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La FÉÉCUM analyse les plateformes : Rouge

Détails
10 Septembre 2014
plateformes-lib

par Raymond Blanchard, agent de recherche et projets

Déficit? Quel déficit? Enfin, c’est le tour des Libéraux.

D’entrée de jeu, une chose m’intrigue à propos des plans de Brian Gallant et compagnie : un mandat dure quatre ans, et leurs promesses et estimations sont faites sur six ans. Dans certains cas, il n’est pas mauvais de faire preuve de vision, mais ici on sent que c’est largement fait de façon à se justifier pour une floppée de dépenses qui pourraient sembler, aux yeux des contribuables avertis, un tantinet irresponsables. Cependant, il faut le dire, d’autres gouvernements ont été irresponsables en léguant en douce des dépenses et engagements importants à leur succession : au moins, ici, on vous dit ce que vous devrez continuer de payer.

Puis, comme dit le gars, faut dépenser de l’argent pour faire de l’argent.

D’ailleurs, des experts s’entendent pour dire que l’austérité n’est pas la panacée pour les maux financiers des états (Le Devoir), et frappe démesurément les gens les plus pauvres, en plus de ralentir la croissance économique. Il faut continuer d’injecter des fonds dans l’économie pour espérer une reprise solide.

Les Libéraux, durant cette campagne, se sont faits les poster-boys de la dépense publique et de l’interventionnisme économique, faisant des promesses qui représentent des dépenses de 399 à 490 M$ par année au cours des prochains six ans. Disons toutefois que les dépenses, telles que chiffrées dans leur plateforme électorale (Libéral), s’accompagnent de revenus supplémentaires qui contribuent à réduire la dette du N-B à 80 M$ à la quatrième année de leur mandat, en route vers un premier surplus budgétaire en 2020. La première année, par contre, va coûter cher : 642,8 M$ d’ajout à la dette!

Le coût du service (intérêts) de cette dette, d’ailleurs, n’est mentionné nulle part dans les prévisions du Parti libéral.

Mais revenons à nos moutons, et parlons d’éducation postsecondaire. L’alphabétisation, la numératie et l’accès à l’éducation sont les principales cibles des Rouges, qui comptent «élaborer un plan de dix ans pour toutes les étapes de l’éducation», question d’assurer la stabilité dans nos écoles, avec une attention redoublée aux domaines liés à la science, des technologies, de l’ingénierie et des mathématiques. On compte également promouvoir l’apprentissage de la programmation et renforcer l’accès aux métiers, tout en améliorant les services d’orientation et la préparation au postsecondaire. Évidemment, la compatibilité de la formation postsecondaire avec les secteurs émergents et existants est également dans le collimateur.

En fait d’ÉPS, pour les Libéraux, tout cela signifie:

1. Des études postsecondaires plus abordables, en éliminant la contribution parentale et conjugale, ainsi qu’en donnant aux nouveaux parents un allègement des prêts étudiants;

2. Nouvelle aide financière ciblée pour étudiant-e-s dans le besoin;

3. Promotion de l’éducation postsecondaire auprès des groupes sous-représentés;

4. Création d’un centre d’excellence en apprentissage à distance, pour améliorer l’accès au postsecondaire dans nos régions rurales;

5. Obligation pour les universités et collèges de fixer les droits de scolarité pour la durée des programmes, tout en demandant aux institutions d’élaborer leurs prévisions de financement sur quatre ans.

J’aimerais vous dire qu’il y en a plus, mais c’est tout. Disons que pour des champions de la dépense ils sont plutôt économes avec leurs mots. Épluchons quand même c’t’oignon-là, question de voir si ça cache quelque chose d’intéressant.

D’emblée, l’élimination de la contribution parentale aidera l’accès à l’éducation, mais ce n’est pas un moyen de réduire les coûts de l’éducation postsecondaire. Alors de dire qu’on compte «rendre les études postsecondaires plus abordables» en permettant, en somme, aux étudiant-e-s d’emprunter davantage pour s’éduquer, je m’excuse mais ça ne fait pas de sens. Réduisez le coût à la base et on en reparlera.

Même remarque pour ce qui est de la nouvelle aide financière proposée pour les étudiants dans le besoin : ça va peut-être améliorer l’accessibilité des études postsecondaires, mais les rendre plus abordables? Au moins, il s’agit d’une mesure ciblée et non d’une mesure universelle, alors il y a au moins cela de positif. Ça va aider ceux qui en ont réellement besoin et non tous les étudiant-e-s sans distinction.

L’accessibilité est une nouvelle fois la cible de la promotion de l’ÉPS auprès des groupes sous-représentés. Par contre, ces groupes sont souvent ciblés directement par les universités, alors quel impact espère-t-on? Cela dit, si le gouvernement devait en faire la promotion, ça aurait peut-être moins l’air d’une arnaque pour les gens de familles à faible revenu, à qui la dette «inutile» est difficile à vendre. Que voulez-vous, quand chauffer la maison est un défi, l’ÉPS arrive loin dans la liste des raisons valables de s’endetter. Et le coût des études postsecondaires fait présentement tout sauf en faire un moyen logique de se sortir de la pauvreté.

Ici encore, donc, les Libéraux manquent le bateau.

Un centre d’éducation à distance est un incontournable dans cette campagne, et plusieurs partis ont suggéré une forme ou l’autre d’éducation en ligne pour améliorer l’accès à l’ÉPS dans les régions rurales du N-B. Les Libéraux semblent prêts à suivre la parade, et il faut dire que l’idée fait du sens considérant le grave retard du N-B dans ce domaine. Ici, contrairement aux premières mesures proposées, on pourrait effectivement voir une façon de diminuer le coût de l’éducation; sauf que les programmes en ligne visent le plus souvent la formation continue et non la diplomation, sont un complément plutôt qu’une fin en soi.

Vient enfin le gros morceau –à mon sens- de leur plateforme en ÉPS : le coût stabilisé des programmes d’étude. Ils veulent que les étudiant-e-s paient les mêmes droits de scolarité pour les quatre (ou cinq?) années du programme choisi. Intéressant, mais il faut aussi savoir considérer les effets pervers d’une telle mesure.

Alors quels sont les risques que cela tourne mal, ou soit tout simplement balayé du revers de la main par les institutions? De un, cela signifierait, du moins pour les universités, de gérer en quelque sorte quatre (ou cinq) budgets de façon simultanée. Si les étudiant-e-s de première année cette année paient davantage chaque année que les deuxième année paieront pour les trois années à venir, qui paient déjà davantage que les troisième année pour les deux prochaines années, qui à leur tout paient plus que les quatrième année… Vous voyez le problème? Nos universités peinent à produire UN budget annuel, comment diable vont-elles parvenir à gérer cette formule? Deuxièmement, il y a le risque que les droits de scolarité soient gonflés pour parer à une hausse somme toute imprévisible des coûts de l’éducation. Car si les Libéraux demandent aux universités de stabiliser les droits de scolarité et de planifier sur quatre ans (chaque année!) les coûts de l’éducation, ils ne proposent pas en revanche d’entente pluriannuelle de financement qui assure la stabilisation et la prévisibilité des budgets universitaires eux-mêmes. Alors, sans savoir combien elles recevront de la province à moyen terme, comment sera-t-il possible de déterminer le coût de rentabilisation de ces mesures de stabilisation?

Et puis il y a également des failles au niveau étudiant. Par exemple, comment croyez-vous qu’une cohorte va percevoir celle qui la précède? Si l’étudiant-e de première année paie davantage que l’étudiant-e de deuxième ou de troisième année pour suivre, somme toute, les mêmes cours, avec les mêmes profs et dans la même institution qui lui fournit les mêmes services, peut-on réellement parler d’une mesure juste? Et dans les cas où les étudiant-e-s se voient retardé-e-s dans leur programme, le contrat tiendra-t-il la route? Le contrat arrive à échéance après quatre ans, oui, mais l’étudiant-e suit toujours le même programme : sera-t-il alors juste d’exiger que les semestres supplémentaires soient payés plus cher? On sait combien les coûts de la scolarité peuvent gonfler en quatre ans. C’est là le fond du problème, et les Libéraux choisissent de l’ignorer. Tant qu’à dépenser, me semble…

Donc voilà : en fait d’éducation postsecondaire, désolé, mais ça ne tient pas la route. Un bémol cependant: le côté collégial s’en tirera sans doute un peu mieux. L’objectif central de la plateforme libérale est la création d’emploi, et d’emplois concentrés dans l’entretien et l’amélioration d’infrastructures et d’installations : ce sont les étudiant-e-s issu-e-s du système collégial qui risquent d’en tirer le plus grand bénéfice, ne serait-ce qu’en raison de la durée plus courte de leur formation. Et, avec des programmes de deux ans, les collèges auront une tâche de gestion autrement plus facile que les universités quand à la stabilisation des droits de scolarité.

Malgré les sommes importantes que les Libéraux se proposent d’investir, il y a fort à croire, en regardant ce qui est proposé ici, que les universités seront dans une situation financière pire qu’aujourd’hui dans un autre quatre –ou six- ans. Je peine d’ailleurs à voir le rôle réservé aux universitaires dans l’avenir d’une province sous gouverne libérale. Au niveau scolaire, ils ont de très belles choses à proposer. En littératie et en numératie, les Libéraux proposent des objectifs ambitieux qui sauront nul doute profiter à notre province. Ils comptent miser sur la bonification de la formation en science, technologie, ingénierie et mathématique (STIM), ce qui cadre parfaitement avec leur plan d’infrastructure. Mais à quoi serviront ces qualifications au bout du plan? Un coup que nos ponts, nos routes, nos édifices seront en meilleure condition, restera-t-il une place dans notre économie pour les gens formés à cette école?

Somme toute, si les Libéraux savent cibler les vrais problèmes en fait d’éducation (bien que moins en fait d’éducation postsecondaire), on reste quelque peu sur notre faim quand il s’agit d’identifier le résultat à long terme. De plus, en choisissant, comme l’ont justement remarqué le conservateur Paul Robichaud et le néo-démocrate Dominic Cardy, de charger le secteur public du fardeau de la création d’emploi (L'Acadie Nouvelle), les Libéraux, au lieu d’aider les néo-brunswickois à se sortir du trou, risque bien de les y enfoncer plus creux. Et c’est encore sans parler du clientélisme qui se profile. En bout de ligne, la «nouvelle politique» de Brian Gallant a des relents du New Deal des années 1930 (Wikipedial), qui s’est soldé par un constat d’échec sur le plan économique. On veut aller de l’avant, mais on dirait qu’on a sauté une mise à jour.

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