça demeure mystérieux. Mais si les positions administratives n’ont pas forcément l’avantage du nombre, elles ont manifestement celui de la compensation. Sans grande surprise, l’administration est le secteur budgétaire ayant connu la plus grande croissance budgétaire entre 1992 et 2011 (HESA).

En revanche, le rôle des administrateurs est devenu de plus en plus central au fonctionnement des universités, tant au plan de la rentabilité que de la compétitivité… Tout ceci n’est ni noir ni blanc. Il demeure que les universités sont des institutions de savoir, et que le savoir devrait être leur principe directeur.

Un autre élément entre en jeu, et on le voit à peu près chaque fois qu’une convention collective arrive à échéance (ce fut le cas à UNB et Mount Allison pas plus tard que l’an dernier, et m’est avis que notre tour s’en vient) : et j’ai nommé, le ratio de professeurs temporaires à celui de professeurs permanents.

Il faut d’abord concéder à l’Université – aux universités – que les fonds se font plus rares, et que sous la contrainte de boucler annuellement des budgets des décisions difficiles s’imposent parfois. Par exemple, le remplacement d’un poste permanent avec les conditions salariales et autres bénéfices que cela suppose, pourrait devoir attendre une année ou deux si les temps sont particulièrement durs. De ce fait, le recours aux contrats d’enseignement temporaires peut être justifié; cependant, il faut se questionner à savoir si leur titre ne devrait pas être modifié. Parle-t-on encore véritablement de contrats «temporaires»? Quand il n’y a plus intention de combler, éventuellement, le poste de manière permanente, le «temporaire» devient la norme et plus l’exception. Remarquez, je connais des exemples – et vous aussi sûrement – de chargés d’enseignement qui sont à l’emploi de l’UdeM depuis des années, au point où on se demande si leur poste n’est pas régulier tant ils font presque partie des meubles.

La CBC nous apprenait en septembre dernier qu’au Canada, plus de la moitié des étudiant(e)s du premier cycle reçoivent leur éducation de chargé(e)s d’enseignement qui, bien souvent, enseignent dans deux institutions à la fois, ou davantage, pour joindre les deux bouts (CBC). Ces profs – car oui ce sont des profs, avec toute l’éducation et les capacités qui sont la norme du milieu – sont le plus souvent employés sans espoir d’obtenir une position permanente (tenure-track), ce qui signifie qu’ils auront difficilement accès aux ressources leur permettant de conduire des recherches originales et susceptibles de contribuer à la fois à leur avancement professionnel et au prestige de l’institution qu’ils servent. Sans mentionner les opportunités ratées que cela suppose pour les étudiant(e)s qui assisteront à l’un ou l’autre de leurs cours.

Et, je l’ai dit, le portrait n’est pas rose pour ces chargés d’enseignement non plus.  Pour une charge de quatre cours, un prof permanent est rémunéré entre 80 000$ et 150 000$, alors que le chargé d’enseignement reçoit environ 28 000$. En certains cas, la compensation reçue en échange de leurs services «franchit à peine le seuil de pauvreté», selon la CBC. Remarquez, au N-B, ce seuil est un peu plus bas que, disons, en Ontario. Mais avec un doctorat et les coûts que cela implique…

On en vient alors aux salaires des professeurs, qui est l’épine dans le pied des administrateurs universitaires (FÉÉCUM). Ces salaires octroyés à des professeurs dans des postes permanents, qui augmentent d’année en année, et qui pèsent lourd, très lourd, dans la balance budgétaire. Tout ça sans parler des bénéfices.

Or que serait une université sans des professeurs de qualité et de renom? Sans un programme de recherche ambitieux, original et novateur? Eh bien, comme pour toute chose – consumérisme quand tu nous tiens! – la qualité a son prix. Ce prix, à Moncton, se chiffrait l’an dernier à 48,8 M$, et à 62,8 M$ dans l’ensemble du réseau (UdeM).

Et pour l’an prochain, on peut encore ajouter un 3 à 4 pour cent d’inflation là-dessus. Et l’an d’après, et ainsi de suite… Comprenez que, lorsque les subventions gouvernementales provinciales croissent au rythme de 2 pour cent par an, ce sont les étudiants qui paieront la note, soit sous la forme d’une augmentation des droits de scolarité ou de la réduction des services et de la qualité de l’enseignement. Probablement des deux, à vrai dire, et surtout en considérant la baisse des inscriptions à l’UdeM… va falloir que quelque chose change en quelque part.

Pour le meilleur ou pour le pire, ça reste à voir.

Tout ça pour dire que, au final, quand l’UdeM assure que les mesures budgétaires n’affecteront pas la qualité de l’enseignement, elle a tort et raison à la fois. Les profs qui restent à l’UdeM, eux, sont à l’aise dans leur position, et il n’y a pas de raison de croire que leur enseignement va en souffrir – sauf en cas de grève ou de lock-out bien entendu, et pour es raisons évidentes. Ce sont les profs qui partent et qui ne sont pas remplacés, dont les positions sont abolies ou comblées «temporairement» par des chargés d’enseignement; ce sont les profs qui ne viendront pas à l’UdeM – ou qui la quitteront (FÉÉCUM) - qui affecteront la qualité de l’enseignement.

Non pas que l’enseignement de nos chargés d’enseignement soit à blâmer; mais le manque de continuité, la précarité de leur situation, les barrières à leur contribution significative à la recherche et au rayonnement de l’institution, les possibilités très limitées, pour les étudiant(e)s, de bénéficier pleinement du potentiel de ces employé(e)s «temporaires», voilà ce qui peut affecter négativement la qualité de l’enseignement.

Et je vous le demande, quand le prochain - ou la prochaine – membre de la haute administration de l’UdeM quittera ses fonctions, laissera-t-il ou elle derrière un bureau vide? Car, quand on dit que «toutes nouvelles demandes de remplacement, de façon permanente ou temporaire, de postes enseignants et non enseignants» seront reportées, veut-on VRAIMENT dire «toutes»…? Difficile de ne pas tirer sur le messager en ce cas, qui la preuve vivante qu’on peut très bien dire une chose et en faire une autre à Taillon.

Laissons chance au coureur, encore une fois : mais si Taillon ne complète pas prochainement une révision complète (et crédible) de l’administration pour aller couper dans le gras (FÉÉCUM), on se permettra de continuer à douter des bonnes intentions.

Si gras il y a, bien entendu. Je ne sais pas pour vous, mais pour moi, ça file gras.

Faut ben passer l’hiver, j’crâ ben.

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