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Injuste? Absolument. Mais clair?

Détails
4 Septembre 2014
vaches4

par Raymond Blanchard, agent de recherche et projets

*soupir*

La rentrée universitaire vient inévitablement avec son lot de reportages insipides sur ladite rentrée. Et dans leur quête effrénée de sensationnalisme, les médias d’information se pressent parfois un peu trop dans leur travail. Ils finissent par nous présenter quelque chose qui -comment dire?- ne fait pas toujours honneur à leurs capacités, ni à l’intelligence de leur auditoire.

Radio-Canada nous en a donné un bel exemple le 2 septembre.

Un brin de contexte : l’Université d’Ottawa a adopté l’an dernier des mesures qui réduisent les droits de scolarité des étudiants internationaux «francophones et francophiles» au même niveau que ceux des étudiants canadiens (uOttawa). La raison? L’uOttawa doit maintenir une certaine proportion d’étudiants francophones afin de répondre aux exigences en tant qu’institution bilingue (CBC). Donc, l’institution a choisi d’exonérer une partie des droits de scolarité des étudiants internationaux francophones pour en attirer un maximum.

Le mot est important : exonérer. Ça signifie que l’uOttawa renonce à une partie du revenu provenant de l’inscription des étudiants internationaux.

De là, on pose des questions, on extrapole : on veut comprendre. Pourquoi, si c’est possible à Ottawa, ne fait-on pas la même chose ici? Dans le reportage d’hier soir au Téléjournal Acadie, on voit un intervenant après l’autre qui remet la situation en question, qui s’indigne, qui se questionne. Et le journaliste qui, au lieu de les informer correctement avant de solliciter leurs commentaires, joue sur leur doute (2 septembre, à 14 :47: Téléjournal Acadie) pour entretenir sa trame narrative.

Vous savez, quand le journaliste –un type qui a du métier- qualifie de «manne» pour l’Université de Moncton les étudiants internationaux, il omet d’expliquer un point crucial, et de ce fait entretient le doute sur les raisons pour lesquelles l’Université cherche à les attirer ici. À l’entendre parler, l’UdeM profiterait financièrement de ces étudiant-e-s, qui «paient 66% de plus que les étudiants canadiens» (Radio-Canada). Le fait est que non. S’il y a manne, c’est bien au niveau du maintien du niveau des inscriptions à l’UdeM, mais certainement pas dans les coffres de l’institution.

Ce que vous ne savez peut-être pas –et que Radio-Canada omet de dire– c’est que l’éducation d’un étudiant international et d’un étudiant canadien coûte la même somme à l’Université. Et c’est pour ça que les services et les cours sont égaux – l’Université y dépense autant pour les étudiants internationaux que canadiens.

La différence? L’Université de Moncton ne reçoit pas un traître sou pour couvrir les coûts associés aux étudiants internationaux (au 1er cycle du moins) : l’octroi du gouvernement provincial est établi d’après une formule où ces étudiant-e-s ne sont tout simplement pas comptabilisés.

C’est pour cette raison que les droits de scolarité sont 66% plus élevés pour les étudiants internationaux : ils doivent couvrir la totalité de la note, puisqu’ils n’ont pas participé au système de taxation qui finance une portion des études des citoyens canadiens. Il en va de même partout au Canada : la vérité est que l’uOttawa s’impose un déficit qu’elle espère combler par une hausse des inscriptions avec ses mesures.

Me semble qu’on aurait pu «squeezer» ça à quelque part, non?

Maintenant, est-ce que ça rend la situation moins injuste pour les étudiant-e-s internationaux? Pas du tout, et on comprend leur désir de payer les mêmes frais que les étudiants canadiens. Mais en connaissant le fond du problème – comme, disons, un journaliste devrait chercher à le faire – on parvient du moins à expliquer l’injustice. C’est de là qu’on peut agir concrètement.

J’aimerais vous dire que le problème s’arrête ici. Mais non.

La vice-rectrice aux affaires étudiantes et internationales de l’Université de Moncton (VRAEI), Marie-Linda Lord, a été appelée à intervenir à deux reprises sur cette question. Le 2 septembre, à l’émission Le Réveil (Le Réveil) puis au Téléjournal Acadie, elle a répété que l’UdeM ne s’inquiétait pas des mesures d’attraction entreprises par l’uOttawa. Elle tient ce même discours depuis l’annonce du programme l’automne dernier (FÉÉCUM).

Il faut dire que les arguments qu’elle suggère sont valables, du moins mathématiquement. On choisit par contre d’ignorer leurs contrepoints. Est-ce par aveuglement, ou par souci de promouvoir positivement l’UdeM, la question se pose. Ce n’était peut-être pas le temps ou le lieu pour le faire. Alors pour l’instant, son raisonnement tient, mais pour combien de temps encore?

Oui, l’UdeM accueille encore cette année plus d’étudiants internationaux que l’uOttawa, mais il y en a trois fois plus à Ottawa que l’an dernier : et s’il devait encore y en avoir trois fois plus l’an prochain? Le bassin n’est pas sans fond.

Oui, une charge de cours francophone à l’uOttawa signifie un minimum de 3 cours en français, et souvent des cours-options en anglais, alors que la charge à temps plein à l’UdeM est à 100% francophone. Mais est-ce forcément un problème pour les étudiants internationaux de devoir apprendre l’anglais? On sait quel désavantage socioéconomique constitue l’ignorance de l’anglais même dans la seule province bilingue du pays. À plus forte raison est-ce un outil de travail pertinent dans les domaines de prédilection des étudiants internationaux, qui selon la VRAEI sont le génie, les sciences et l’administration : l’anglais y est souvent la langue dominante.

Oui, l’Université de Moncton est «l’une des trois institutions canadiennes les moins dispendieuses pour les étudiants internationaux» (Radio-Canada). Mais cela implique que deux autres institutions représentent une option à prix égal ou meilleur pour ces mêmes étudiants internationaux – alors en quoi, et comment, Moncton va continuer de se distinguer?

Oui, le coût de la vie est moins élevé à Moncton qu’à Ottawa, mais les opportunités d’emploi, et les options de divertissement, de transport en commun, et de logement étudiant sont aussi moins nombreuses à Moncton. Ottawa est également bien plus cosmopolite que Moncton, ce qui comporte ses attraits pour une personne issue d’une autre culture. Largement bilingue aussi, même si ce n’est pas officiel (Radio-Canada). De plus, si ces étudiants ont de la famille résidant dans la région de la capitale nationale – où plusieurs ambassades africaines ont pignon sur rue (Ottawa Kiosk) – ces étudiants et leurs proches ne réaliseraient-ils pas des économies en choisissant Ottawa?

Oui, l’exonération des droits de scolarité pour étudiants internationaux francophones est conditionnelle et n’offre pas de garantie (uOttawa), mais je doute franchement que des étudiants puissent traverser l’Atlantique –aux frais de leurs parents le plus souvent- pour glander en classe : le succès fera à mon avis partie intégrante de la formule qu’il y ait ou non un rabais conditionnel en jeu. On se demande alors une nouvelle fois : pourquoi ici?

Au final, nous sommes contents d’entendre que l’Université de Moncton ne s’inquiète pas, car cela signifie en principe qu’elle a un plan pour continuer d’accueillir davantage d’étudiants internationaux. Et accueillir, que l’on s’entende, signifie infiniment plus que recruter. L’internationalisation fait partie des objectifs stratégiques de l’UdeM (UdeM), après tout.

Comment va-t-on convaincre les étudiants internationaux que Moncton est la destination pour eux? Car – et on constate le même biais envers les étudiants acadiens – ce choix semble considéré automatique, dans un monde compétitif. Donc la confiance de la VRAEI pourrait bientôt prendre des airs d’arrogance. Et ça, bien que je ne sois aucunement expert en relations internationales, la «vitesse de croisière» de l’Université de Moncton pourrait bien en souffrir.

Pensez-y comme ceci : si demain matin un nouveau fournisseur de téléphonie sans fil était disponible à Moncton, à moitié prix pour le même service, resteriez-vous avec Bell ou Rogers par simple fidélité? Recommanderiez-vous à vos amis, à votre parenté de payer plus pour le même service? Peut-être : mais pas sans raisons. Et ce sont ces raisons qui manquent dans le discours de la VRAEI à l’heure actuelle.

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