
par Raymond Blanchard, agent de recherche et projets
Serge Rousselle, nommé Ministre de l’Éducation et du Développement de la petite enfance le 7 octobre, a fait une sortie publique où il a dit que «cela a toujours été très clair pour [lui] que c’est un investissement quand on met de l’argent dans l’éducation» (Acadie Nouvelle). C’est-à-dire que ça n’est pas une dépense : tout à fait!
Alors on ne peut que souhaiter que sa philosophie –et l’élan qu’il compte donner au système scolaire- se poursuive plus loin sur le continuum de l’éducation. Trop souvent, la classe politique a tendance à oublier que l’éducation postsecondaire est également une composante de l’éducation pour –hélas!- penser que c’est un bien de consommation.
Peut-on penser qu’on ait le choix, aujourd’hui en 2014, de s’éduquer ou pas? Que notre société permet encore des «chances égales pour tous» en toutes circonstances? Que pour quiconque travaillera assez fort (de la tête ou des bras, ce n’est jamais clair) le rêve américain est une possibilité? Je dis américain parce que je ne considère pas que l’équivalent canadien existe.
Et ce rêve? La classe moyenne. Cette même classe moyenne qui fond aujourd’hui comme neige au soleil alors que la richesse, et avec elle le pouvoir politique, se concentre entre les mains d’une minorité alors que l’autre côté de la courbe souffre.
Le gouvernement ne peut pas grand-chose à cela, malheureusement; bien que repose sur lui l’ignoble de bien des décisions qui facilitent et perpétuent l’inégalité, il n’y a pas de solution miracle pour renverser la tendance. Il serait naïf de croire le contraire : aucune décision isolée ne peut à elle seule renverser cette tendance, elle-même le résultat cumulé de nombreuses décisions passées .Dans ces circonstances, comment aider la majorité des citoyens que nos élus ont le devoir de représenter?
On a bien besoin de leur soutien quand viennent les élections, à n’en pas douter, mais il y a belle lurette que ce n’est plus le commun des mortels qui occupe les pensées des élus une fois les urnes remisées.
Je fais écho à Mathieu Lang qui, dans sa chronique du 8 octobre dans l’Acadie Nouvelle, souligne l’importance de combattre les inégalités sociales, notamment en ce qui concerne l’accès au postsecondaire (Acadie Nouvelle). Il cite, à juste titre, l’exemple de l’Allemagne qui vient d’abolir les droits de scolarité tout récemment, il faut le dire après les avoir imposés à compter de 2005 seulement. Si la question allemande vous intéresse, ou en a déjà parlé un peu (FÉÉCUM). Pour l’essentiel, l’inégalité sociale engendrée par les droits de scolarité fut dénoncée par la majorité comme néfaste pour l’Allemagne. À ce point que le pouvoir –entre les mains duquel la décision repose toujours en bout de ligne- s’est senti menacé dans des positions mercantiles et a dû concéder le point à l’ignoble social-démocratie.
Les cyniques diront que c’était une banale question de préservation. Mais il n’y a rien de banal à ce que la gratuité scolaire soit un facteur dans la préservation du pouvoir politique. Rien de banal du tout : je lève mon chapeau aux Allemands, et je souhaite qu’on puisse tirer les leçons qui s’imposent.
Allez, on s’essaie :
Donc, la première étape logique, c’est de niveler le jeu. Et le point de départ n’est plus, comme ce l’était dans les années 1960 ou 1970, l’obtention d’un diplôme d’études secondaires. Dans le système actuel – et il y aurait long à dire sur la question des exigences et de l’application des sanctions au niveau de la réussite scolaire – il n’y a presque plus de questions à savoir si un enfant atteindra le cap de la 12e année. Tout, ou à peu près, est fait pour que cela se produise, et je ne suis pas prêt à dire qu’on puisse encore qualifier la chose de difficile. Il y a certes des défis pour plusieurs – autant qu’il y a de diagnostics possibles, et les possibilités sont hallucinantes - mais on fournit l’aide ou les accommodations qui, dans bien des cas, permettront de passer à l’étape suivante.
Ça ne va pas de soi, on s’entend, et il faut bien y mettre du sien; mais avec les outils appropriés à leur disposition, les obstacles qui se dressaient, infranchissables, devant les élèves, deviennent des défis. Des défis qui se relèvent et dont on se relève.
Ce mouvement vers l’inclusion et la culture de la réussite a cependant eu ses effets pervers. Plus de diplômé-e-s du secondaire, cela signifie qu’il faut trouver d’autres moyens de se distinguer, d’augmenter son profil d’employabilité. C’est une conception terriblement égocentrique de l’éducation, mais réaliste. Du côté des employeurs, les standards d’embauche ont haussé : si on veut les meilleurs candidats, faut se donner les moyens –et les restrictions- qui s’imposent pour les débusquer.
Aujourd’hui, c’est le même sort qui frappe le diplôme de premier cycle: c’est devenu presque comme l’acné à 15 ans, tout le monde passe par là. En fait, c’est attendu que tout le monde passe par là : on ne parle plus d’un atout ou d’un avantage pour qui le possède, mais bien du minimum pour la considération à l’embauche.
Et si les employeurs prennent pour acquis que tous les postulants auront acquis une forme ou l’autre d’éducation postsecondaire, comment est-ce équitable de forcer ces mêmes postulants à payer la note? Quand le seul autre choix qui s’offre est le salaire minimum? On ne force peut-être pas les jeunes à passer au postsecondaire, mais le système est construit de façon à ce que l’inégalité économique se perpétue : les prêts n’y remédient pas car ils placent les diplômé-e-s au service des géants, sous une autre forme peut-être mais quand même.
Quand va-t-on enfin voir un gouvernement assumer ses responsabilités? On nous a récemment bombardé d’exhortations à modeler notre parcours formatif aux besoins soi-disant urgents du marché du travail, ce même marché qui, justement, n’offre aucune garantie quant à l’obtention dudit emploi dont on nous pousse à apprendre les rudiments. Et il faudrait qu’on paie pour ça?
Le gouvernement Alward a, plus que tout autre auparavant, affirmé la volonté de Fredericton à fournir à l’industrie la main-d’œuvre (bon marché) qu’elle réclame. Un regard même superficiel à leur Stratégie de perfectionnement des compétences de la main-d’œuvre du Nouveau-Brunswick (GNB), ou en fait, son seul titre, suffira à vous en convaincre. Alward et cie ont ancré jusque dans le primaire l’idée d’une «préparation adéquate des étudiants aux besoins du marché du travail».
Et si on promeut les bienfaits d’une carrière au service de l’industrie, il ne faudrait pas se surprendre, une fois venue l’heure de passer à la prochaine étape –le postsecondaire- que le choix des étudiant-e-s s’arrête sur des formations liées à ces domaines. Et il faudrait qu’on paie pour ça? Quand on a poussé le mouton jusque dans son enclos, on lui ferait encore payer son repas?
Quand l’argent de la laine ne lui revient même pas en partie? Ben voyons!
On a yinque so much de laine sur le dos, mesdames et messieurs. Alors il est grand temps de passer à l’action du côté de la Législature, et d’investir dans le système d’éducation postsecondaire. Et d’investir, non pas pour faire plaisir à l’industrie –qu’elle contribue de façon significative avant de passer ses commandes- mais pour aider la population de la province.
Il est si réducteur de penser à l’avenir en termes de croissance économique; plus réducteur encore de penser à l’économie comme un jeu de géants.
Il est grand temps de penser à l’éducation comme on pense à nos routes : tout le monde en bénéficie et tout le monde est affecté par la négligence des gouvernements en la matière. Personne ne gueule quand on investit pour assurer leur pérennité. Bout d’corde, on vote même pour ceux qui promettent de le faire!
Pis les poches vides, à part de ça…




