
par Raymond Blanchard, agent de recherche et projets
En cette époque de compressions budgétaires, de crises financières et de déprime monétaire généralisée, l’obsession du dollar en vient trop souvent à primer sur la valeur profonde et réelle des choses. Et l’éducation ne fait pas exception.
Il existe en somme deux discours sur le sujet, le premier en faisant un bien collectif, et l’autre un bien individuel; ou plus précisément, une possession. Je m’explique :
Suivant cette philosophie, l’éducation serait un bien individuel, acquis par l’individu, payé de sa poche (en principe), et qui doit en tant que tel rapporter des dividendes. Simple question de valeur marchande, quoi. Bien que nous n’adhérons aucunement à cette vision des choses, il faut savoir qu’elle existe et qu’elle a de puissants défenseurs. À plus forte raison dans un discours politique, et trop souvent social, dominé par l’économie.
L’éducation postsecondaire se veut à la base un outil de mobilité sociale. Si vous demandez à des parents pourquoi leurs enfants devraient s’éduquer, la réponse la plus probable sera que ça doit donner l’opportunité d’une vie meilleure, ou du moins semblable à la leur. L’humain ne peut qu’aspirer à mieux; la question demeure à savoir pour qui et pourquoi on améliore son sort, car le bénéfice de l’individu, démultiplié, est également –voire surtout- celui de la société.
Ma quête de données me mène régulièrement sur le site de HESA, un think-tank de droite spécialisé en éducation postsecondaire. Ce n’est pas parce que je ne veux pas du bicycle que je ne peux pas sauver une couple de morceaux, après tout. Début septembre, on y suggère que la valeur du diplôme est liée à sa rareté (HESA). En somme, si trop de personnes obtiennent un diplôme, il en résulte une baisse de sa valeur en tant que signal de compétence, annulant l’avantage escompté. Ce serait le cas du diplôme de premier cycle universitaire.
La solution, alors? Le prestige, l’exclusivité, la rareté : c’est pour cette raison qu’un diplôme de Harvard est mieux perçu qu’un diplôme de, disons, UMass –qui n’a rien de mauvais, disons-le. Plus c’est rare, plus c’est inaccessible, mieux c’est, en somme. C’est un point de vue d’investisseur plutôt que d’étudiant.
Le président – et blogueur- du groupe, Alex Usher, qualifie d’idiote l’idée de promouvoir l’accès universel à une ressource qui, par définition, doit échapper à certains pour conserver sa valeur. Cette affirmation est quelque peu tempérée en reconnaissant les bienfaits –économiques, s’entend- de l’accès à l’éducation pour l’amélioration des compétences et de la productivité. Mais il réitère que la valeur de l’éducation en tant qu’investissement souffre des contrecoups de l’accessibilité.
Ravalant ma gorgée sûre, je reconnais la logique dans son argument, à l’exception près qu’elle ignore le rôle du gouvernement, qui doit viser le bien du plus grand nombre –et à plus forte raison les moins bien nantis- et non servir l’élite. L’éducation ne peut pas, ne DOIT pas, être perçue comme un bien de luxe que seule l’élite peut s’offrir. Si tu veux parader dans un complet à 10 000$, c’est de tes affaires, mais l’éducation n’a pas pour vocation d’être une queue de paon. C’est nier la valeur intrinsèque de l’éducation –et surtout de l’individu- d’affirmer que l’accessibilité aux études diminue sa valeur.
D’ailleurs, un constat s’impose : quand la valeur d’un bien diminue, en principe, son coût diminue aussi. L’éducation ne répond certainement pas à cette logique. Est-ce donc que l’éducation est l’exception à la règle d’or du marché? Je dis que non : l’éducation ne peut être arrimée au marché. Et pourquoi? Très simple : il n’y a aucune éducation qui vaille davantage qu’une autre. L’en-tête d’un diplôme ne garantit en rien le résultat de l’éducation reçue par l’individu. C’est l’intégration et l’application des connaissances, de pair avec l’expérience de la personne, qui donne sa valeur à l’éducation.
Autrement, le diplôme n’est qu’un banal laisser-passer. Bien entendu, la valeur de l’éducation se résume pour certains à son impact salarial. Ça renvoie à l’idée de mobilité sociale. Cependant, c’est ignorer les bienfaits de l’éducation pour l’ensemble de la société.
De là j’en viens à l’IRIS (IRIS), un think-tank de gauche centré sur la politique québécoise (un peu comme le CCPA (CCPA) et la politique fédérale), qui traire pour sa part de l’impact des droits de scolarité sur l’accès aux études (IRIS). Ici l’argument est centré sur la valeur de l’éducation pour la société et non strictement l’individu : contrairement à ce que «toutes les études» affirmaient en 2012 –lors du Printemps érable-, il y a de multiples liens entre les frais de scolarité et la fréquentation du postsecondaire.
Les bénéfices d’une société éduquée ne sont plus à établir : bien-être personnel et professionnel, hausse des revenus d’impôt, meilleure santé physique et mentale, hausse de la productivité, diversification de l’économie, développement de la culture, engagement citoyen, baisse du coût des services publics, et j’en passe. Alors, je vous le demande, peut-on en tant que société continuer de refiler la facture aux étudiant-e-s, qui seront ceux qui, demain ou dans dix ans, seront en charge de notre sécurité, de notre santé, de la prestation des services publics, et du développement du secteur privé? Car la facture est en fait double.
Comme le soutient l’IRIS, «un service public gratuit financé collectivement est une sorte d’assurance que la société […] se donne à elle-même. En collectivisant les coûts et le risque, il est à la fois possible d’assurer tout le monde et de réduire substantiellement le coût des services» (IRIS). De la sorte, en refilant la facture aux utilisateurs (les étudiants), le gouvernement manque à son devoir de responsabilité fiscale : aveuglé par l’idéal du déficit zéro, il est prêt à tout pour éviter les hausses d’impôt. Or le rôle du gouvernement étant de gérer l’appareil de l’État pour le bien du plus grand nombre, cette attitude est-elle justifiable?
Je ne dis pas que je crois qu’on puisse se réveiller demain avec une facture de 0,00$, mais en retranchant un peu plus chaque année de la note, avec un objectif clair, on peut grandement améliorer l’accessibilité aux études postsecondaires. Remarquez, je ne dis pas «garantir», car la gratuité n’élimine que des droits de scolarité, qui sont un élément parmi d’autres du coût des études.
Et pourquoi la gratuité? S’il ne fallait nommer qu’une raison, c’est que la montée des coûts de l’éducation ne profite qu’à ceux et celles qui ont déjà les moyens d’assurer la facture : ce sont ces personnes qui bénéficieront de la rareté du diplôme. Rien ne changerait en contexte de gratuité scolaire, en fait. Harvard va rester chèrante : et une poignée d’universités publiques opteront probablement pour la privatisation.
Certain-e-s pourront croire que j’en ai contre l’élite : pas du tout. Il faut respecter le travail et admirer le succès de ces gens, même si leur fortune vient parfois au bout du cordon ombilical. Mais pour celles et ceux qui jouissent des bienfaits de ce que notre société nomme «réussite», ne serait-il pas normal de souhaiter pareil sort au plus grand nombre? Un paresseux éduqué, ça reste un paresseux; quoi de plus normal que de donner à l’ensemble des citoyens l’opportunité de se battre à armes égales?
Alors dans le fond, que vous le fassiez par intérêt financier, professionnel, intellectuel ou par simple curiosité; par égoïsme, par mimétisme ou par altruisme, l’éducation postsecondaire rendue accessible à l’ensemble de la société ne peut que bénéficier au plus grand nombre, individuellement et collectivement; éduqué ou non.
Il est inacceptable pour l’État que l’éducation soit un bien de luxe. Car entretenir et perpétuer l’élite, c’est le travail de l’élite, pas de l’État : son rôle est d’assurer que les règles du jeu sont équitables et justes. Pour tous et pour le bien commun.




